eyeWitness : comment un smartphone peut traquer les crimes de guerre

eyeWitness : comment un smartphone peut traquer les crimes de guerre©http://www.eyewitnessproject.org/Application eyeWitness
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L’appli eyeWitness a remporté le Prix du Centre de Genève pour la Politique de Sécurité (Geneva Centre for Security Policy) pour l’Innovation en Sécurité Globale au mois de novembre à Genève. eyeWitness fournit aux défenseurs des droits de l’homme, aux journalistes et aux citoyens ordinaires une application mobile pour capturer des vidéos et des photos vérifiables de crimes d’atrocité qui seront utilisés comme éléments de preuves dans les enquêtes ou les procès.

L’utilisation de vidéos comme preuves de crimes contre l’humanité ou de crimes de guerre n’est pas nouvelle auprès des tribunaux pénaux internationaux. Par exemple, l’ONG Human Rights Watch a compilé des images des massacres du stade du 28 septembre en Guinée afin de soutenir l’enquête en cours. Mais si certaines séquences se sont révélées utiles aux tribunaux, l’accessibilité des médias sociaux a rendu leur utilisation et leur sélection plus compliquées, lorsqu’elles ne sont pas jugées inadmissibles. Un groupe d’avocats de l’International Bar Association (IBA) aborde cette question depuis 2010, le résultat étant une application mobile appelée eyeWitness to Atrocities. Wendy Betts, la directrice du projet de eyeWitness, évoque pour JusticeInfo son développement, et son utilité dans le contexte d’une instabilité mondiale croissante.

JusticeInfo : D’où est venue l’idée de créer cette application ? Y a-t-il un besoin aujourd’hui de recueillir plus de preuves pour la poursuite de crimes internationaux ?

Wendy Betts: En novembre 2010, le diffuseur britannique Channel 4 a obtenu des images terribles montrant apparemment des troupes sri-lankaises exécutant des prisonniers tamouls. Mark Ellis, directeur exécutif de l’International Bar Association (IBA), a été l’un des avocats internationaux devant examiner la valeur probante de la vidéo. Le gouvernement sri-lankais l’a rejetée affirmant qu’il s’agissait d’un faux. Cela est devenu un catalyseur pour l’idée de développer un outil de vérification des images qu’elles soient utilisées plus facilement devant une cour de justice. Le résultat est eyeWitness to Atrocities, une application de caméra mobile conçue pour authentifier et stocker en toute sécurité des images de violations flagrantes des droits de l’homme, tout en permettant aux utilisateurs de rester anonymes.

L’application eyeWitness to Atrocities a été développée pour aider les gens à capturer des images dans un format plus utile aux tribunaux et aux enquêteurs. Beaucoup de photos et vidéos concernant les crimes internationaux qui sont publiées sur les médias sociaux ne contiennent pas toujours les informations clés, ce qui les rend difficile à utiliser. L’application a été conçue pour répondre à ce problème.  

JI: Comment ce projet a-t-il été financé ?

WB: Le projet eyeWitness est financé par l’International Bar Association, qui a fourni 1 million USD de fonds de démarrage.

JI: Quelle est la différence entre les images partagées sur les réseaux sociaux ou les médias et celles recueillies par eyeWitness ?

WB: Beaucoup de photos et de vidéos postées sur les réseaux sociaux n’incluent pas de temps, de date, d’emplacement, de source ou d’informations vérifiables sur leurs éventuelles modifications. Ces informations de base peuvent être manquantes ou incorrectes. En revanche, les images prises avec l’application eyeWitness incluent une heure, une date et un lieu GPS vérifiables. Toutes ces données proviennent d’une instance enregistrée de l’application. Chaque image comprend un code numérique unique qui peut être vérifié pour prouver que l’image n’a pas été modifiée. Les utilisateurs peuvent enregistrer en toute sécurité une copie originale de chaque image dans le serveur sécurisé eyeWitness hébergé par LexisNexis. C’est une sorte de casier de preuves hors ligne qui protège la chaîne de traçabilité nécessaire dans les affaires pénales. L’organisation eyeWitness peut vérifier les images sur demande ou rechercher un organisme approprié pour agir sur les preuves récoltées si les partenaires locaux n’ont pas déjà pris des mesures.

JI: Quelle est votre stratégie pour que votre application soit largement utilisée par les citoyens dans les zones où les atrocités sont plus susceptibles de se produire ? Avez-vous par exemple distribué des smartphones dans ces lieux ?

WB: L’application eyeWitness est gratuite et disponible au téléchargement pour tous ceux qui ont un smartphone Android. Nous avons contacté les individus et les organisations qui documentent les crimes internationaux par le biais des médias sociaux et des partenaires locaux formés. eyeWitness ne fournit pas de smartphones.

Les smartphones sont de plus en plus utilisés partout dans le monde, y compris dans les endroits où des atrocités se produisent. Le nombre de vidéos capturées par les citoyens est à la hausse. En 2016, le nombre d’utilisateurs de smartphones atteint plus de 2 milliards, soit un tiers de la population mondiale. Ces tendances offrent de nouvelles possibilités d’engager la responsabilité des auteurs de crimes internationaux.

JI: Comment un citoyen ordinaire peut-il comprendre quel type de preuve serait utile aux tribunaux pour ce genre de crimes ?

WB: Le projet eyeWitness met l’accent sur les crimes d’atrocité. Cependant, nous ne nous attendons pas à ce que chacun ait une connaissance détaillée des éléments juridiques des crimes internationaux. Par exemple, quelqu’un qui documente une seule violation des droits de l’homme peut ne pas savoir si elle fait partie d’une attaque généralisée et systématique contre une population civile atteignant le niveau d’un crime contre l’humanité. eyeWitness a des analystes juridiques qui examinent toutes les images que nous recevons pour cataloguer, étiqueter et déterminer si elle peut être pertinente pour les crimes d’atrocité. eyeWitness cible également la diffusion auprès d’organisations qui documentent déjà des crimes et qui comprennent donc le type d’information requis.

 JI: Lors de l’élaboration de ce projet, en avez-vous discuté avec des juges nationaux et internationaux pour vous assurer que les preuves recueillies seraient admissibles ?

WB: Au début du projet, l’International Bar Association a commandé des recherches sur les normes de recevabilité de différentes juridictions internationales, régionales et nationales. L’IBA a consulté des professionnels du droit, y compris ceux de la Cour pénale internationale. Bien qu’il y ait des différences dans chaque juridiction, il existait aussi un noyau commun. L’application eyeWitness to Atrocities est conçue pour répondre à ces exigences de fiabilité a minima.

 JI: Quelles sont les prochaines étapes pour développer ce projet ?

WB: eyeWitness continuera de communiquer sur notre site Web, les médias traditionnels et les médias sociaux afin de sensibiliser autour de l’application et de collaborer avec ceux qui documentent les crimes internationaux dans le monde.