Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

Gambie : la Commission vérité resserre l’étau autour de Jammeh

Deux témoins, dont le premier tueur repenti, ont impliqué l'ancien président Yahya Jammeh dans l'assassinat de soldats en novembre 1994 et d'un ministre en juin 1995. C'est la première fois que des témoignages devant la Commission vérité nationale mettent directement en cause Jammeh dans de tels crimes.

Gambie : la Commission vérité resserre l’étau autour de Jammeh©Marco LONGARI / AFPL'un des anciens aides-de-camp de Yahya Jammeh a livré ses secrets sur l'ancien chef d'Etat gambien.
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Depuis que la Commission vérité, réconciliation et réparation (TRRC) de Gambie a commencé ses audiences publiques, le nom de Yahya Jammeh n’a pas été mentionné directement, malgré des récits choquants sur le meurtre brutal de ses ennemis présumés. Bien qu’il ait été le chef de la junte militaire au pouvoir entre 1994 et 2016, c’est le vice-président du Conseil provisoire de gouvernement des forces armées (AFPRC), Sanna Sabally, qui a été nommé comme étant derrière les premières exécutions sous ce régime.

Mais au cours des dernières audiences, le discours a commencé à basculer. Et l’acteur clé de ce changement est Demba Njie, l’ancien aide de camp de Jammeh, qui a témoigné devant la TRRC.

Njie raconte qu’il était avec Jammeh, le 11 novembre 1994, jour où la junte est accusée d’avoir tué environ deux douzaines de soldats qui auraient participé à un projet de coup d’État. Jammeh semblait nerveux, il montait et descendait les escaliers du siège de la présidence, la State House, à Banjul, explique Njie. A ce moment-là, l’excentrique dirigeant avait déjà appris l’existence d’un complot et « ses hommes », comme il les appelait, marchaient sur le plus grand camp militaire du pays, la caserne de Yundum.

« Tuez-les tous »

Njie se souvient qu’à 6 heures du matin, un appel arriva et l’ordre de Jammeh, assis sur un divan à environ trois mètres de Njie, fut clair : « Tuez-les tous, les meneurs. »

Njie tombe en larmes devant les neuf commissaires. Il baisse les yeux vers la table devant lui. Avant le coup d’Etat de juillet 1994, c’était un lieutenant dans l’armée. Le putsch l’avait porté à la State House, en tant que chef d’état-major du nouveau président et commandant du bataillon de la Garde nationale, mais il ne peut oublier ce jour-là. « J’ai entendu Yahya Jammeh dire de tuer tous les meneurs et je ne l’ai pas oublié. J’ai compris qu’ils avaient arrêté des gens et qu’ils allaient les tuer », raconte Njie, en pleurant. « C’était la première fois que j’entendais un ordre de tuer. »

Le 11 novembre 1994 est décrit comme le moment le plus sombre de l’histoire militaire de la Gambie. La Commission y consacre donc une partie de ses audiences. Au fur et à mesure des témoignages, s’éclaircissent les noms de ceux qui ont participé aux meurtres, la façon dont cela s’est déroulé et pourquoi. Selon Sait Darboe, un soldat qui s’est battu pour les chefs du putsch de juillet 1994, une grande partie de l’armée était devenue mécontente, les chefs ayant trahi, à ses yeux, les promesses du coup d’Etat. Cette version de l’histoire a été confirmée par d’autres témoins, dont le lieutenant Binneh Minteh, l’un des organisateurs du complot de novembre, qui a fui aux États-Unis après son échec.

« Je dirais qu’ils[la junte] nous ont laissés tomber. Je me souviens qu’Edward Singhateh nous avait dit que nous allions être promus et avoir un lopin de terre », déclare Darboe, le vingtième témoin de la Commission. Décrit par beaucoup comme un « sadique », le lieutenant Singhateh fut l’un des chefs du coup d’Etat. Il est ensuite devenu vice-président de l’AFPRC. « Or rien n’est arrivé », poursuit Darboe. « Nous étions frustrés. Nous étions ceux qui nous étions battus pour eux. Ceux qui ont soutenu le coup d’Etat n’étaient pas quarante. La plupart d’entre nous étions de jeunes soldats. »

C’est cette frustration qui aurait précipité le complot du 11 novembre.

Les aveux d’Alagie Kanyi

La junte, cependant, apprend ce qui se fomente et attaque les casernes de Fajara et de Yundum, où le « contre coup » a été conçu. Ils envahissent les lieux, arrêtent les dirigeants du projet de putsch avant même que celui-ci ait commencé, et les exécutent. « Ils ont été massacrés. Ils les ont tués de manière affreuse. J’ai vu des cadavres et ils ont été tués à coups de baïonnette », témoigne Sait Darboe. Ce jour-là, Darboe était à la caserne de Yundum de 8 heures du matin jusque tard le soir. Il avait promis d’être loyal aux chefs du complot du 11 novembre, mais cela ne se savait pas. Il n’a donc jamais été arrêté.

Alagie Kanyi
Alagie Kanyi (© Mustapha K. DARBOE)

Abdoulie J. Darboe, lui, a été arrêté mais il a survécu. Dans son témoignage à la TRRC, il cite Edward Singhateh et Alagie Kanyi parmi ceux qui ont tué les soldats. Devant la Commission, Alagie Kanyi – surnommé « mofala Kanyi », qui signifie tueur, par son accusateur – devient le premier témoin à avouer avoir tué. Il avoue avoir ouvert le feu sur Basiru Camara et Fafa Nyang, deux soldats qui avaient été arrêtés et emmenés dans une Land Rover verte, les mains liées dans le dos. Sur le lieu d’exécution, selon Kanyi, Sanna Sabally dit qu’il arrêterait toute personne qui ne ferait pas ce qu’on lui ordonne. « On m’ordonne de tuer mon propre frère et à ce moment-là, je n’ai pas le choix « , témoigne-t-il.

Kanyi raconte qu’ils se tenaient debout, alignés, tout comme les soldats qui allaient être exécutés. « Sanna Sabally a dit : « Dites vos dernières prières. » Buba Jammeh [un des soldats tués] a dit : « Ne nous tuez pas, mettez-nous en prison. » Sanna a donné l’ordre de tirer et nous avons tiré sur eux, » relate Kanyi. « Les tirs ont été rapides et chaque personne a été touchée par plusieurs balles. » Cinq soldats sont ainsi exécutés.

L’assassinat du ministre des Finances

Selon le témoignage de Kanyi, les principaux membres de la junte présents à l’exécution sont le lieutenant Yankuba Touray, le lieutenant Sadibu Hydara, le lieutenant Edward Singhateh, le lieutenant Peter Singhateh et le colonel Babucarr Jatta. Alors que Kanyi témoigne dans cette petite salle d’environ 8 m2, ses frères sont assis au milieu d’un public d’une vingtaine de personnes. Certains parents de Kanyi sont en larmes.

Kanyi admet avoir participé à trois grandes exécutions, dont celle de l’ancien ministre des Finances du pays, Ousman Koro Ceesay. En juin 1995, Ceesay est tué par des agents de l’État dirigés par Edward Singhateh. Kanyi affirme qu’ils ont tué Ceesay à la résidence Kololi de Yankuba Touray, un des chefs militaires. Ceesay a été battu à mort avec un pilon et des bâtons. Plus tard, il sera retrouvé jeté dans une carcasse de voiture en flammes.

Or, Demba Njie, l’ancien aide de camp de Jammeh, a aussi impliqué l’ancien dirigeant dans ce crime. Et l’histoire de Kanyi corrobore le témoignage de Njie affirmant que les ordres venaient de son ancien patron, Jammeh.

L’histoire de Kanyi corrobore le témoignage de Njie affirmant que les ordres venaient de son ancien patron, Jammeh.

Ceesay a été tué alors que Jammeh était en Éthiopie, mais Jammeh a été vu en train de discuter avec son vice-président, Edward Singhateh, à l’aéroport international de Banjul, avant son départ dans des « circonstances inhabituelles », explique Njie. Njie se trouve avec Jammeh en Ethiopie. Il raconte que Jammeh n’a jamais dit un mot sur la mort de Ceesay. « Un ministre d’État est mort dans de telles circonstances et Jammeh ne prononce jamais son nom avec moi », dit Njie. C’est un ancien commandant de la garde nationale, Lang Tombong Tamba, qui aurait appelé Njie en Éthiopie pour lui dire que son ami le ministre avait été tué. « Il m’a dit que c’était un meurtre », dit Njie.

Avec son témoignage et celui de Kanyi, la TRRC ne s’est jamais autant rapprochée de l’ancien chef du régime militaire, aujourd’hui en exil en Guinée équatoriale.