UN VILLAGE RWANDAIS DIVISE SUR LE JUGEMENT IMMINENT D'UN EX-MINISTRE

Gitabura, le 14 mai 2003 (FH) - Sur les hauteurs froides et broussailleuses des collines de Bisesero, à l'ouest du Rwanda, une communauté apparaît divisée sur le jugement imminent d'un de ses membres les plus connus, l'ancien ministre de l'information sous le gouvernement intérimaire, Eliézer Niyitegeka, suspecté de génocide.

A des centaines de kilomètres de là, à Arusha, en Tanzanie, le Tribunal pénal international pour le Rwanda doit en effet déterminer le 15 mai, à 9 heures, si Niyitegeka, 50 ans, a effectivement préparé, organisé et mené les attaques contre des Tutsis sur les collines de Bisesero, au cours du génocide de 1994.

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L'information en provenance de l'extérieur n'atteint pas facilement Gitabura, ce village difficilement accessible, à quelque 40 kilomètres de la petite ville de province de Kibuye. Pourtant, presque tous ses habitants disent avoir entendu parler du procès Niyitegeka. Certains déclarent très bien le connaître, et l'auraient même rencontré durant le génocide.

"Puisqu'il a tué, il devrait être tué"
“Nous étions en train de fuir les milices Interahamwe quand nous sommes tombés sur Niyitegeka, accompagné, entre autres, de Musema, Rutaganira et Ruzindana près de ce petit arbre," se souvient Adrien Harerimana, 26 ans. Il indique une vallée, située à cinquante mètres en contrebas de la colline pentue. C'est là qu'Adrien et d'autres fugitifs auraient été localisés par Niyitegeka. “Il a dit aux attaquants de cesser de piller et de se concentrer sur nous. Pour nous tuer. C'est alors que Musema m'a tiré dessus," ajoute Harerimana, relevant son pantalon pour exhiber une large cicatrice sur la cuisse.

“On nous dit que le TPIR n'applique pas la peine de mort," explique Harerimana. “Dans ce cas, la prison à vie nous satisferait," ajoute-t-il. “Des nôtres ont été tués, alors que nous essayions de nous cacher, à la même période de l'année, en mai," ajoute-t-il. Le temps était aussi mauvais qu'aujourd'hui. De la pluie, du brouillard et de la boue partout."

“Il nous connaissait. Il était des nôtres," déclare un vieil homme à l'extérieur d'un monument aux victimes des massacres de Bisesero. “C'est lui qui a mené les attaquants ici," explique-t-il, avant de proposer la peine de mort comme sentence.

"C'est un homme bon. Nous ne l'avons jamais vu sur ces collines"
D'autres habitants de Gitabura pensent au contraire que leurs voisins exagèrent beaucoup la réalité de la présence de Niyitegeka.

“Je le connais depuis l'enfance," déclare Amiel Kwizera, 32 ans, qui réside maintenant à 150 mètres des ruines de la demeure des parents de Niyitegeka, la maison où l'ex-ministre est né. “Il a ensuite déménagé pour Kigali. Il ne venait ici que très rarement," ajoute-t-il. Et lorsqu'on l'interroge sur les accusations portées par le procureur du TPIR, Kwizera répond : “Cela dépend du détail de ces accusations, et de la façon dont il s'est défendu. Pour moi, il est innocent.”

Sur la colline en face de celle où Kwizera habite, Hirondelle rencontre Tito Ndayisaba, de retour des champs. Il prétend être un cousin de l'accusé, et déclare que le jugement ne l'intéresse pas. “Parce qu'il habitait à Kigali, et que j'habitais à Kigali. Nous n'avons jamais vécu ici," explique-t-il.

“Je ne peux pas le juger. Ce sont ceux qui prétendent l'avoir vu qui devraient le juger." Quant à son innocence ou sa culpabilité, "je ne peux confirmer ni l'un, ni l'autre," déclare Ndayisaba.

Tamari Nirere, qui habite à cent mètres de l'ancienne demeure des Niyitegaka, déclare elle aussi n'avoir jamais vu l'ancien ministre. “J'ai entendu parler de lui, mais je ne l'ai jamais vu. Il n'a jamais vécu ici. Il passait quelques fois par là, et s'en allait immédiatement," explique-t-elle. Elle aussi serait une cousine de l'accusé. Elle habite dans la même maison depuis vingt ans.

En réponse aux allégations contre Niyitegeka faites par certains des habitants, Nirere explique qu'elle ne comprend pas comment il aurait pu tuer des gens à Bisesero alors qu'il n'était jamais là. Au cours du procès, à Arusha, de nombreux témoins de la défense ont déposé dans le même sens. “Je ne comprends pas. Je ne crois pas qu'un homme comme lui ait pu faire une telle chose. Encore une fois, je ne l'ai jamais vu dans les parages pendant la guerre," déclare-t-elle, montrant du doigt les collines environnantes.

Quelques-uns des voisins de Nirere lui font écho. Alors que d'autres réclament la mort de Niyitegeka et rien d'autre, ceux-là dissent que libérer Niyitegeka serait la chose la plus juste à faire.

Le sort de Niyitegeka sera décidé le 15 mai par la première chambre de première instance du TPIR. Mais, à Gitabura, quelle que soit l'opinion des habitants sur le verdict, la plupart ne semblent pas prêts, pour l'instant, a dire si un jugement émanant du TPIR, dont ils respectent en grande partie l'autorité, pourrait contribuer à la réconciliation. Dans le village natal de l'ancien ministre comme dans les collines voisines.

CE/GG/GF/FH(NY’0514e)