Khieu Samphan, le dernier Khmer rouge

Khieu Samphan, 91 ans, a été reconnu coupable de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, le 22 septembre, par la chambre d’appel des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. L’ancien chef de l’État Khmer rouge est le dernier survivant d’une poignée de hauts responsables poursuivis devant ce tribunal mixte pour l’un des plus grands crimes du XXe siècle. Cet arrêt marque la fin des procès ouverts il y a 16 ans.

Khieu samphan (le dernier Khmer Rouge jugé), en gros plan lors de son procèsKhieu Samphan, ancien chef de l’État dans le Cambodge des Khmers rouges (1975-1979), ici en 2012 devant le tribunal soutenu par l'Onu, à Phnom Penh. © Nhet Sokheng / ECCC / AFP
5 min 29Temps de lecture approximatif

Plus de 43 ans après la chute du régime de Pol Pot, qui a coûté la vie à environ un quart de la population cambodgienne entre avril 1975 et janvier 1979, le dernier survivant des cinq dirigeants khmers rouges poursuivis devant la justice internationale a été définitivement condamné à la prison à perpétuité pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre. La chambre d’appel des Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC) – ou plus communément Tribunal pour les Khmers rouges – a rendu son arrêt contre Khieu Samphan, le 22 septembre, à Phnom Penh, la capitale cambodgienne.

Ce jugement marque la fin du fastidieux travail judiciaire mené par cette cour composée à la fois de juges cambodgiens et de juges internationaux. Il n’apporte pas de surprise ni de fait nouveau. La condamnation en appel de Khieu Samphan confirme, quatre ans après, le jugement en première instance et scelle, pour l’histoire, l’héritage de ce tribunal.

Faire le bilan des CETC demeure un dilemme entre, d’une part, le dépit suscité par le nombre famélique de procès réalisés, les interférences politiques, les médiocres intérêts de carrière de son personnel qui se sont assurés que cette cour s’éternise, les accusations de corruption ; et, d’autre part, la reconnaissance judiciaire historique du crime commis, l’exposition publique des faits et le rendez-vous sans précédent que la société cambodgienne a pu avoir avec ce passé d’une brutalité inouïe, qui n’a épargné aucune famille de ce petit royaume d’Asie du Sud-Est, et qui avait été tu pendant trente ans.

Trois condamnés, et la mort ou la politique qui sauve les autres

Il aura donc fallu 16 ans à ce tribunal pour aboutir à la condamnation de trois personnes.

Kang Kek Ieu (prononcer Kang Guek You), plus connu sous le nom de Douch, a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité en 2012 et condamné à la prison à perpétuité. L’ancien directeur de la prison S-21, où périrent au moins 12 700 personnes (dont une majorité d’anciens Khmers rouges purgés par le régime), est mort en 2020. Il a été le seul des dignitaires jugés à reconnaître l’essentiel de ses crimes et la nature criminelle du régime.

Ieng Sary, ancien ministre des Affaires étrangères et beau-frère de Pol Pot, le tout-puissant leader khmer rouge, est mort en prison en cours de procès, en 2013. Son épouse Ieng Thirith, ancienne ministre des Affaires sociales, a été déclarée inapte à être jugée, pour démence sénile. Elle est morte en 2015. Nuon Chea, ancien numéro 2 du régime, a été condamné à la perpétuité pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, aux côtés de Khieu Samphan, mais il est mort avant la fin de la procédure d’appel, en 2019.

Avant eux, le redouté chef militaire Ta Mok, le seul qui pouvait se mesurer à Pol Pot, avait tiré sa révérence au moment même où les juges des CETC prêtaient serment, en juillet 2006.

Hormis ces individus, le gouvernement cambodgien, dirigé depuis 37 ans par l’ancien Khmer rouge Hun Sen, a bloqué toute initiative de poursuivre quatre autres responsables, grâce à l’obéissance pragmatique des procureurs et juges cambodgiens et, comme l’a écrit Heather Ryan, qui a observé de bout en bout les CETC pour le compte de l’ONG Open Society Initiative, à la couardise des « Nations unies, [des] fonctionnaires internationaux et [des] donateurs de la Cour [qui] sont également à blâmer pour ne pas avoir reconnu honnêtement et publiquement l'obstacle politique à un examen judiciaire indépendant de ces dossiers ».

« Aucun sentiment de justice réelle »

Après le procès spectaculaire et assez rapidement mené de Douch, en 2009, les CETC ont oublié l’urgence de juger. Il a fallu onze ans entre l’arrestation de Nuon Chea et Khieu Samphan et leur jugement sur les faits les plus graves. Le temps a tellement coulé que même le site officiel des CETC a arrêté de réactualiser la fiche de Khieu Samphan en 2017.

Dès 2018, à la veille de la condamnation de Nuon Chea et Khieu Samphan, l’historien David Chandler disait de ce tribunal – qui aura coûté au minimum 400 millions de dollars – qu’il était « en fin de course et beaucoup salueront sa disparition de la scène (...). A l’heure où les CETC se rapprochent de ce concept spongieux d’« apaisement » [closure], beaucoup de gens au Cambodge et ailleurs pensent qu’elles ont fait leur temps et qu’elles ont perdu leur pertinence depuis longtemps. » Ou Virak, rescapé des Khmers rouges et militant courageux de l’État de droit depuis les années 2000, abondait alors en ce sens. « Je crois que le verdict n’apporte aucun sentiment de justice réelle et que la plupart des Cambodgiens ont abandonné tout espoir de justice ou même d’apaisement », disait-il cette même année.

Ce sentiment sera aggravé par le fait que, malgré les nombreux discours émanant des experts et militants de la justice internationale, l’impact annoncé ou espéré des CETC sur le fonctionnement et l’indépendance de la justice nationale et sur le renforcement de l’État de droit aura été un mirage. Le Cambodge d’aujourd’hui est marqué par un appareil judiciaire perlé par la corruption et les prébendes, et totalement aux ordres du régime autoritaire de Hun Sen, qui en a fait depuis longtemps un outil de répression contre ses opposants. Les libertés démocratiques, tant en termes de participation politique que de liberté d’informer, ont fini de disparaître au cours de l’existence même des CETC.

« Un intérêt considérable »

Pourtant, malgré une efficacité judiciaire figurant parmi les pires de l’histoire récente de la justice pénale internationale, et un statut moral profondément compromis, les CETC laissent un certain nombre d’accomplissements derrière elles.

Chandler estime que le jugement contre Khieu Samphan et Nuon Chea conserve un « intérêt considérable » grâce à la masse d’archives rassemblées, le fait que 100 000 Cambodgiens ont eu l’occasion de venir écouter une de ces audiences historiques, et que les CETC ont permis un rendez-vous et un débat public national sur des crimes que l’on n’a commencé à enseigner à l’école qu’à partir de 2009. « Pendant des années, l’enseignement de l’histoire des Khmers rouges était une propagande. Maintenant, il est plus équilibré, plus juste », a aussi pu affirmer le cinéaste Rithy Panh, travailleur infatigable de la mémoire sur le cataclysme khmer rouge.

Le Tribunal pour les Khmers rouges fut le seul tribunal international portant sur des crimes du communisme. Il fut aussi une expérience notoire sur le plan de la participation des victimes, qui y ont joui d’un plein statut en tant que parties au procès. Cette participation est considérée comme la plus effective et la plus massive que les tribunaux pénaux de l’Onu aient organisée. Plus de 3800 victimes ont ainsi participé au procès des deux hauts dirigeants, même si le plus souvent de très loin et de manière peu conséquente, comme l’a raconté l’ancienne co-avocate principale des victimes, Marie Guiraud. Sur ce point, la fin des CETC reste marquée par la frustration sur la question des réparations, une réalité soulignée par la démission, en juin dernier, de la dernière avocate internationale pour les victimes, Megan Hirst.

Cette entreprise judiciaire, entamée trente ans après les faits, aura principalement accompli le geste d’accrocher quelques symboles forts pour les futures générations de Cambodgiens, dont l’immense majorité, aujourd’hui, n’a pas connu l’hécatombe sous la terreur des hommes de Pol Pot, « ce temps d’algèbre damnée », comme aurait dit le poète français René Char.