Mali: "il faut que la justice soit faite pour tous", selon la vice-présidente de la Commission Vérité

Mali: ©DRNina Oualet Intallou
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Fille d'un gendarme mort écrasé en 1992 par un char de l'armée malienne et enterré dans une fosse commune avec 12 membres de sa communauté touareg, membre du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), Nina Oualet Intallou est la première vice-présidente de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) du Mali. Dans une interview avec JusticeInfo.Net, cette juriste de 54 ans, originaire de Kidal (nord du Mali), assure que son appartenance à un ex-groupe rebelle et -l'assassinat de son père n'auront pas raison de son souci de la manifestation de la vérité. Car, dit, elle, les Maliens reviennent «  de très loin ».

Justiceinfo.Net : Quelles sont, selon vous les causes essentielles de ces crises récurrentes dans le Nord du Mali ?
Nina Oualet Intallou : Il y a surtout une série d'injustices et un manque de réparations depuis les événements douloureux de la période des indépendances, de 1963 à nos jours. Il y a toujours eu des accords, mais ils ne sont pas appliqués parce qu'il n'y a jamais eu de règlement profond des crises.  Il y a  un manque d'équité et de justice dans les mécanismes de mise en œuvre de ces accords. La déclaration des indépendances s'est mal passée, car il y a eu une mauvaise explication de la situation après le départ des colons. Cela a provoqué la rébellion de 1963 qui a été matée : il y a eu des civils tués, des puits empoisonnés, des femmes torturées et violées. Par exemple, la rébellion de 1990 avait été sanctionnée par l'accord de Tamanrasset signé en 1992. Mais cet accord n'a pas été appliqué dans son intégralité. A cela, s'ajoute le manque de justice, car les bourreaux courent toujours. Ils n'ont jamais été jugés.

JusticeInfo.Net: Qu'est- ce qui a motivé votre adhésion au MNLA ? Le meurtre de votre père y a-t-il joué un rôle ?
 - J'ai milité dans la lutte contre l'injustice bien avant le meurtre de mon père, même si le meurtre d'un parent ne s'oublie pas facilement. Avec le meurtre de mon père, j'ai surtout vite compris que cette injustice ne faisait que s'aggraver,  raison pour laquelle j'ai rejoint la lutte de ceux qui ont décidé d'y remédier.
 
Justiceinfo.net : Quel rôle avez-vous joué au MNLA quand vous étiez réfugiée en Mauritanie ?
- J'ai surtout apporté mes  conseils et de l'assistance en tant que responsable politique du Mouvement. J'intervenais surtout auprès des organisations humanitaires pour qu'elles s'occupent de nous comme réfugiés vivant dans des conditions très difficiles. J'ai aussi participé par la suite à toutes les phases des négociations de Ouagadougou jusqu'à Alger pour qu'on aboutisse à la signature de l'Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d'Alger.

JusticeInfo.Net : Etes-vous prête à pardonner aux meurtriers de votre père ?
-  Le pardon est humain, le pardon est divin, mais il doit nécessairement faire suite à un mea culpa, car comme le dit Shakespeare " quand la clémence pardonne au crime, elle assassine"

 JusticeInfo.Net : Avec cette expérience douloureuse que vous avez personnellement vécue et étant donné votre appartenance au MNLA, pensez-vous être capable du recul nécessaire pour votre travail dans le cadre de la Commission ?

- Si je n'avais pas la capacité nécessaire d'avoir suffisamment de recul,  je n'aurais pas accepté de travailler dans cette institution, c'est-à-dire la CVJR.

JusticeInfo.Net : Ne craignez-vous que la présence au sein de la Commission de représentants de groupes armés puisse un jour paralyser la CVJR ?
- Dès l'instant que les groupes armés ont signé l'accord, il est hors de propos qu'ils paralysent les travaux de la Commission, à moins qu'ils ne se heurtent à de la mauvaise foi de l'autre partie.

JusticeInfo.Net : Quelle est votre réaction aux critiques selon lesquelles vous êtes toujours partisane de l'indépendance du septentrion ?

- A ces critiques qui ne sont pas du tout les premières, je n'ai que la réaction qu'il est sage d'avoir face à des intentions manifestes de nuire lorsqu'on n'a rien d'intéressant à dire.

JusticeInfo.Net : Estimez-vous les femmes suffisamment représentées au sein de la Commission ?

- Les femmes ne sont pas suffisamment représentées : à peine 25 % des membres de la Commission. J'aurais souhaité que ce taux soit plus élevé.
 
Justiceinfo.net : Quelle sera votre contribution au processus de sortie de crise ?
- Dans le processus de sortie de crise et de réconciliation, je vais mettre tout en œuvre, en tant que première vice-présidente de la CVJR, pour aider à établir la vérité, à dire à qui de droit les causes profondes de cette crise. Tant qu'il n'y a pas de vérité et de justice, nous n'aurions rien fait. Vous savez, on n'était proche d'un génocide au Mali. Nous sommes revenus de très loin !

Justiceinfo.net : Avez-vous un appel particulier à lancer aux Maliens ?
- Je voudrais appeler à un engagement fort de tous les acteurs : l'Etat malien à travers le gouvernement, les mouvements signataires de l'Accord, dont je suis membre, la société civile, les partis politiques et la communauté internationale pour que le pays sorte définitivement de cette spirale de crises.  J'insiste sur la mise en œuvre totale de l'Accord que nous avons tous signé. Et il faut faire en sorte que la justice soit faite pour tous. Que tous ceux qui ont commis des crimes répondent de leurs actes afin que nous allions au pardon et à la réconciliation.