12.10.2000 - TPIR/CYANGUGU - LE PREFET N'AURAIT RIEN FAIT POUR PROTEGER DES TUTSIS DANS UNE PAROISSE

Arusha12 octobre 2000 (FH) - l'ex-préfet de Cyangugu (sud-ouest du Rwanda), Emmanuel Bagambiki, n'aurait rien fait pour protéger les Tutsis réfugiés à la paroisse de Mibilizi, a affirmé un témoin entendu jeudi par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Désigné par les lettres "MMR" pour assurer son anonymat, le cinquième témoin de l'accusation a indiqué qu'Emmanuel Bagambiki s'est rendu à Mibilizi par deux fois au mois D'avril 1994, promettant de l'aide aux réfugiés tutsis mais sans concrétiser ses promesses.

3 min 43Temps de lecture approximatif

Le témoin MMR a affirmé que la paroisse de Mibilizi a été plusieurs fois attaquée par des militaires et des miliciens sous les ordres des autorités préfectorales, civiles et militaires.

Emmanuel Bagambiki est coaccusé avec l'ancien ministre des transports sous le gouvernement intérimaire, André Ntagerura, originaire de Cyangugu,et le commandant de la garnison militaire de la place, le lieutenant Samuel Imanishimwe.

l'attaque la plus importante subie par la paroisse de Mibilizi a été celle du 18 avril 1994, a dit le témoin MMR. "La journée du 18 avril a été une journée maudite", selon son expression. "Partout il y avait des cadavres et du sang" a expliqué MMR, précisant "qu'ils ont tué sans distinction" les hommes, les femmes, les bébés et les vieillards. Au cours des attaques qui ont suivi, les assaillants auraient sélectionné leurs victimes sur la base de listes préétablies. Le témoin a signalé également des actes de pillage.

MMR a par ailleurs accusé Imanishimwe D'avoir tiré personnellement sur des personnes qu'il aurait surpris "en train de boire du champagne" après l'annonce de la mort de l'ex-président Juvénal Habyarimana, suivie du génocide anti-tutsi et des massacres D'opposants.

Les rescapés de Mibilizi ont été conduits à Nyarushishi à bord de bus réquisitionnés par les autorités préfectorales et la Croix Rouge, dans un camp où ils ont été ensuite gardés par l'armée française, qui agissait sur mandat de l'ONU, dans le cadre de l'opération turquoise.

Le quatrième témoin, "LAH", entendu entre mardi et jeudi, avait pour sa part accusé l'ex-ministre Ntagerura D'avoir encouragé les massacres de Tutsis dans la préfecture de Cyangugu. Il avait également accusé l'ex-préfet Bagambiki D'avoir distribué des armes.

Le témoin LAH a affirmé notamment que Ntagerura avait donné des instructions aux miliciens à travers un certain Ananie Kanyamuhanda et encouragé les tueries.

"Il nous a dit : maintenant vous savez qui est l'ennemi. Allez chez Kanyamuhanda, vous y trouverez un message" a rapporté ce témoin, expliquant que le message en question s'est avéré être des directives indiquant comment tuer les Tutsis.

" Il nous a été ordonné de récupérer la carte D'identité de chaque Tutsi tué, de remettre les cartes à Kanyamuhanda, qui devait nous donner mille francs rwandais pour chaque carte remise. l'argent lui avait été donné par le ministre Ntagerura" a affirmé LAH.

Le témoin LAH, actuellement détenu au Rwanda, a indiqué avoir lui-même participé aux massacres de Tutsis. Il aurait plaidé coupable devant la justice rwandaise.

Le témoin a signalé qu'au mois de septembre1993, au cours D'une réunion publique, André Ntagerura aurait déclaré que la fin du régime du président Juvénal Habyarimana était imminente, et qu'elle correspondrait à l'extermination des Tutsis.

Le même témoin a par ailleurs affirmé que l'ex-préfet Bagambiki, avait distribué des machettes aux miliciens à l'usine à thé de Shagasha, en commune Gisuma, au mois D'avril 1994.

"Certaines machettes ont été gardées à l'usine pour être utilisées ultérieurement, tandis que D'autres étaient amenées chez Kanyamuhanda. J'étais là, puisque c'est moi qui ai déchargé la camionnette de Bagambiki qui contenait ces machettes" a dit LAH.

Le témoin a en outre déclaré que Bagambiki avait donné, en sa présence, l'ordre D'ériger des barrages routiers pour identifier les Tutsis, et ensuite les tuer.

LAH a ajouté que l'accusé Bagambiki a apporté de l'essence pour brûler les maisons des Tutsis. " Nous commencions par tuer les Tutsis, ensuite nous brûlions leurs maisons pour que personne ne puisse s'y cacher", a-t-il dit.

Le témoin a en outre accusé Bagambiki et le lieutenant Imanishimwe D'avoir participé aux massacres de Tutsis sur un terrain de football à Gashirabwoba en commune Gisuma.

"Bagambiki a été le premier à arriver avec des gens qui devaient nous aider[...] Nous nous sommes scindés en deux groupes, l'un placé sur le côté des maisons pour empêcher les Tutsis de se réfugier dans la bananeraie. Quand le lieutenant Imanishimwe est arrivé, Il a donné l'ordre D'attaquer. [...] Il nous était ordonné de nous assurer que personne ne s'échappe" a affirmé le témoin.

Le témoin a en outre accusé le lieutenant Samuel Imanishimwe D'avoir distribué des grenades aux miliciens.

Le témoin "LAH" a également affirmé qu'il avait été à Nyarushishi en avril 1994 en compagnie D'Imanishimwe, pour tuer les Tutsi qui s'y étaient rassemblés, mais qu'ils en ont été dissuadés par la présence des militaires français de l'opération turquoise. l'opération turquoise s'est déroulée de juin à août 1994.

Au cours du contre-interrogatoire, les avocats des accusés ont relevé des contradictions et incohérences entre les déclarations écrites du témoin et sa déposition devant la cour. LAH a expliqué que celles-ci sont à mettre sur le compte de l'enquêteur du parquet qui n'aurait pas bien enregistré ses propos.

Le témoin a en outre avoué que devant les autorités rwandaises, il avait accusé des gens à tort D'avoir pris part au génocide, "afin de sauver sa vie".

Le sixième témoin de l'accusation, dont la déposition a commencé jeudi soir, a également évoqué les massacres de Mibilizi. Son témoignage devrait se poursuivre vendredi matin.

BN/AT/PHD/FH (CY%1012A)