24.04.2001 - TPIR/MEDIAS - LA DEFENSE REPROCHE A UN TEMOIN DE MODULER SES DEPOSITIONS

Arusha, le 24 avril 2001 (FH)- Un témoin du parquet s'est vu de moduler ses dépositions en fonction de l’accusé en cause, mardi, reprocher lors de son contre-interrogatoire dans le procès des médias en cours devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

"Vous auriez tendance à moduler votre témoignage sur les événements du Bugesera [sud de Kigali] en fonction de l’accusé en cause", a soutenu l’avocat français, Me Jean-Marie Biju-Duval, qui défend l’ancien promoteur de la Radio-télévision libre des mille collines (RTLM), Ferdinand Nahimana, un des coaccusés dans ce procès.

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Me Biju-Duval contre-interrogeait le dix-septième témoin de l’accusation, l’ancien procureur de Kigali
entre 1990 et 1994, aujourd’hui établi en Belgique, François-Xavier Nsanzuwera, qui avait affirmé auparavant que l’une des causes des massacres de Tutsis au Bugesera au mois de mars 1992 était un communiqué diffusé par la radio nationale rwandaise que dirigeait alors Ferdinand Nahimana.

L’avocat français a relevé que dans un livre écrit par le témoin en novembre 1993 et dans sa déposition au TPIR en mars 1998 dans le procès de l’ancien chef milicien, Georges Rutaganda, il n’avait nullement fait état de ce communiqué. Le témoin a reconnu ces faits, mais a ajouté que "un événement que je n’ai pas relaté, ce n’est pas une preuve qu’il n’a pas existé".

L’avocat a également relevé que le parquet de Kigali n’avait pas mené des poursuites contre les responsables de la radio nationale rwandaise dans le cadre des enquêtes sur les massacres dans le Bugesera au terme desquelles plus de cinq cents personnes ont été arrêtées.

"Je reconnais mes défaillances dans ce dossier où je ne suis pas allé jusqu’au bout", a déclaré François-Xavier Nsanzuwera, expliquant que seuls les exécutants avaient été appréhendés. "C’est vrai que tous les hommes politiques impliqués, les discours, la distribution du journal Kangura, la présence d’un membre du service de renseignement [peu avant les massacres]…dans un régime démocratique, tous ces gens auraient dû être poursuivis", a-t-il déclaré.

L’ancien procureur de Kigali a par ailleurs expliqué les raisons pour lesquelles il n’avait pas poursuivi la RTLM en justice, alors qu’il estimait que cette radio incitait à la haine. "Tout le monde écoutait la RTLM. Tout le monde était conscient de ses messages. Mais la politique du parquet depuis 1992 était de poursuivre quand il y a des plaintes seulement. Les émissions de la RTLM terrorisaient tellement les gens qu’il n’y avait pas de plaintes".

Me Biju-Duval a par ailleurs contesté le sens attribué au cours du témoignage à une chanson de l’artiste Simon Bikindi "Nanga Abahutu" ("Je déteste les Hutus"), selon lequel elle incitait au meurtre des Tutsis. L’avocat a plutôt suggéré que la chanson de Simon Bikindi "avait pour objectif d’appeler à l’unité des Hutus".

"Je n’ai pas dit que dans cette chanson il y avait le terme de massacre", a répliqué le témoin, ajoutant que "pendant le génocide, cette chanson accompagnait les massacres". "C’est une chanson qui distille un message de haine", a-t-il affirmé, ajoutant que dans sa plus grande partie, elle critique "les Hutus traitres" vis-à-vis de leur propre ethnie. Me Biju-Duval a indiqué qu’il pourrait citer un témoin expert pour lever l’équivoque.

Le procès des médias concerne, outre Ferdinand Nahimana, l’ancien directeur et rédacteur en chef de la revue Kangura, Hassan Ngeze, ainsi que l’ancien conseiller politique au ministère des affaires étrangères et membre du comité d’initiative de la RTLM, Jean-Bosco Barayagwiza.

Le procès se déroule devant la première chambre de première instance du TPIR présidée par la juge sud-africaine, Navanethem Pillay, et comprenant en outre les juges norvégien, Erik Mose, et sri-lankais, Asoka de Zoysa Gunawardana. La déposition de François-Xavier Nsanzuwera se poursuit mercredi matin.

AT/PHD/FH(ME_0424B)