21.05.2001 - TPIR/MEDIAS - NAHIMANA AURAIT AUTORISE UN COMMUNIQUE INCITANT AUX MASSACRES

Arusha, le 21 mai 2001(FH)- L’ancien promoteur de la Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), Ferdinand Nahimana, aurait antérieurement autorisé la diffusion sur Radio Rwanda d’un communiqué qui a incité aux massacres de Tutsis au Bugesera (sud de Kigali), selon un journaliste entendu comme témoin, lundi, dans le procès des anciens responsables des "médias de la haine" en cours devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Le témoin, Thomas Kamilindi, a indiqué que les faits remontent à mars 1992 quand Ferdinand Nahimana était directeur de l’Office rwandais d’information (ORINFOR) qui gère les médias d’Etat au Rwanda, comprenant notamment la radio et la télévision.

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A cette époque, Thomas Kamilindi, était journaliste à Radio Rwanda. Il a présenté les journaux parlés en langue française sur cette station de 1984 à 1994.

Thomas Kamilindi, contrairement à la plupart des autres témoins rwandais entendus dans ce procès, a choisi de déposer à visage découvert. Il est le vingt et unième témoin dans ce procès qui concerne outre Ferdinand Nahimana, l’ancien directeur et rédacteur en chef de la revue Kangura, Hassan Ngeze, ainsi que l’ancien conseiller politique au ministère des affaires étrangères et membre du comité d’initiative de la RTLM, Jean-Bosco Barayagwiza.

Selon le témoin, le communiqué incriminé a été diffusé au moins quatre fois à la radio nationale, ajoutant que des massacres s’en sont suivi. "Directement après la diffusion de ce communiqué, la région du Bugesera a été victime de massacres de grande ampleur et ces massacres visaient les membres de l’ethnie tutsie en particulier", a rapporté le l'ancien journaliste de Radio Rwanda.

Thomas Kamilindi a affirmé que Ferdinand Nahimana avait ordonné que le communiqué soit diffusé à plusieurs reprises. Le témoin a expliqué que des journalistes de la radio nationale s’étaient d’abord opposés à la diffusion de ce communiqué pour des raisons d’éthique, a-t-il dit, mais que leur rédacteur en chef, Jean-Baptiste Bamwanga, l’avait lu à l'antenne contre leur gré.

Selon le témoin, le communiqué indiquait que "l’ennemi Inyenzi a préparé des assassinats contre un certain nombre de leaders hutus. Ce plan allait être exécuté par la branche intérieure de l’ennemi Inyenzi, le Parti libéral".

Thomas Kamilindi a déclaré à ce sujet que pour les extrémistes hutus, le terme de "Inyenzi" désignait globalement, outre les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR), les Tutsis ainsi que les opposants hutus.

Le témoin a signalé que les journalistes de la radio nationale avaient des instructions de ne pas diffuser des documents dont la provenance n’était pas authentifiée, affirmant que ce communiqué rentrait dans cette catégorie.

Thomas Kamilindi a ajouté qu’un code de déontologie adopté plus tard par les journalistes rwandais les mettaient en garde notamment contre les accusations gratuites, la délation, la diffamation, la calomnie, l’injure, l’offense, les insinuations malveillantes et recommandait la discrétion et la décence des mœurs. Les journalistes devaient également s’interdire rigoureusement tout article de nature à inciter aux dissensions ethniques, raciales, régionales, à la xénophobie ou à toute forme d’exclusion, a-t-il poursuivi.

Selon Thomas Kamilindi, l’esprit de ce code avait guidé les journalistes de sa rédaction lorsqu’ils se sont opposés à la diffusion du communiqué en cause.

Le témoin a en outre indiqué qu’il écoutait "sporadiquement" la RTLM. Il aurait même eu l’intention d’acheter deux parts au sein de la société qui gérait cette radio mais y a finalement renoncé, quand il a collecté des informations sur ses promoteurs. "Ce qui m’a démotivé, c’est que tous ces gens étaient des gens du bloc des radicaux, quelque part un peu extrémistes hutus" citant entre autres Ferdinand Nahimana , Jean-Bosco Barayagwiza, l’homme d’affaires en fuite Félicien Kabuga et le chef technique de Radio Rwanda à l'époque, Joseph Serugendo.

Le témoin a indiqué qu’il s’est réfugié à l’hôtel des Mille Collines en avril 1994 pendant le génocide anti-tutsi et les massacres d’opposants, d’où il a entrepris d’informer le monde sur ce qui se passait en zone gouvernementale.

Thomas Kamilindi a fondu en larmes quand il a raconté comment l’hôtel des Mille Collines a failli être bombardé par l’ex-armée rwandaise, suite à ses reportages à Radio France internationale. L’armée rwandaise a abandonné son projet d’attaquer l’hôtel quand l’ONU y a hissé son drapeau, a-t-il dit.

La présidente de la chambre, la juge sud-africaine, Navanethem Pillay, a suspendu les débats en début d’après-midi après avoir constaté que le témoin était troublé par ses souvenirs. La déposition de Thomas Kamilindi se poursuit lundi après-midi.

AT/PHD/FH (ME_0521A)