LES RWANDAIS EXPRIMENT DES SENTIMENTS PARTAGES SUR LES "GACACA"

 

Kigali/Arusha, le 4 mai, 2001 (FH) - "Pour nous, c'est une autre façon de rabaisser le pire des crimes contre l'humanité", explique Dominique Nsanzuwera, âgé de 57 ans, un survivant du génocide rwandais de 1994, à propos du nouveau système de justice que compte introduire le Rwanda pour traiter les dossiers du génocide.

Selon des sondages, le projet de nouveau système de justice, connu sous l'appellation "gacaca", est soutenu par le vaste majorité des rwandais.

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Cependant, les survivants du génocide sont inquiets et la population, qui est censée participer dans les procès gacaca, ne se sent pas assez bien informée sur la façon dont vont se dérouler les procès.

Le gouvernement a entamé depuis plusieurs mois une "campagne de sensibilisation" sur le système gacaca. Mais il semble que les explications sont souvent perçues comme étant trop courtes et pas assez concrètes.

Les tribunaux gacaca vont se fonder sur une forme ancienne de la justice traditionnelle au Rwanda. Des personnes "d'une haute intégrité morale", choisies au sein de leurs communautés locales, vont décider du sort des milliers de suspects du génocide qui croupissent dans les prisons surpeuplées du Rwanda. Les tribunaux devraient commencer à fonctionner vers la fin de cette année. Les tribunaux gacaca vont s'occuper des suspects de toutes les catégories, sauf ceux de la première.

Parmi les conséquences du génocide de 1994 qui a coûté la vie à quelque 800,000 personnes, le Rwanda se retrouve aujourd'hui avec quelque 120,000 personnes accusées de génocide. Au rythme actuel des procès devant les tribunaux ordinaires du Rwanda, le gouvernement estime qu'il faudrait environ 200 ans pour liquider tous les dossiers judiciaires du génocide. Le ministre rwandais de la justice Jean de Dieu Mucyo a cependant indiqué à l'agence Hirondelle que les procès gacaca devraient durer cinq ans seulement. Le gouvernement espère en outre promouvoir la réconciliation nationale en ouvrant la possibilité de sentences réduites, surtout pour ceux qui confessent leurs crimes.

Logistique impressionnante envisagée

Si le calendrier est respecté, le Rwanda devrait dans quelques mois mettre sur pied quelque 11'000 tribunaux gacaca, et de 250'000 à 300'000 juges et autres officiels gacaca, pour traiter les dossiers du génocide. Des enquêtes menées par différentes organisations indiquent un soutien très fort (80% des Rwandais en moyenne) pour le système gacaca, du moins pour l'idée.

Le gouvernement doit cependant convaincre les deux groupes les plus directement concernés: d'un côté, les victimes et les survivants du génocide, et de l'autre, les suspects du génocide et leurs familles. Une autre inquiétude majeure concerne la compétence des juges gacaca, qui n'auront pas nécessairement d'expérience juridique, et la question de savoir s'ils seront impartiaux.

"La vérité au Rwanda est que nous avons deux groupes dans notre société, vers lesquels tout le monde a tendance à pencher: ceux qui ont tué et ceux qui ont été tués. Il est difficile de trouver des saints," indique le journaliste rwandais Gaspard Safari.

Il est aussi question de savoir si les tribunaux gacaca, qui vont s'occuper et de l'accusation et de la défense, respecteront les droits de la défense. Les prisonniers et leurs familles ont hâte de voir les procès commencer rapidement, mais ils ont aussi des réserves.

"Le problème est que ça tarde à commencer. Je veux voir mon fils acquitté des crimes qu'il n'a pas commis," souligne Karinganire, âgé de 62 ans, ressortissant de Gisenyi. Il s'empresse à ajouter cependant: "Dieu devrait intervenir. Les juges n'auront pas de connaissance suffisante de la loi. Je tremble quand je pense au sort de mon fils décidé par de tels juges".

Le gouvernement envisage d'organiser une formation de courte durée pour tous les juges. L'idée est que le système gacaca devrait en grande partie se baser sur les principes de base de la justice sociale.

Cependant, la majorité des survivants demeurent sceptiques: "Je n'ai pas confiance en ces juges," indique Theresa Uwingabire, âgée de 39 ans, un survivant du génocide dont ses trois fils et une fille ont été tués durant le génocide. "Certains pourraient être des proches de l'accusé. Comment pourraient-ils condamner leurs propres fils?" Theresa fait remarquer que le système de justice traditionnelle n'est pas approprié pour traiter le génocide. "Le système gacaca est une façon de régler des comptes mineurs, pas des dossiers criminels," dit-elle.

La loi gacaca précise que les dossiers des personnes ayant des proches dans les tribunaux seront transférés dans d'autres tribunaux gacaca. Le gouvernement souligne aussi que tout abus sera traité par des conseillers juridiques de la Cour Suprême. "Il y aura également possibilité d'appel," précise le ministre rwandais de la justice, Jean de Dieu Mucyo.
JC/GG/PDH/FH