« Le début de la fin »? Les politiciens rebelles du Kosovo bousculés par la Haye

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Est-ce le début de l’ère nouvelle évoquée par certains analystes? La justice internationale a peut-être sonné le glas du règne sans partage au Kosovo des anciens rebelles, jadis les héros incarnés du combat contre l’oppresseur serbe et accusés aujourd’hui de crimes de guerre.

La chute est rude pour Hashim Thaçi, l’homme le plus puissant du territoire, contraint à démissionner de la présidence, et pour d’autres ex-commandants autrefois révérés pour avoir libéré le Kosovo de la Serbie dans les années 1998-99.

Au moment de leur comparution le mois dernier devant le tribunal spécial de la Haye, l’aura de ces guérilleros ayant troqué le treillis pour le costume était cependant déjà moins brillante qu’au sortir du conflit.

Aux yeux de leurs contempteurs, ils sont l’incarnation d’une élite politique arc-boutée sur ses pouvoirs, qui a souillé à force de corruption et de clientélisme les débuts du Kosovo indépendant, où une bonne partie de la population reste pauvre.

« Ils étaient devenus si forts et ont accumulé tant de richesses qu’il était devenu impossible de les renverser », déclare Ismet Sojeva, professeur d’anglais retraité de 66 ans. « Seul La Haye pouvait les faire dégringoler du ciel jusqu’à terre ».

Hashim Thaçi et quatre autres ex-guérilleros sont accusés de meurtres, tortures, persécutions et autres crimes.

Le moment est compliqué. La plupart des citoyens défendent bec et ongles une guerre « juste » qui a ouvert la voie à l’indépendance déclarée en 2008.

Mais d’autres en ont assez des rebelles eux-mêmes. « Il n’y a rien qu’ils n’aient pas fait à notre peuple. Ils ont presque détruit l’Etat », dit un vendeur de thé sur le marché de Pristina.

– « Nouvelle génération » –

Les procès pourraient s’éterniser huit ans et Belul Begaj, professeur de sciences politiques à l’université UBT, estime qu’un nouveau chapitre pourrait s’ouvrir en l’absence des accusés.

« C’est le début de la fin de l’ère du puissant groupe militaro-politique qui a mis le Kosovo dans cet état », dit-il à l’AFP.

Les ennuis du parti d’Hashim Thaçi, le PDK, avaient déjà commencé en 2019, chassé du pouvoir par une défaite historique aux législatives.

Mais en l’absence d’alternative suffisamment forte pour gouverner seule, la vie politique kosovare reste tributaire des alliances nouées entre partis pour former des coalitions fragiles, et de leurs mésalliances.

Belul Beqaj espère néanmoins que la « jeune élite politique qui a grandi après la guerre » comblera le vide laissé par les accusés.

Arben Hajrullahu, professeur de sciences politiques à l’université de Pristina, voit aussi une « opportunité rare » pour une « nouvelle génération de politiques, ceux qui ont été éduqués à l’étranger ».

Mais prévient-il, plusieurs autres figures de l’ex-rébellion ont toujours des postes importants et celle-ci ne va pas lâcher prise « facilement ».

La guérilla séparatiste albanaise, regroupée sous la bannière de l’UCK, avait émergé dans les années 1990 en réaction à l’oppression exercée par l’ancien homme fort de Belgrade Slobodan Milosevic.

La guerre fit 13.000 morts, pour la plupart des Albanais et s’acheva en 1999 avec une campagne de bombardements de l’Otan.

L’UCK fut officiellement démantelée mais ses membres fraîchement auréolés de la victoire s’employèrent à consolider leur pouvoir, écartant leurs concurrents, y compris en les éliminant physiquement.

– « Tout en bas » –

Le PDK, vainqueur des législatives de 2007, allait dominer la vie politique pendant plus d’une décennie. Les anciens rebelles se sont retrouvés au coeur du récit national, avec statues et rues à leur nom. Hashim Thaçi fut Premier ministre, chef de la diplomatie avant d’accéder à la présidence en 2016.

L’emprise du clan d’Hashim Thaçi sur l’appareil d’Etat, les médias et l’institution judiciaire fut révélée parallèlement avec la publication d’enregistrements de ses conversations avec ses alliés. On y entendait que des postes étaient attribués en fonction des allégeances.

L’ex-président et ses alliés ont utilisé leur entregent pour saper les enquêtes de la justice kosovare sur les crimes présumés de l’UCK et tenté d’influencer les travaux du tribunal de la Haye créé en 2015. « Les suspects ont une influence énorme sur les anciens membres de l’UCK et le Kosovo en général », ont écrit les procureurs spéciaux en réclamant des mandats d’arrêt à leur encontre.

Des « responsables fidèles » à Hashim Thaçi ont orchestré « des pots-de-vin gouvernementaux » et l’attribution de postes publics pour faire taire les témoins potentiels, selon la même source.

Les événements de la Haye sont le signe d’un effritement du soutien envers Hashim Thaçi de pays occidentaux longtemps soucieux de stabilité régionale, même au prix de l’intégrité des institutions démocratiques.

Hashim Thaçi fut en particulier appuyé par Washington. Joe Biden, alors vice-président des Etats-Unis, l’a qualifié un jour de « George Washington du Kosovo ».

Mais lui et les siens « n’ont cherché qu’à se nourrir eux-mêmes », accuse Albulen Obrazhda, étudiant en économie de 22 ans, résumant les désillusions des jeunes. « Ils nous ont laissés tout en bas ».