Gambie : pourquoi le massacre d’une cinquantaine de migrants en 2005 peut changer le sort de l’ancien Président

Découpés à la machette ou à la hache, ou tout simplement fusillés, plus de 50 migrants ouest africains ont péri en Gambie, sous Yahya Jammeh, en juillet en 2005. Treize ans après les faits, plusieurs organisations des droits de l’Hommes sont persuadées que les crimes ont été commis sous les ordres de l’ex-dictateur gambien qui, pourtant, a toujours nié son implication et celle de son régime. Ce nouveau détail peut changer le sort de l’ex homme fort de la Gambie, désormais réfugié en Guinée Equatoriale.

Gambie : pourquoi le massacre d’une cinquantaine de migrants en 2005 peut changer le sort de l’ancien Président©La famille de l'un des migrants mort
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En juillet 2005, une embarcation de plus 50 migrants ouest africains, dont une quarantaine de Ghanéens, une dizaine de Nigérians, deux Sénégalais, deux Ivoiriens et un Togolais échoue sur les côtes gambiennes. Les occupants venaient de tenter en vain de rejoindre un navire devant les conduire vers l’Europe. Arrêtés par la Marine gambienne, ils sont considérés comme des mercenaires qui seraient impliqués dans une tentative de coup d’Etat. La date de leur infortune, 22 juillet, « Jour de la Révolution » qui marque la commémoration de la prise de pouvoir par Jammeh en 1994, n’a pas vraiment plaidé en leur faveur. Ni l’atmosphère de paranoïa qui prévalait à la tête de ce pays.

En Gambie, en arrêtant ces migrants, on est convaincu d’avoir déjoué un coup d’Etat et mis la main sur des mercenaires.  Et « le patron a dit ‘finissez-en avec eux’ ». Le patron ? Yahya Jammeh, cité par le chef de son escadron de la mort, la tristement célèbre unité des « junglers ». Ce chef des Junglers, un certain Tumbul Tamba, était chargé d’exécuter les ordres dudit « patron » et lui « faisait rapport après chaque mission ». Ces témoignages sont recueillis auprès d’un ancien membre de cet escadron de la mort par les organisations des droits de l’Homme.

Tous, à l’exception d’un Ghanéen, ont été exécutés. Dans une interview accordée à une radio locale et retranscrite par les organisations, un témoin, un ancien jungler, décrit l’horreur.

« Tumbul [Tamba] a donné l’ordre suivant : Que les types [les deux Junglers] disent : « On va vous tuer, dans l’intérêt de notre nation. » Il a expliqué qu’une fois qu’ils auront dit cela, alors ces gars ne seront pas responsables, c’est la Gambie en tant que nation qui sera responsable… « Il y a de vieux puits dans la brousse [au Sénégal] appartenant aux Fulas [un groupe ethnique de pasteurs], qui y puisent de l’eau pour leurs vaches. Deux gars vont vous emmener au puits, vous exécuter et vous jeter dans le puits. Ils vous mettent un sac en plastique sur la tête, vous abattent et vous jettent dans le puits … Ils ont tué jusqu’à 40 personnes. ».

Un seul survivant

Selon les témoignages, d’autres ont été découpés au coupe-coupe ou à la hache. Martin Kyere, le seul survivant, a lui, pu se sauver avant le supplice final. Détenu dans un poste de police de Banjul, puis emmené dans une forêt à bord d’un véhicule, il a réussi à s’échapper du pick-up qui les conduisait vers leurs lieux d’exécution, avant de s’enfoncer dans la forêt, sans être atteint par les balles que leurs bourreaux tiraient à sa suite.


Martin Kyere, le seul survivant du massacre.

« Nous étions à l’arrière d’un pick-up », a-t-il témoigné en février 2018, à Human Rights Watch et à TRIAL International. «Un homme s’est plaint du fait que les fils métalliques qui nous entravaient étaient trop serrés, et un soldat lui a donné un coup de coutelas à l’épaule, lui tailladant le bras, et il s’est mis à saigner abondamment. C’est à ce moment-là que j’ai pensé : ‘Nous allons mourir.’ Mais alors que la camionnette s’enfonçait dans la forêt, j’ai réussi à délier mes mains. J’ai sauté du pick-up et j’ai couru dans la forêt. Les militaires ont tiré dans ma direction mais j’ai réussi à me cacher. Puis j’ai entendu des coups de feu provenant du pick-up et le cri, en twi [langue ghanéenne]: ‘Que Dieu nous vienne en aide!’».

Ce témoignage documenté par les organisations de droits de l’Homme, Martin a pu le reprendre, le 16 mai 2018 à Accra, au Ghana, devant un public composé de journalistes, de défenseurs des droits de l’Homme et de familles de ses ex-compagnons tués, à l’occasion du lancement d’une nouvelle phase de la campagne pour traduire Jammeh et ses complices en justice.

Si pendant longtemps ce massacre est resté presque sans suite, c’est que le régime de Jammeh a toujours nié son implication, après avoir pris le soin de faire détruire ou falsifier les preuves du massacre. Même des enquêteurs de l’ONU  ou de la CEDEAO déployés dans le pays n’ont fini par mettre en cause que des « éléments incontrôlés » au sein des services de sécurité gambiens, «agissant pour leur propre compte ». Ils ont ainsi déchargé le gouvernement gambien de toute responsabilité directe ou indirecte.

Nouvelle donne

Aujourd’hui, Human Right Watch et Trial International disent être convaincues que Yahya Jammeh et ses tueurs sont bel et bien les auteurs du massacre de juillet 2005. Leur certitude,  les ONG la fondent sur des témoignages d’une trentaine d’anciens officiels du régime de Jammeh, dont 11 qui ont participé au massacre depuis l’arrestation jusqu’aux exécutions. Fin avril 2018, ils ont pu présenter les nouveaux éléments au président ghanéen Nana Akufo Addo, celui-là même qui était ministre des Affaires étrangères au moment des faits et qui s’était même déplacé en Gambie, à ce sujet. A l’époque, il avait fini par se contenter d’un mémorandum d’entente entre les deux pays par lequel la Gambie acceptait, pour le deuil,  de verser 500.000 dollars aux familles des victimes et remettre des restes de corps présentés comme étant ceux de huit migrants.

La conférence de presse à Accra

Avec la nouvelle donne, c’est la traque de Jammeh qui pourrait prendre une autre tournure. Des organisations des droits de l’Homme ghanéennes et les familles des victimes lancent désormais, elles aussi, un appel pour que Jammeh puisse être traduit en justice. Cette fois, au Ghana. Une option plus réaliste, selon Reed Brody, conseiller de Human Right Watch pour qui, la situation juridico-socio-politique en Gambie ne serait pas encore favorable à un procès équitable.  Présent à la conférence de lancement de la campagne à Accra, le matin du 16 mai 2018, le premier responsable de la Police ghanéenne, David Asante-Apeatu, qui a lui-même conduit de précédentes enquêtes en Gambie dans la même affaire, a bien promis, de son côté, de faire tout le nécessaire pour qu’elle connaisse « un aboutissement heureux ». Restera la volonté politique, au Ghana, mais aussi en Guinée Equatoriale où l’ex-dictateur s’offre un séjour doré, et au niveau des autres leaders politiques du continent.