Soudan du sud : des Ong demandent à l’Onu d’agir (Interview)

Soudan du sud : des Ong demandent à l’Onu d’agir (Interview)©Hannah McNeish IRINTroupes du gouvernement en patrouille au Sud Soudan
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Un rapport confidentiel d’experts des Nations unies dévoilé par la presse cette semaine propose un embargo sur les armes au Soudan du Sud. Selon le document, le président Salva Kiir et le chef rebelle Riek Machar, ancien vice-président du Soudan du Sud, sont responsables des atrocités commises pendant la guerre civile qui déchire le pays depuis deux ans. Ces experts affirment que Salva Kiir comme Riek Machar contrôlent toujours leurs troupes responsables d’opérations ciblant des civils sur le terrain.

En plus de l’embargo sur les armes, le rapport demande des sanctions ciblées à l’encontre des deux dirigeants. Mais le Conseil de sécurité de l’ONU est depuis longtemps divisé sur la solution à apporter à la crise dans ce pays qui a conquis son indépendance du Soudan en 2011 au terme de longues années de guerre civile. La Russie estime qu’un tel embargo n’affecterait que le camp du président Kiir et pourrait difficilement s’appliquer à l’encontre des rebelles. Les deux parties en conflit ne sont pas parvenues à la formation d’un gouvernement d’union, alors qu’elles avaient pris cet engagement lors d’un accord en août 2015.

Des organisations comme Amnesty International et Enough Project estiment que les Nations unies doivent réserver une suite appropriée à ce rapport d’experts. Justice Fleischner, analyste à Enough Project, a été jointe le 26 janvier par JusticeInfo à Nairobi, alors qu’elle rentrait du Soudan du Sud. 

JusticeInfo.net: Il semble que les belligérants aient encore échoué à s’entendre sur la formation d’un gouvernement d’union nationale en application de l’accord de paix d’août 2015. Comment expliquer cela? 

Justine Fleischner: La date-butoir avait été fixée au 22 (janvier) pour la formation d’un gouvernement de transition, mais ce délai n’a pas été respecté suite à la création de 28 états par le gouvernement du Sud du Soudan. L’accord de paix avait été signé dans le contexte du précédent nombre de 10 états et maintenant que le gouvernement est passé à 28 états, l’opposition soutient qu’il est impossible de trouver une Constitution qui serve de base au gouvernement étant donné les désaccords majeurs sur les nouvelles frontières des états, la question des terres redistribuées aux membres de l’ethnie Dinka (ndlr : ethnie du président Kiir) ainsi que des questions concernant les endroits riches en pétrole. Ceci est-il conforme à l’accord de paix ? Je pense que la réponse est clairement non. Cela crée-t-il des facteurs de risques d’un nouveau conflit, étant donné les désaccords sur les frontières et les ressources naturelles ?  Oui. Ainsi donc, il apparaît que la décision de créer 28 états et le moment choisi pour cette décision – elle aurait pu faire l’objet de discussions après la mise en place du gouvernement de transition- ont fait planer des doutes sérieux sur l’engagement du gouvernement à mettre en application l’accord de paix signé en août. 

JusticeInfo.net: Et quelle est votre réaction à ce rapport confidentiel d’experts de l’ONU qui demande des sanctions contre les deux principaux protagonistes du conflit, le président Salva Kiir et le chef de la rébellion Riek Machar, en les accusant d’implication dans nombreuses violations des droits de l’homme au Soudan du Sud ? 

JF: Le groupe d’experts a reçu pour mandat d’enquêter compte tenu des critères mentionnés dans la Résolution ad hoc du Conseil de sécurité. C’est la Résolution 2206. Ils sont censés être un corps impartial, ce sont des experts internationaux et ils font rapport directement au Comité des sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies. Ils ont ainsi mené des enquêtes approfondies au cours de l’année dernière. Je pense que leurs conclusions sont tout à fait claires et parlent d’elles-mêmes. Nous avons longtemps plaidé pour des gels d’avoirs et des interdictions de voyage ciblant les principaux responsables présumés d’atrocités au Soudan du Sud et ceux qui freinent le processus de paix ; ainsi donc nous pensons que si ce sont-là les conclusions du panel, il faut qu’elles soient examinées très sérieusement par le Conseil de sécurité et qu’une action appropriée soit entreprise, sur la base de la Résolution que le Conseil de sécurité a lui-même votée unanimement. 

JusticeInfo.net: Le rapport des experts fait état de graves violations des droits de l’homme : tueries, incendies de villages, viols en masse et usage d’enfants soldats. Ce rapport vient après celui du Haut – Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme qui dénonçait le même type de crimes et exigeait que les responsables rendent compte. Quelque chose est-il fait dans ce sens, étant donné d’ailleurs que l’accord de paix prévoit des mécanismes de justice transitionnelle ? 

JF: C’est un problème qui a marqué ce processus de paix, certains estimant que la paix doit venir avant la justice, d’autres soutenant que les deux doivent aller ensemble. Nous sommes d’avis que les deux doivent aller main dans la main et que nous n’aurons pas de paix durable ni de stabilité au Soudan du Sud aussi longtemps que ceux qui sont responsables des pires atrocités et des crimes économiques n’auront pas rendu compte de leurs actes. Ce sont ces vols et pillages perpétrés au Soudan du Sud après l’indépendance qui font que les parties cherchent à rentrer au gouvernement et négocier le partage du pouvoir politique, parce que cela apporte d’énormes dividendes économiques. Il faut que les comptes soient rendus non seulement pour les violations des droits de l’homme mais aussi pour les crimes économiques et la grande corruption.