« Qu’il s’agisse du droit à la vie, à la sécurité physique, à la liberté d’expression, au droit à l’alimentation, à l’accès aux soins de santé, à un logement ou à l’eau potable, c’est un cauchemar, en particulier pour les enfants », explique William O’Neill, expert désigné pour Haïti auprès du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme depuis avril 2023, à Justice Info. « Les enfants sont pris pour cible par les gangs, recrutés, victimes de traite. Des millions d’Haïtiens sont déplacés. Les violences sexuelles en Haïti atteignent des niveaux sans précédent. »
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021 par des hommes armés non identifiés, le pays est en proie au chaos économique, à la défaillance des politiques et à une guerre des gangs de plus en plus violente. Les gangs contrôlent désormais une grande partie de la capitale, Port-au-Prince, et d’autres régions du pays.
« Lorsque les gangs tentent d’envahir une zone, ils emploient la tactique de la terre brûlée », explique Diego Da Rin, expert Haïti pour l’International Crisis Group (ICG). « Ils pillent, violent, tuent, tentent de déplacer tous les habitants de la zone qu’ils veulent envahir. Ils brûlent les maisons afin que les gens ne puissent pas revenir. »
Haïti est pourtant un pays doté d’une beauté naturelle, d’une culture et d’une histoire politique dont il peut être fier. Il est devenu la première république dirigée par des Noirs et le premier État indépendant des Caraïbes lorsqu’il s’est affranchi du contrôle colonial français et de l’esclavage au début du XIXe siècle. Mais depuis des décennies, il souffre des dictatures, de l’instabilité politique et de catastrophes naturelles, dont le tremblement de terre dévastateur de 2010.
Selon l’Onu, près de 6 000 personnes ont été assassinées en 2025 et plus de 2 700 blessées. Une violence attribuée aux gangs, mais aussi aux groupes d’autodéfense et aux forces de sécurité. Au quatrième trimestre de l’année, 62 % des morts et des blessés étaient dus à des opérations des forces de l’ordre, « dans certains cas soutenues par une société militaire privée ».
Pas de président depuis cinq ans, pas d’élections depuis dix ans
Haïti n’a pas eu de président depuis près de cinq ans, ni d’élections depuis dix ans. Depuis 2021, les premiers ministres par intérim se sont succédé. En avril 2024, un Conseil présidentiel de transition (CPT) composé de neuf membres a été mis en place – « jusqu’à l’investiture d’un chef d’État élu ou jusqu’au 7 février 2026 ». L’une de ses compétences était de nommer le Premier ministre.
En novembre 2024, le Conseil a destitué le Premier ministre Garry Conille et l’a remplacé par l’homme d’affaires Alix Didier Fils-Aimé. En janvier 2026, juste avant l’expiration du mandat du CPT, plusieurs membres du Conseil ont tenté de destituer Fils-Aimé. Et juste avant l’expiration du délai du 7 février, Washington a envoyé des navires de guerre dans les eaux haïtiennes. Les États-Unis ont déclaré que cela s’inscrivait dans le cadre d’une mission visant à assurer la stabilité en Haïti. Le 7 février, le CPT a remis le pouvoir à Fils-Aimé.
Selon Da Rin, de l’ICG, Fils-Aimé avait peu d’expérience politique. « Le Conseil présidentiel espérait qu’avec ce nouveau Premier ministre, ce serait lui qui prendrait les décisions », poursuit-il, « mais le Premier ministre a rapidement refusé de rester dans l’ombre du Conseil présidentiel. Il a lancé ses propres initiatives. Par exemple, en février 2025, il a créé un groupe de travail sur la sécurité, assisté par des contractants étrangers d’une société [Vectus Global] dirigée par le fondateur de Blackwater, Erik Prince. Le groupe de travail sur la sécurité a utilisé des drones explosifs contre les gangs, ce qui a changé les règles du combat. »
Priorité des États-Unis : empêcher une migration massive
Avec environ 60 % du corps électoral vivant dans des zones contrôlées par des gangs, il n’a pas été possible d’organiser des élections avant le 7 février 2026. Da Rin précise que les pays étrangers – non seulement les États-Unis, mais aussi d’autres pays comme le Canada et la France – considéraient le Conseil comme inefficace et Fils-Aimé comme le meilleur espoir pour la stabilité et la continuité. Ils ont exercé des pressions diplomatiques.
Interrogé sur la politique américaine en Haïti sous la présidence de Donald Trump, l’expert des Nations unies O’Neill la qualifie de « robuste » jusqu’à présent. « Dans le bon sens du terme – et je ne le dis pas très souvent –, l’administration Trump a exercé davantage de pression pour tenter de mettre fin au trafic d’armes », a-t-il déclaré à Justice Info. « Il n’y a pas une seule arme ou balle fabriquée en Haïti, et les gangs se procurent la grande majorité de leurs munitions aux États-Unis, en particulier en Floride, soit directement, soit via la République dominicaine. Les États-Unis ont procédé à plusieurs arrestations en Floride, ils ont renforcé les contrôles des petits bateaux qui quittent le port de Miami pour Haïti et ont intercepté plusieurs cargaisons d’armes. Les États-Unis ont également imposé des sanctions à plusieurs personnalités politiques et hommes d’affaires haïtiens influents. »
Da Rin et O’Neill affirment tous deux que les principaux objectifs de l’administration Trump en Haïti, tels qu’énoncés par l’ambassadeur américain, sont d’empêcher l’effondrement total de l’État et de prévenir une migration massive d’Haïtiens vers les États-Unis.
Sous Trump, les États-Unis ont violemment critiqué l’Onu et retiré leur soutien à nombre de ses institutions. « En Haïti, c’est un peu différent », explique O’Neill. « Certains de mes collègues au siège de l’Onu à New York disent que c’est ‘à la carte’. Comme ils sont très préoccupés par l’arrivée d’Haïtiens sur les plages de Floride, ils ont en fait apporté un soutien important à l’Onu à bien des égards, notamment en matière d’aide humanitaire et de soutien à la force internationale de sécurité. Ils ne vont pas fournir de troupes, je pense que c’est une ligne rouge pour les partisans de Trump. En Haïti, les États-Unis ont de nouveau choisi leurs programmes, choisi leurs enjeux, mais ont apporté leur soutien [à l’Onu]. »
Nouvelle force soutenue par l’Onu
En septembre 2025, le Conseil de sécurité de l’Onu a autorisé la création d’une nouvelle force de répression des gangs (GSF) pour Haïti, afin de remplacer la mission multinationale de soutien à la sécurité (MSS) dirigée par le Kenya, qui s’est révélée largement inefficace. La GSF doit compter jusqu’à 5 500 policiers et militaires, alors que la MSS n’en comptait qu’environ 1 000. La GSF dispose d’un mandat plus fort. Da Rin affirme que la nouvelle force comporte plusieurs innovations qui permettront de pallier le manque de financement et de logistique auquel était confrontée la mission dirigée par le Kenya. En outre, il ajoute que la force sera en mesure de mener des opérations militaires indépendantes, alors que la précédente n’avait que le mandat de soutenir la police nationale haïtienne.
« Si elle parvient à atteindre ne serait-ce que près de 5 000 membres, si elle dispose des moyens aériens dont elle a besoin, c’est-à-dire des hélicoptères pour se déplacer, contourner les barrages routiers des gangs et se rendre dans les quartiers densément peuplés par voie aérienne – ce qui est terrifiant pour les gangs car ils n’ont aucun moyen de défense contre cela –, elle pourrait réussir. Mais il y a beaucoup de si », déclare O’Neill.
O’Neill espère également que la nouvelle force n’utilisera la force létale qu’en cas de stricte nécessité, les zones contrôlées par les gangs étant densément peuplées. Un autre problème, selon lui, est que Vectus Global, qui a conclu un contrat avec le gouvernement haïtien, utilise des drones contre les gangs. « Il s’agit d’une société militaire privée qui joue désormais un rôle majeur dans cette lutte », poursuit-il. « Personne ne sait comment elle coordonne ses actions avec le gouvernement haïtien. Quelle est sa responsabilité ? Que se passera-t-il si les agents de sécurité privés finissent par tuer des femmes et des enfants ? »
Deux nouveaux pôles judiciaires spécialisées
O’Neill affirme que la justice est un autre défi de taille. « Le système judiciaire fonctionnait à peine en Haïti avant tout cela », a-t-il déclaré à Justice Info. « Les gangs ont occupé deux grands palais de justice à Port-au-Prince, ils ont détruit des dossiers et des archives. De nombreux tribunaux ne fonctionnent pas, les juges et les procureurs sont constamment en grève parce qu’ils ne sont pas payés, c’est donc un énorme gâchis. Réformer le système judiciaire est une tâche colossale qui prendra des décennies.
« Mais à court terme, pour certaines de ces questions urgentes, une mesure est en passe d’être mise en œuvre », ajoute-t-il. « L’une des rares choses positives que le Conseil présidentiel a faites en avril dernier a été d’adopter un décret créant deux nouveaux pôles judiciaires. Il s’agit en quelque sorte de tribunaux spécialisés au sein du système judiciaire haïtien. L’un d’eux sera chargé des crimes financiers, de la corruption et du blanchiment d’argent, qui constituent un autre problème majeur en Haïti et l’une des raisons pour lesquelles le pays est dans cet état. L’autre sera chargé de la violence des gangs, de la violence sexuelle et de la violence de masse. »
Ces institutions haïtiennes bénéficieront d’un certain soutien et d’une expertise internationale. O’Neill précise qu’il faudra du temps pour les mettre en place, « trouver des locaux, recruter et former du personnel et lever des fonds ». Il espère qu’elles seront opérationnelles d’ici l’automne de cette année. À ce jour, l’Onu et le Canada ont promis leur soutien, mais il ne dispose pas d’autres détails pour l’instant.
Les deux experts s’accordent à dire que le principal problème en Haïti est l’impunité, ainsi que la corruption, la pauvreté extrême et les inégalités. Même l’assassinat du président il y a cinq ans n’a pas été jugé. « La seule justice qui puisse être rendue se trouve aux États-Unis », estime O’Neill. « Un procès va s’ouvrir en mars en Floride contre l’un des complices présumés du complot visant à assassiner le président Moïse. Il a été extradé vers les États-Unis et y sera jugé. Beaucoup d’Haïtiens aimeraient voir cela. »
Une justice transitionnelle après le rétablissement de l’autorité de l’État ?
Dans un rapport publié en décembre 2025, l’ICG indique que « en coopération avec des experts internationaux, l’administration [haïtienne] devrait également commencer à concevoir un système de justice transitionnelle qui offre des avantages et un certain répit judiciaire à ceux qui déposent les armes et coopèrent avec les autorités, tout en garantissant qu’il n’y aura pas d’impunité générale ».
Da Rin explique que la priorité est de rétablir la sécurité. « Parvenir à une supériorité armée sur les gangs et renverser la tendance dans la bataille, en modifiant l’équilibre des forces, constituerait une avancée majeure en Haïti. Mais il est peu probable que les gangs soient éliminés par la seule force. À un moment donné, leurs membres devraient faire des aveux complets, dire la vérité non seulement sur leurs propres activités, mais aussi sur ceux qui les soutiennent, afin de comprendre comment ce lien entre la politique et la violence a fonctionné au cours des dernières décennies et comment empêcher que cela ne se reproduise. »
« J’ai parlé aux Haïtiens des tribunaux hybrides, comme ceux de Sierra Leone, du Cambodge, etc., mais ils ne sont pas intéressés », explique O’Neill. « Ils disent qu’ils veulent s’en occuper eux-mêmes. Ils sont ultra-sensibles au sujet de la souveraineté, et je les comprends. Je pense que d’autres formes, telles que les réparations et la recherche de la vérité, les mécanismes de responsabilisation, les commissions vérité, sont également discutées, en particulier pour les victimes de violences sexuelles. Il ne sera pas possible de juger tout le monde dans ces pôles judiciaires car il y a tout simplement trop de coupables – et je me souviens du Rwanda. Je suis donc tout à fait favorable à la justice transitionnelle sous ses différentes formes, mais uniquement si elle est acceptable pour la population locale. »





