RDC : "Si Kabila s’accroche au pouvoir, on se dirige vers une situation proche de celle du Burundi."

RDC : "Si Kabila s’accroche au pouvoir, on se dirige vers une situation proche de celle du Burundi."©Lucha RDCFred Bauma au moment de sa libération (4° en partant de la gauche)
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Fred Bauma, 26 ans, jeune diplômé en gestion financière et originaire de Goma, est l’un des porte-paroles du mouvement la Lutte pour le Changement (LUCHA) en République démocratique du Congo (RDC). La LUCHA est un mouvement citoyen qui se veut non-violent et non-partisan, composé de des jeunes Congolais militant en faveur de la création d’une république « indépendante, démocratique, paisible et prospère ».

Pour le moment force est de constater que la RDC est loin de ces idéaux.  Le Président Joseph Kabila qui a pris la tête de la transition en 2001 à la suite du décès de son père puis a été élu Président en 2006 et 2011 à la faveur de scrutins contestés n’entend pas quitter le pouvoir. Empêché par la constitution congolaise de briguer un troisième mandat, Kabila a tout simplement annoncé le report des élections initialement prévues à la fin de l’année aux motifs que dix millions d’électeurs ne sont pas encore inscrits. Le manque de moyens de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) est aussi avancé comme argument, tout aussi spécieux. En dépit des revendications de l’opposition, tout porte à croire que Kabila espère diriger une nouvelle transition, comme le lui a autorisé la cour constitutionnelle à ses ordres par une décision rendue au mois de mai 2016. Au risque de provoquer des troubles graves dans son pays, ont averti l’ONU et la communauté internationale.

C’est dans ce contexte de tension qu’ont été arrêtés en mai 2015 Fred Bauma et Yves Makwambala, un autre militant de la LUCHA. Aujourd’hui libéré provisoirement, Fred Bauma, est de passage à Genève à l’occasion de la présentation d’un rapport portant sur la RDC au Conseil des droits de l’Homme le 27 septembre. Il espère l’imposition de sanctions individuelles et financières de la communauté internationale à l’encontre des personnes responsables du blocage politique et de la répression. Il parle à JusticeInfo de son arrestation et de ses espoirs.

Pouvez-vous revenir sur les circonstances de votre arrestation et de votre libération ?

Fred Bauma J’ai été arrêté en mars 2015 à la suite d’une conférence à Kinshasa sur l’engagement des jeunes qui durait trois jours. J’étais en compagnie d’un autre militant Yves Makwambala, on nous reprochait les faits « d’appartenance à une association armée dans le but d’attenter aux personnes et aux biens », « avoir comploté contre la vie ou contre la personne du chef de l’État » et « avoir troublé l’ordre public ». Le dernier jour de cette réunion, la police et les gendarmes sont venus nous arrêter, nous ainsi que des journalistes, et même des diplomates présents. Nous avons été détenus dans les locaux de l’Agence National de Renseignement (ANR) durant une cinquantaine de jours. Nous étions complètement isolés sans aucun droit. Notre transfert décidé par le parquet vers la prison de Makala était une simple formalité alors qu’il n’y avait aucun élément sérieux à notre encontre. Beaucoup de personnes sont intervenues afin qu’on soit libérés : nos amis de la LUCHA en premier lieu, mais aussi des campagnes d’ONG telles que Human Rights Watch et Amnesty International et des chancelleries européennes notamment. Certains députés congolais provenant même de la majorité ont aussi exercé une pression en réclamant une commission d’enquête. Toutes ces actions ont permis d’aboutir à notre libération provisoire, au bout de un an et deux mois. C’est une mesure dite de décrispation politique selon le ministère de la Justice. Je suis toujours dans l’attente d’un jugement.

La situation en RDC s’envenime avec les tensions autour de la tenue des élections présidentielles, et des répressions qui s’ensuivent. Quelle vision porte la LUCHA sur cette situation ?

Le changement du président actuel Kabila est essentiel afin d‘évoluer dans le bon sens. C’est une priorité, on pourra ensuite se concentrer sur les changements qui s’imposent dans un second temps. Nous sommes convaincus que cette alternance démocratique influence considérablement ce qui va se passer dans les années à venir. Pour cela, il faut également un changement venant de la population, c’est ce que revendique la LUCHA. Les congolais doivent être exigeants afin que le président soit redevable. Ils doivent comprendre qu’il est de notre devoir d’exiger qu’on nous rende des comptes.

Quelles sont les revendications de la LUCHA dans ce contexte pré-électoral ?

Il n’y a actuellement aucune garantie que Kabila ne se représente pas, on est en plein dans une violation de la constitution. On subit à côté de ça une répression de toutes les voies discordantes. La seule issue est que le président quitte le pouvoir au mois de décembre et laisse la place à une nouvelle personne, voire éventuellement à quelqu’un chargé de gérer le pays de façon provisoire. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons envisager de solutions extraconstitutionnelles. Nous proposons aussi l’enrôlement des électeurs le même jour que l’élection elle-même. Cela peut être une solution, comme cela a été le cas en Afrique du sud en 1994. Cela nous permettrait d’envisager un délai raisonnable pour la tenue des élections, mais aussi cela limiterait les fonds dépensés. Nous sommes prêts à la LUCHA à déployer près de 50 000 volontaires en ce sens pour assister la CENI, en effet l’argument actuel utilisé régulièrement par le pouvoir en place est le manque d’argent pour organiser des élections. Si Kabila refuse et s’accroche au pouvoir, notre ultime recours est l’article 64 de notre constitution (qui énonce que « Tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution. Toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la nation et l’État. Elle est punie conformément à la loi. » NDLR) Nous appellerons à manifester, même si cette situation n’est idéale pour personne. Je crains que si Kabila s’accroche au pouvoir, on se dirige tout droit vers une situation proche de celle du Burundi.

Soutenez-vous un candidat en particulier ?

Nous ne soutenons aucun candidat, d’ailleurs il n’y en a qu’un qui s’est exprimé sur sa candidature. C’est à la population de choisir, nous éduquons simplement à la citoyenneté. Je ne crois pas en un président idéal, mais le geste de voter n’en reste pas moins important, c’est d’abord notre responsabilité.

Vous êtes originaire de Goma. La situation à l’Est avec des massacres de nouveau à déplorer ces derniers mois est-elle au cœur des débats politiques à Kinshasa ?

Non, il y a peu de volonté de mettre fin aux massacres. En plus, les informations que nous recevons sont toujours contradictoires. Les chiffres provenant des informations officielles ou des Nations unies divergent par exemple. Malgré l’implication de plusieurs agences comme la MONUSCO, on a sur place 10 000 soldats chargés de maintenir la paix, pourtant on subit encore des massacres. Il devrait y avoir une enquête internationale sérieuse afin de savoir exactement quelles sont les responsabilités et de poursuivre les auteurs devant des juridictions locales ou internationales. Il y a un déficit de leadership au sein de l’armée, de la justice, à tous les niveaux. Le système actuel est donc incapable d’apporter des solutions. C’est pourquoi on peut espérer un autre style de leadership qui influera sur les solutions nouvelles. Selon moi, tout est lié : la situation à l’est est conditionnée par la tenue d’élections crédibles.

Quels sont les projets de la LUCHA maintenant que ses membres ont pu obtenir votre libération ?

Nous sommes mobilisés autour des élections et aussi l’éducation à la non-violence qui est très importante dans le contexte actuel. Nous ne pouvons pas soutenir des actions contraires à ces principes. On se rend compte que les jeunes sont très intéressés par ces questions, mais ils craignent la répression. Cela dit beaucoup de jeunes nous ont rejoints dans plusieurs villes du pays ces derniers temps, ce qui est un très bon signe. Les gens se rendent compte de l’importance de cette cause, et souvent leur ralliement s’explique aussi par un évènement personnel qui les affecte et qui est pour eux un déclic, une prise de conscience.