LES MEURTRIERS ET LES SURVIVANTS FACE A FACE

 

Shyorongi, le 16 février 2004 (FH) – Après une courte attente à l’intérieur d’une petite maison étouffante, plantée au milieu d’une bananeraie, un petit homme timide, vêtu de vieux habits de paysan et d’une casquette faite de tissu et de latérite, apparaît à la porte d’entrée, une machette à la main.

Evariste Ahimana, 50 ans, a avoué sa participation au génocide.

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A le voir empoigner cet outil, il est difficile de ne pas l’imaginer s’en servant. Comme au début du génocide de 1994, lorsque, en compagnie d’autres fermiers et d’amis, tous Hutus, Ahimana a sillonné les collines et les vallées autour de Shyorongi, un village éloigné au centre du pays, fouillant toutes les
cachettes possibles à la recherche de ses voisins tutsis, afin de les tuer. Pour ce « travail » - un euphémisme pour meurtre – ils utilisaient des machettes, des gourdins, des houes, des haches ou tout autre outil agricole à disposition.

Il y a sept mois, Ahimana, comme dix mille autres génocidaires repentants, a été relâché, après avoir passé plusieurs années en prison. Ces libérations sont intervenues suite à un décret présidentiel de janvier 2003, autorisant la relaxe des suspects susceptibles de passer en prison, sans procès, plus de temps qu’ils ne l’auraient fait s’ils avaient été condamnés, ainsi que les coupables qui avaient effectué la quasi-totalité de leur peine.

La récente loi rwandaise sur le génocide dispose en effet que les paysans tels que Ahimana peuvent bénéficier de réductions de peines, particulièrement en cas d’aveu, et s’ils ont exprimé des remords face au procureur. Dans ces cas-là, et hormis les suspects de viols, les organisateurs du génocide et les tueurs qui se seraient “distingués”, ils effectuent la moitié de leur peine dans leur localité, participant à des travaux communautaires. La réconciliation est le principe sous-jacent de cette loi.

Ahimana a avoué avoir battu à mort un des ses voisins et amis tutsis, un dénommé Mulinda. “Nous l’avons trouvé dans la maison où il se cachait depuis quelques jours”, raconte Ahimana. “Et puis, vous savez, on tuait beaucoup à l’époque”, ajoute-t-il, le regard ailleurs, semblant espérer que l’on imagine ce qui a suivi.

Après quelques secondes de silence, Ahimana, le regard toujours ailleurs, se met à décrire dans le détail comment, en compagnie de cinq hommes, ils ont attaqué et tué Mulinda et plusieurs autres Tutsis. “C’est moi qui l’ai tué. Je l’ai frappé à plusieurs reprises sur la tête, le ventre et le dos avec un gourdin”, indique-t-il. “Les autorités nous avaient dit que si nous ne
tuions pas, nous serions punis. Je regrette ce que j’ai fait,” complète-t-il.

Avant sa libération, Ahimana a passé trois mois dans un ‘camp de solidarité’, une sorte de centre de réhabilitation. Là, on leur inculquait notamment les principes de la réconciliation et l’importance de demander pardon aux victimes encore en vie et à leurs familles.

‘Je ne suis pas allé chez eux’
Depuis qu’il est rentré chez lui, après neuf ans passés en prison, Ahimana admet n’avoir toujours pas rendu visite aux membres rescapés de la famille de Mulinda afin de demander pardon. “J’envisage d’aller voir son frère cadet et sa soeur un de ces jours”, explique-t-il, ôtant la boue séchée de ses bras.

La sœur et le frère de Mulinda habitent chacun à moins de cinq cents mètres de la maison d’Ahimana. Depuis sa cour, il peut voir les deux habitations.

Pressé de répondre pourquoi il n’a pas encore effectué cette visite, ainsi que l’encouragent les autorités, Ahimana reste évasif. Puis, le regard une nouvelle fois ailleurs, il murmure quelque chose sur le besoin de savoir d’abord s’il est le bienvenu chez les Mulinda. Il n’a pas peur de ce qui pourrait arriver, explique-t-il. “J’ai croisé son frère quelques fois à l’ église. J’ai aussi rencontré sa soeur”, dit-il. “A chaque fois, nous avons échangé des salutations rapides et avons poursuivi notre chemin”, ajoute-t-il.

Chez les Mulinda
Un peu plus tard, non sans hésiter, Ahimana accepte la proposition que lui fait Hirondelle de se rendre chez le frère Mulinda et de lui parler enfin.

Une fois dans le salon de François Munyambabazi, il est difficile de suspecter un contentieux entre eux. Les deux hommes font preuve de respect et de calme.

“Il ne m’a pas demandé pardon”, dit Munyambabazi. “Mais je suis prêt à le pardonner. C’est ça le Rwanda, aujourd’hui. Donner aux gens une deuxième chance, sans s’appesantir sur les crimes qu’ils ont commis”, ajoute-t-il calmement. Ahimana écoute en silence.

Après un long discours volontariste qui impressionnerait n’importe quel adepte de la réconciliation, Munyambazi se tourne vers Ahimana, avec une expression significative. C’est à son tour de parler.

“J’ai honte de ce que j’ai fait”, explique Ahimana. “Quand je regarde en arrière, je ne peux pas croire que c’est moi qui ait fait cela. Pis encore, je ne parviens pas à comprendre comment j’ai pu faire cela à ta famille”, ajoute-t-il. A l’instar des propos de Munyambabazi, ceux de Ahimana font parfaitement écho à l’esprit prôné jour après jour par les autorités rwandaises.

Cependant, questionné un peu plus en profondeur sur les sentiments que lui inspire l’homme assis en face de lui - un homme qui a brutalement tué son frère et a présidé au meurtre de son père et de son frère cadet - Munyambabazi tombe le masque. Pointant son index en direction de Ahimana, Munyambabazi, en colère, élève soudain la voix. “Tant que tu n’auras pas demandé pardon, à moi et à ma famille, estime-toi en danger de mort”, dit-il, secouant la tête. “Je peux te tuer. Sors vite de ma maison”, ajoute-t-il. “Ces gens n’ont aucune parole. Sors de chez moi”, répète-t-il.

Ahimana, plus surpris qu’apeuré, grommelle un au revoir et s’éloigne précipitamment de la maison de Munyambabazi.

L’exemple d’Ahimana et de Munyambabazi n’est pas unique. A travers le Rwanda, des victimes, des meurtriers, des suspects et des familles luttent pour comprendre la dynamique à l’œuvre afin de redevenir voisins, comme ils l’étaient il y a dix ans, avant que les circonstances ne bouleversent tout.

Jean Tuyisenge, 38 ans, a été libéré de prison en mai et est revenu s’ installer sur sa petite propriété, avec sa femme et ses trois enfants, dans le district de Bicumbi, à l’est du pays. Il a été relâché après avoir plaidé coupable du meurtre de deux jeunes Tutsis de son voisinage.

Il a changé, dit-il. “Cette période me met vraiment mal à l’aise. J’aimerais ne jamais l’avoir vécue”, explique calmement le solide fermier.

Tuyisenge travaille dans sa ferme depuis son retour. Lui aussi admet n’avoir rien fait pour demander pardon aux parents de ses victimes. “Ils habitent loin, j’ai besoin de me préparer avant d’aller les voir,” explique-t-il.

En s’éloignant de la maison de Tuyisenge, son cousin montre du doigt une femme marchant le long d’un étroit sentier, dans un champ de maïs. “C’est la femme dont Tuyisenge vous parlait,” parente de l’une des victimes qui, d’après Tuyisenge, habite “assez loin”.

La maison de Tansiana Mukarwego se situe à quelque cinquante mètres du champ de maïs. “Ces gens ne manifestent aucun repentir”, dit-elle. “Je l’ai vu passer dans les parages plusieurs fois. Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est toujours une bête”.

“Nous allons bientôt partager l’eau”
Alors que la plupart des meurtriers et des suspects relâchés interrogés par Hirondelle n’ont pas rendu visite aux familles de leurs victimes afin de leur demander pardon, certains semblent avoir établi de nouveaux rapports.

La première chose que Theoneste Habimana, 32 ans, a faite le jour de sa libération, en mai dernier a été de se rendre chez la famille de sa victime. “Nous avons vu Theo apparaître à la porte d’entrée. Il a posé un sac contenant toutes ses affaires”, se souvient Maria Mukamusoni, la mère de la victime d’Habimana. “Nous ne savions pas quoi lui dire. Il a demandé pardon. Nous ne savions pas quoi faire”.

Aujourd’hui, Habinama et Mukamusoni s’acordent à dire que, même s’ils sont redevenus bons voisins, ils ont besoin de temps pour retrouver leur amitié d’avant le génocide. “Je suis sûr que nous allons bientôt partager l’eau (une coutume symbolisant l’amitié entre voisins)”, dit Habimana.

“Initiative personnelle”
Le porte-parole du ministère de la Justice, Fidèle Masengo, rejette toute idée selon laquelle un processus habituellement présenté comme le plus court chemin vers la réconciliation nationale et une nouvelle sorte de coexistence après le génocide puisse avoir échoué.

“En fait, la principale raison pour la libération de ces gens n’était pas la réconciliation nationale. C’était avant tout un processus judiciaire”, explique Masengo. Cependant, concède-t-il, la réconciliation a constitué un argument majeur dans la rédaction de la loi sur le génocide qui dispose de la réduction des peines. Une loi dont Ahimana a bénéficié.

“La reconciliation prendra plus de temps. Nous ne pouvons imposer de limite. Elle viendra au fur et à mesure que les gens se rencontreront de nouveau, et de plus en plus, dans leurs activités quotidiennes”.

CE/GG/GF/FH (RW’0218e)