25.04.2003 - TPIR/KAJELIJELI - SYNTHESE : LA DEPOSITION DE JUVENAL KAJELIJELI

Arusha, le 25 avril 2003 (FH) - l'ex-maire de Mukingo (province de Ruhengeri, nord du Rwanda), Juvénal Kajelijeli, poursuivi pour génocide, a témoigné pour sa propre défense du 14 au 23 avril, devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Vingt-huitième et dernier témoin de la défense dans son procès, Kajelijeli, 52 ans, répond de onze chefs D'accusation de génocide et crimes contre l'humanité portant sur des massacres de Tutsis dans la communeMukingo et dans la région environnante, entre avril et juillet 1994.

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Kajelijeli a dirigé la commune Mukingo de 1988 à 1993 puis de juin à juillet 1994, date à laquelle il s’est réfugié dans l’est de l’actuelle la République démocratique du Congo (ex-Zaïre). Son exil l'a ensuite conduit à Kinshasa, à Brazzaville (Congo- Brazzaville) puis à Cotonou (Bénin), où il a été arrêté le 5 juin 1998.

Tout au long de sa déposition, l’accusé n’a cessé de clamer son innocence, se présentant parfois, comme une victime des événements de 1994 au Rwanda.

"Je ressens toujours une grande douleur", a-t-il déclaré, expliquant qu’il a perdu des amis et des parents tutsis durant le génocide de 1994.

Le parquet allègue notamment que l’ex-maire de Mukingo a personnellement dirigé des attaques de miliciens Interahamwe contre des Tutsis à différents endroits dans les communes Mukingo et Nkuli.

Les sites les plus souvent évoqués pour ces attaques sont deux lieux de culte : la paroisse catholique de Busogo, dans la commune Mukingo, et la mission adventiste de Rwankeri dans la commune de Nkuli.

"Pas d’entraînements d’Interahamwe à Mukingo"

L’accusé n’a pas nié que ces massacres aient eu lieu, mais avant le 26 juin 1994, date de son retour aux affaires à Mukingo. Pour les événements antérieurs à cette date, il a indiqué en avoir été informé par d’autres sources, ajoutant que, pour la période du 7 avril 1994 au 26 juin 1994, il résidait dans la commune Nkuli (voisine de Mukingo) où il possédait une maison.

Parmi ces sources, l'accusé a cité le pasteur Phénéas Karekezi de la mission adventiste de Rwankeri (Nkuli), qui lui aurait appris "dans la journée du 7 avril que la mission était assiégée par des jeunes délinquants de la localité."

Le 8 avril, il serait allé voir le maire de Nkuli, Dominique Gatsimbanyi, pour prendre des nouvelles de Mukingo. "Gatsimbanyi, sous le choc, m’a dit qu’il avait des nouvelles de massacres dans la commune Mukingo et que, selon ses sources, même les services de l’ordre étaient débordés", a rapporté Kajelijeli.

En ce qui concerne les Interahamwe, Kajelijeli a juré "au nom de Dieu Tout-Puissant" qu’il n’a jamais été chef de miliciens Interahamwe.

Les Interahamwe, principal bras armé du génocide de 1994, constituaient l’ aile jeunesse de l’ex-parti présidentiel, le Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement (MRND).

Kajelijeli a affirmé qu’il n’était pas au courant de l’existence d’une organisation dénommée Interahamwe dans la commune Mukingo. "Allez demander cela au président du MRND de l’époque. Moi, je n’ai plus eu d’appartenance politique à l’avènement du multipartisme", a soutenu Kajelijeli.

Le multipartisme a été officiellement reconnu au Rwanda par la constitution du 10 juin 1991.

De même, l’ex-maire a rejeté l’allégation selon laquelle il aurait supervisé entre février 1993 et avril 1994 l’entraînement de miliciens Interahamwe au bureau communal de Mukingo. "A ma connaissance, ces entraînements n’ont jamais eu lieu dans la commune Mukingo", a-t-il affirmé.

Il a également nié avoir jamais été "un ami ou un associé" de l'adjudant Karorero, présenté par le Procureur comme le principal instructeur des Interahamwe de Mukingo.

Or, des témoins à charge, parmi lesquels d’anciens miliciens détenus au Rwanda, ont affirmé, dans leurs témoignages devant le tribunal, avoir reçu entraînements, armes, munitions et ordres de le l’accusé.

"Voleurs ou délinquants"
Kajelijeli s’est employé à prouver que ces témoins ne sauraient être crédibles. Pour lui, ce sont soit des revanchards, soit des délateurs agissant pour le compte D'associations de rescapés.

"Il était très facile de trouver des témoins contre moi. Il suffisait de se référer à Ibuka (la principale association rwandaise de survivants du génocide de 1994)", a soutenu l'accusé, affirmant que certains témoins de l’accusation ont signé des contrats contre lui.

Les autres témoins à charge ont été qualifiés par l’accusé de "voleurs" ou de "délinquants", auxquels il aurait infligé des sanctions quand il était maire. "Ils sont venus se venger", a-t-il soutenu.

Parmi les 14 témoins cités par l’accusation, figure un ancien chef milicien détenu au Rwanda. Ce témoin désigné sous le pseudonyme GAO pour préserver son anonymat, a affirmé, dans sa déposition en juillet 2001, avoir participé au massacre de plus de 600 Tutsis, sur ordre de Juvénal Kajelijeli.

Trois jours de contre-interrogatoire
Le témoignage de Kajelijeli a également été caractérisé par des réponses parfois si longues que son avocat, l’Américain Lennox Hinds, s’est vu obligé de l’appeler à la concision au cours de l'interrogatoire principal.

Le juge président de la chambre, William Hussein Sekule, a, à son tour, dû intervenir plusieurs fois pour rappeler l'accusé à l’ordre. "Nous n'avons pas de temps pour des informations inutiles", a notamment lancé le juge tanzanien.

Quant au parquet, il s'est plaint, au cours du contre-interrogatoire, des réponses de l'accusé, jugées trop évasives. "Je demande, Monsieur le Président, qu’il soit inscrit au procès-verbal, que l’accusé élude mes questions", a souvent demandé la représentante du Procureur, la Nigériane Ifeona Ojemini qui contre-interrogeait l’accusé.

Pour sa part, Kajelijeli n’a cessé d’arguer que les questions du Procureur étaient confuses et imprécises. "Monsieur le Président, Honorables juges, est-ce que vous comprenez cette question, vous ? Moi je ne la comprends pas", a notamment lancé l’accusé, demandant au tribunal "d’aider le Procureur à poser clairement sa question".

"Vous ne devez plus faire cela. Répondez à la question. Sachez que le Procureur fait son travail", a ordonné le juge Sekule à un moment donné.

La déposition de Juvénal Kajelijeli marque la fin de la présentation des moyens de preuve de la défense. L’accusation avait achevé la présentation de sa preuve le 10 avril 2002, après avoir cité 14 témoins.

Le procès Kajelijeli a débuté sur le fond le 13 mars 2001. Il a été interrompu suite au décès du juge sénégalais Laïty Kama, en mai de la même année, avant de reprendre le 14 juillet 2001, devant une chambre recomposée.

Il se déroule devant la deuxième chambre de première instance du TPIR présidée par le juge tanzanien William Hussein Sekule, assisté des juges Arlette Ramaroson de Madagascar et Winston Churchill Matanzima Maqutu du Lesotho.

ER/CE/GF/FH (KJ'0425A)