Pourquoi la victoire des « Indépendants » donne une nouvelle chance à la transition en Tunisie

Pourquoi la victoire des  « Indépendants » donne une nouvelle chance à la transition en Tunisie©La Marsa Change"la Marsa change" font partie des "indépendants" devenus la première force du pays
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Le 6 Mai, les premières élections municipales libres de la Tunisie post 14 Janvier ont enregistré le succès des listes « indépendantes ». Un mouvement, qui cherche entre autre à se démarquer des partis et à donner un nouveau souffle à une transition en berne. 

 Le Dr Slim Meherzi, pédiatre, et ancienne gloire de l’équipe sportive locale est un personnage très populaire dans la commune de La Marsa, située dans la banlieue nord de Tunis. Avec 11 sièges gagnés à l’issue des élections municipales du 6 mai dernier, lui l’ « indépendant », qui n’a jamais approché un clan politique, devance les deux grands partis au pouvoir, Nida Tounes, créé par Béji Caied Essebsi, l’actuel président de la République et le mouvement islamiste, Ennahda. Tête de liste de « La Marsa Change », Dr Slim Meherzi revient sur la raison essentielle de son ralliement à un projet porté exclusivement par la société civile : « Je me suis engagé parce qu’au bout de sept ans de gouvernance post Révolution du 14 Janvier, j’ai désespéré des politiques. J’étais convaincu d’une chose : on ne pouvait plus faire de report sur eux pour améliorer la situation d’une ville magnifique en tous points de vue, qui se dégradait à vue d’œil».

Même s’il a choisi lui aussi de se détourner des partis, le profil de Fadhel Moussa est différent. Professeur émérite d’enseignement supérieur et chercheur des universités, avocat, consultant international, ancien doyen de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis et brillant constitutionnaliste, l’homme est un fin connaisseur de la politique et de ses rouages. Il n’a pas arrêté de s’y frotter depuis les élections du 23 octobre 2011, en passant par les législatives de 2014, jusqu’au dernier scrutin du 6 Mai 2018. Militant dans des formations de centre gauche, jusqu'à sa démission en 2015 du parti Al Massar, son engagement aux côtés d’un groupe « indépendant » exprime une idée qu’il répète à hauteur de plateaux télévisés : « La politique aujourd’hui n’est plus le monopole des partis ». Pour Fadhel Moussa, tête de liste d’« Al Afdhal », qui a obtenu 15 sièges à la municipalité de l’Ariana, dans la banlieue mi chic, mi populaire de Tunis, ce dernier scrutin ressemble à un défi, celui de réenchanter la transition démocratique tunisienne. « Malheureusement, avec le temps la transition a perdu tout son panache et le « printemps tunisien » tournait à l’hiver. Il fallait retrouver l’espoir et les municipales nous ont offert l’occasion pour relancer le processus », soutient-il.

 

Une nouvelle force politique est née

Contre toute attente ceux qu’on appelle les « Indépendants » en Tunisie ont décroché près de 33 % des voix au moment des récentes élections municipale. Malgré un patent manque de moyens et des capacités organisationnelles limitées, les « indépendants » se présentent désormais comme la première force politique du pays. Un phénomène qui en plus d’enthousiasmer outre mesure les indignés des NiNA (Nida et Nahda, tel qu’appelés dans un élan de négation absolue par les Internautes sur les réseaux sociaux) déstabilise partis, médias, analystes politiques et boites de sondage.

« C’est un événement majeur », insiste Alia Ghana, sociologue et chercheure à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC).

L‘événement exprime aussi « des signes préoccupants », alerte la juriste Salsabil Klibi. « Tout comme le massif taux d’abstention du 6 mai dernier (64 %), ce scrutin annonce le délitement des partis politiques», ajoute la juriste et experte dans les domaines de la société civile et de la démocratie participative, Salsabil Klibi.

« Un vote sanction », selon plusieurs observateurs de la scène politique tunisienne, qui démontre la défiance, voire le rejet des Tunisiens des formations politiques historiques particulièrement, qui ont déçu à plusieurs reprises au vu de l’indigence de leur action, de leurs sombres manœuvres, de la défense de leur intérêt personnel au détriment du bien commun ainsi que de soupçons de corruption et de malversations, qui pèsent sur plus d’un dirigeant.

 

« Un souffle d’oxygène pur la vie publique »

« Ce vote pro indépendants signifie qu’un nombre non négligeable d’électeurs résilients s’accrochent à la chose publique en voulant donner leur chance à de nouveaux visages issus de la société civile et affranchis de l’allégeance aux partis », souligne Salsabil Klibi.

Mounir Kchaou, philosophe et universitaire, passionné de politique, estime, lui que le succès des listes partisanes en Tunisie est tout à fait en phase avec ce qui se passe dans certaines démocraties : « Notamment la France où on a vu un effondrement des partis traditionnels, Les Républicains et les Socialistes et l’émergence d’une majorité politique constituée d’indépendants »

Podemos en Espagne, le Mouvement 5 étoiles en Italie, Syriza en Grèce ont pour points communs avec les « indépendants » tunisiens d’être principalement issus de la société civile, d’avoir parfois peu d’expérience en politique et de revendiquer une reconfiguration du système actuel. Face à une caste politique qui ressasse au fil des campagnes électorales un même programme, ce mouvement, « un souffle d’oxygène », lit-on sur Facebook, s’essaye à une réinvention de la politique par delà les vieux clivages, dans une société bouleversée par la Révolution numérique, l’omniprésence des réseaux sociaux et l’effondrement des idéologies.

Le scrutin du 6 Mai confirme d’autre part la place qu’occupe depuis la Révolution la société civile tunisienne, dont quatre organisations ont reçu le Prix Nobel de la Paix en octobre 2015 pour avoir mis en place un « dialogue national », qui a sauvé la transition entre 2013 et 2014.

 

Une rhétorique basée sur « le vice et la vertu »

Dans une tentative d’augurer une autre manière d’exercer la politique, très inspirées des valeurs et revendications de la Révolution tunisiennes, appelant dans ses mots et slogans à en finir avec le népotisme et le clientélisme, marques de fabrique des gouvernements successifs de ces soixante dernières années, des équipes non partisanes expérimentant les outils de la démocratie participative, ont commencé à chercher des mécanismes inédits pour associer les citoyens à la prise de décision. A la Marsa par exemple, des élections primaires pour choisir la composition de la liste de « La Marsa Change », ont précédé de plusieurs mois le scrutin du 6 Mai. Pendant huit mois, huit commissions ont travaillé sur les diverses thématiques du programme. Dans une vision fédératrice et un souci de prise en compte de l’opinion de tous, elles ont reçu plus de 120 papiers et contributions produites par les experts dans l’environnement, l’urbanisme, la circulation…qui vivent et résident dans cette banlieue nord.

« C’est une expérience unique, que j’ai vécue avec « La Marsa Change », parce que participative, inclusive et solidaire ambitionnant de réconcilier le centre de la ville avec sa périphérie défavorisée. Au point que lorsque des amis militant au sein de partis m’ont proposé de diriger leur liste j’ai refusé. Le processus de fonctionnement de « La Marsa Change » m’intéressait beaucoup trop ! », témoigne Nabila Hamza.

Fadhel Moussa dans un essai de théorisation des idéaux de ce mouvement parle d’un discours prôné par les « indépendants » basé sur une rhétorique du vice et de la vertu : « On reproche aux partis leurs vices endémiques aux quels on oppose ses propres vertus ».

Parmi les « vertus » de la liste d’Al Afdhal et sa façon de se démarquer des partis, l’engagement de son président de ne pas percevoir de salaire de la municipalité.

« De la déclaration de nos biens en tant que membres du Conseil municipal, aux marchés accordés et aux contrats signés…tout sera publié sur notre site. La transparence absolue est le seul moyen de rassurer le public et d’en finir avec les pratiques de tous ceux qui en s’installant dans des postes de décision veulent avant tout bénéficier des avantages de leur statut nouveau et de l’utiliser en faveur des copains et des coquins », affirme Fadhel Moussa.

Une promesse de renouvellement du personnel politique

En vérité les « indépendants » sont loin de ressembler à un groupe homogène. Tous ne se sont pas affranchis totalement des partis.

Pour Alia Ghana, qui a procédé à des sondages de sortie des urnes le 6 mai, Nida, Ennahda et les fidèles à l’ancien régime du président Ben Ali ont déguisé leurs hommes et femmes en « indépendants » : « Ils avaient prévu un désaveu massif envers leurs formations », fait remarquer la sociologue.

L’examen le plus sûr pour distinguer les « faux des vrais » se situe probablement au moment de l’élection des conseils municipaux du mois de juin : les alliances contractées pour élire le président du conseil révéleront le véritable ADN de beaucoup de listes.

Du côté d’ « Al Afdhal » et de « La Marsa Change », une assertion qui ressemble à une devise unit les deux listes : « Nous ne nous rallierons jamais avec ceux qui ont échoué dans la gouvernance du pays ! Jamais plus les NINA ! ».

Les « indépendants » tunisiens : un feu de paille ou une tendance de fond ? Le mouvement est encore embryonnaire même si émergent aujourd’hui des initiatives pour mettre en place une coordination réunissant une partie de ces listes. Le mouvement promet en tout cas de renouveler le personnel politique tunisien, de le rajeunir et de le féminiser en particulier. Ce qui ne peut que se révéler bénéfique pour une démocratie en marche.