17.04.2003 - TPIR/MEDIAS - SYNTHESE: LA DEPOSITION DE HASSAN NGEZE

Arusha, le 17 avril 2003 (FH) - Hassan Ngeze, un des trois accusés dans le procès des "médias de la haine" a témoigné pour sa propre défense du 24 mars au 8 avril dernier devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Ancien directeur et rédacteur en chef de la revue Kangura, Hassan Ngeze, 46 ans, répond de sept chefs D'accusation de génocide, entente en vue de commettre le génocide, complicité dans le génocide, incitation directe et publique à commettre le génocide et crimes contre l'humanité (assassinats, persécution et extermination).

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Le parquet allègue qu'entre janvier et décembre 1994, Hassan Ngeze "savait ou avait des raisons de savoir que les articles publiés dans le journal Kangura incitaient, aidaient et encourageaient la population et les milices à exterminer tous les Tutsis et à éliminer les Hutus modérés et les citoyens belges, et n'a pas pris les mesures raisonnables pour empêcher ces actes ou punir ses subordonnés".

Le parquet accuse en outre Hassan Ngeze D'assassinats, dont celui D'une femme tutsie le 10 avril 1994, ainsi que celui D'un de ses voisins, Modeste Tabaro, un Tutsi également, tué le 21 avril 1994 à Gisenyi (ouest du Rwanda).

Ngeze refuse l'assistance de ses avocats
Refusant l'assistance de ses avocats, Hassan Ngeze s'est guidé lui-même en "interrogatoire principal", suivant une "structure" articulée en six chapitres qu'il avait préalablement fait circuler par courrier électronique à une cinquantaine de personnes.

Ce plan comporte des sujets aussi variés que les causes du conflit hutu-tutsi au Rwanda, le rôle de l'accusé en tant que journaliste et que "sauveur" de Tutsis persécutés pendant le génocide, l'interprétation des articles de Kangura et la critique des témoins à charge.

Ngeze a cependant consacré une grande partie de sa déposition à l'histoire du Rwanda, se laissant très peu de temps pour répondre aux accusations retenues contre lui. La présidente de la chambre, la juge sud-africaine Navanethem Pillay, a même dû, à plusieurs reprises, rappelé à l'ordre l'accusé, déclarant: "Nous attendons de vous des moyens de preuve. Verser des livres D'histoire ne sert pas votre cause. Ce ne sont pas des éléments de preuve".

Ngeze a justifié sa position en arguant que pour comprendre Kangura, il convient D'abord de s'imprégner des réalités de l'histoire du Rwanda, caractérisée, selon lui par des antagonismes entre Hutus et Tutsis.

Une histoire mouvementée
"Ce qui est écrit dans Kangura du numéro 1 au numéro 73 fait partie de l'histoire rwandaise", a soutenu Hassan Ngeze, tout au long de sa déposition, déplorant que les Rwandais n'aient jamais débattu des origines du conflit hutu-tutsi. Pour lui, "la tragédie de 1994 est une combinaison D'événements tristes qui n'ont jamais été discutés entre les Rwandais".

l'ex-journaliste considère notamment que les Rwandais ont raté cette chance lors des négociations qui ont abouti aux accords D'Arusha en 1993 entre le gouvernement D'alors, dominé par les Hutus, et les anciens rebelles à majorité tutsie du Front patriotique rwandais (FPR), aujourD'hui au pouvoir
à Kigali. "La communauté internationale nous a obligés à appliquer les accords D'Arusha alors que nous n'avions pas encore abouti à une conclusion", a déclaré Ngeze, expliquant que le problème des relations ethniques n'a pas été abordé durant ces négociations. "La réconciliation ne
sera possible que lorsque les Rwandais se seront réconciliés avec leur histoire", a-t-il dit.

C'est pour cela, se défend-il, que Ngeze s'associe à une cinquantaine de personnes qui, début 1992, créent la Coalition pour la défense de la République (CDR). Selon lui, la CDR était le seul parti désirant " mettre sur la table les problèmes politiques" entre Hutus et Tutsis.

"Je suis D'accord avec le statut de la CDR", a-t-il indiqué, soulignant que le parti prônait un débat ouvert sur les relations inter-ethniques au Rwanda. Le parquet du TPIR allègue au contraire que la CDR prêchait une idéologie hutue extrémiste.

Hassan Ngeze a nié avoir adhéré à une telle idéologie."Je suis une des cinquante-cinq personnes à avoir créé la CDR, mais ensuite J'ai disparu" a-t-il indiqué, expliquant que sa profession de journaliste lui imposait la neutralité vis-à-vis des partis politiques.

Ngeze s'est en outre justifié au sujet de son titre de "conseiller" auprès de la CDR, affirmant qu'il s'agissait simplement D'un titre "honorifique".
l'accusé a également expliqué qu'en portant la CDR sur les fonts baptismaux, il espérait amener ce parti à acheter des espaces publicitaires dans
Kangura.

Le journaliste
Ngeze a affirmé avoir commencé à exercer le métier de journaliste en 1978 en collaborant à "différents journaux rwandais," sans pour autant citer les
titres pour lesquels il aurait travaillé à l'époque. En 1984, il est journaliste à Kazagwa, qui deviendra, quelques mois plus tard, Ejo Nzamera
nte, puis, en 1989, Kanguka.

Parallèlement, Ngeze crée, en1984 "Gisenyi Information", qu'il décrit comme la "seule agence de presse indépendante au Rwanda." Les observateurs notent
cependant qu'il ne s'agissait que D'un kiosque installé au marché de Gisenyi, un point de vente de journaux et de limonades, disposant également
D'un service payant de téléphone et de fax.

En raison D'un changement de ligne éditoriale, Ngeze se sépare de Kanguka en mai 1990 pour créer Kangura. Selon lui, Kanguka était tombé sous le contrôlé
D'un groupe D'hommes D'affaires tutsis de mèche avec le FPR qui s'apprêtait alors à attaquer le Rwanda.

Au cours de sa déposition, Ngeze a affirmé qu'il était le propriétaire exclusif de Kangura. Le parquet, lui, allègue que cette revue a été créée
par des personnalités de l'entourage de l'ancien président Habyarimana, dont Ngeze et ses deux coaccusés, l'universitaire Ferdinand Nahimana et le
politicien Jean-Bosco Barayagwiza, ainsi que l'ancien ministre Joseph Nzirorera, dans le but "de diffuser l'idéologie hutue extrémiste".

Se présentant comme "un enfant de la rue", Hassan Ngeze se disculpe: "Je n'étais rien. Le procureur me présente comme un homme important, proche du
gouvernement et des milliardaires." Il a ajouté qu'il avait parfois des difficultés à payer l'imprimerie. "Personne. Aucun représentant du
gouvernement ne m'a jamais aidé. Au contraire ils m'ont mis en prison", a-t-il poursuivi.

Hassan Ngeze affirme en effet qu'entre 1980 et 1994, il a été placé vingt fois en détention et trente-cinq fois en garde à vue. "La prison était ma
seconde résidence", a-t-il plaisanté. "Dès que je lançais la publication, je faisais mes valises parce que je savais que J'irais en prison", a déclaré
Ngeze. l'accusé a également nié toute entente avec l'un ou l'autre de ses coaccusés.

Ligne éditoriale de Kangura
Ngeze s'est ensuite défendu au sujet de la ligne éditoriale adoptée par Kangura, niant les allégations selon lesquelles il aurait prôné l'unité des
Hutus au détriment des Tutsis.

"Je n'ai pas demandé aux Hutus de s'unir contre les Tutsis. J'ai demandé aux Hutus de s'unir entre eux, et de rencontrer ensuite les Tutsis pour qu'ils
discutent", a-t-il expliqué.

Kangura a par exemple publié en décembre 1990 les "dix commandements des Hutus" qui, selon le procureur, "constituaient non seulement un appel sans
équivoque au mépris et à la haine de la minorité tutsie, mais également une diffamation et une persécution à l'encontre des femmes tutsies".

Selon un des dix "commandements", les Hutus devraient cesser D'avoir pitié des Tutsis". Hassan Ngeze avait auparavant publié les "dix-neuf
commandements des Tutsis."

Hassan Ngeze s'est défendu D'avoir soutenu le moindre commandement, "que ce soient ceux qui émanent des Hutus ou des Tutsis". D'après lui, il était
nécessaire que les Rwandais soient informés de l'existence de ces "commandements", ajoutant : "Kangura n'est pas une bible. Kangura publie ses
articles pour susciter l'opinion des lecteurs".

Hassan Ngeze a de ce fait nié avoir incité aux massacres à travers Kangura. "Je n'incitais personne à faire quoique ce soit", a-t-il souligné, indiquant
avoir simplement utilisé "un langage usuel" dans ses articles. Le parquet a suggéré que Hassan Ngeze s'est notamment basé sur des proverbes rwandais
pour inciter à la haine contre les Tutsis. "C'est un langage habituel que nous utilisons au Rwanda. Cela ne vient pas de moi", a rétorqué l'accusé, se défendant D'avoir "diabolisé" les Tutsis.

l'accusé a en outre mis à son avantage le fait qu'il n'ait rien publié pendant le génocide.

Bon samaritain ?
Au contraire, Ngeze s'est présenté comme le "sauveur" D'un millier de Tutsis au cours du génocide, qu'il aurait conduits en lieu sûr au Rwanda ou dans
l'ex-Zaïre. l'accusé a également affirmé avoir "formé" des gens qui l'ont aidé à sauver des Tutsis.

"La personne qui se trouve en face de vous n'est pas un criminel", a déclaré Hassan Ngeze. "Vous aurez beaucoup de gens à juger. Parmi eux des militaires
de haut rang ou des membres du gouvernement. Demandez-leur combien de gens ils ont sauvé pendant le génocide", a-t-il poursuivi.

Ngeze a indiqué que sa générosité était connue de ses compatriotes, avant de clamer :" Je suis la main qui donne les vaches aux autres. Je suis la
personne à laquelle la famille a recours quand elle a des problèmes (…) Ceux qui font appel à moi, lorsqu'ils sont en danger, je leur porte assistance".

En outre, l'ancien journaliste a réitéré qu'il a été accusé injustement."J'ai dit au procureur que vous avez arrêté la mauvaise
personne. J'aurais dû en effet être appelé comme témoin", a-t-il plaidé.

Ngeze a par ailleurs affirmé que bien avant 1994, il avait essayé de prévenir contre les massacres, en mettant en garde les autorités compétentes
contre les conséquences de la reprise de la guerre. "Si on m'avait écouté, ce Tribunal n'existerait pas, parce qu'il n'y aurait pas eu de guerre",
a-t-il déclaré.

En conflit avec ses avocats
Durant son témoignage, Hassan Ngeze a refusé l'assistance de ses conseils, l'Américain Me John Floyd et le Canadien Me Rene Martel. La chambre a permis
à l'accusé D'exposer son point de vue durant "l'interrogatoire direct", avant D'être contre-interrogé par le parquet.

Ngeze a eu souvent maille à partir avec ses avocats dont il a souvent réclamé le remplacement par ceux qu'il payerait lui-même. l'accusé et ses
conseils sont également convenus qu'ils ne le représenteront pas si jamais il venait à faire appel du jugement en première instance.

Me Martel s'est néanmoins tenu constamment à la disposition de son client, lui rappelant à plusieurs reprises des questions essentielles que la chambre
aimerait qu'il aborde ou objectant aux interventions du procureur.

Me Martel a également plaidé et obtenu que davantage de temps soit accordé à Ngeze, lors de son témoignage. "Visiblement M. Ngeze n'a pas terminé la
présentation de sa cause […] Il lui sera porté gravement préjudice", a plaidé Me Martel, au cinquième jour de la déposition de Ngeze. La chambre
lui a accordé une journée et demie supplémentaire, avant le contre-interrogatoire.

Au cours du contre-interrogatoire de Ngeze par le représentante du bureau du Procureur, la Kenyane Me Charity Kagwi-Ndungu, l'accusé a tenté de mener le
jeu, allant jusqu'à suggérer au procureur les questions à lui poser et des attitudes à adopter, ou lui recommandant de "rester cool". La chambre l'a
souvent invité à faire preuve de courtoisie vis-à vis de l'équipe du procureur.

Le procès des médias se déroule devant la première chambre de première instance du TPIR présidée par la juge sud-africaine Navanethem Pillay et
comprenant en outre les juges norvégien Erik Mose et sri-lankais Asoka de Zoysa Gunawardana.

Une partie des débats est publiée sur le site internet . Ngeze a nié être responsable de ce site. Tout comme il a nié avoir utilisé son adresse internet pour envoyer unelettre D'amour à une représentante du bureau du procureur, l'Américaine Simone Monasebian. "Monasebian mérite D'être aimée, mais c'est une autre personne qu lui a écrit cette lettre en utilisant mon nom", a déclaré Ngeze.

Le procès a été suspendu vendredi dernier. Il devrait reprendre "dans le courant de la semaine du 5 mai", selon une source au sein du greffe.

AT/CE/FH (ME'0417A)