Les effets de l’esclavage restent « pesants » en France, juge Christiane Taubira

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Discriminations, racisme, contrôles au faciès… plus de 170 ans après son abolition, les effets de l’esclavage restent « pesants » en France, estime Christiane Taubira dans un entretien à l’AFP.

A la veille des 20 ans de sa loi reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité, l’ex-ministre de la Justice juge que seule une « parole politique courageuse » pourra faire avancer le débat sur la question de la réparation matérielle.

Question: Trois siècles après l’esclavage et la traite négrière, que reste-t-il de cette période dans la société française?

Réponse: « Incontestablement les traces de l’esclavage sont là, dans les esprits, dans les mentalités et dans les mécanismes institutionnels. Pourquoi? Parce que ça a forgé la société, toutes les sociétés européennes, y compris celles qui n’avaient pas de façade atlantique.

On nous dit souvent que le racisme a toujours existé. Non, on trouve trace des premières occurrences et il apparaît après la traite négrière.

Les histoires de discriminations, je ne les invente pas, ce n’est pas un fantasme. Les personnes regroupées dans les banlieues, je n’invente pas; les demandes d’emploi qui ne reçoivent jamais de réponse, je n’invente pas; les personne hautement diplômées qui sont vigiles, je n’invente pas; le risque d’être contrôlé vingt fois plus que quelqu’un d’autre, je n’invente pas. C’est tangible.

Les effets de cette histoire sont là et ils sont vraiment pesants. Il y a des gens qui peuvent vivre en bavardant de ça mais il y a des gens, ça les prend à la gorge tous les jours, ça détermine leur quotidien, ça balaie leurs chances, ça pèse sur leur destinée. Ils savent bien, eux, que ce n’est pas qu’une vue de l’esprit.

Il s’agit aujourd’hui de réparer, d’assumer, de penser ensemble la société, de voir comment ces traces-là on les rectifie, on les corrige, on les supprime. »

Q: Où en est-on justement en terme de réparation morale de l’esclavage en France?

R: « On a incontestablement évolué en vingt ans. Il y a encore des dénégations obstinées mais ces personnes qui portent ce courant de pensée ont dans l’espace public un champ d’expression qui est à mon avis surévalué. Dans la société française, les choses ont beaucoup évolué et je me réfère pour le penser à la très grande multiplicité des initiatives, au fait que pratiquement dans toutes les régions et les départements vous trouvez des établissements qui travaillent sur la question ».

– « Dénégation insupportable » –

Q: Qu’en est-il du débat sur la réparation financière?

R: « Ce débat est interminable parce que le crime en soi est irréparable, que personne ne peut ramener les vies perdues ni rembourser les générations de travail gratuit, donc pas de vanité: il n’y a personne sur terre qui soit capable de réparer ce crime-là.

Et puis il y a des réparations dues parce qu’au moment de l’abolition de l’esclavage, on n’a pas donné à ces personnes qui étaient encore vivantes les moyens de vivre, on n’a pas considéré qu’on pouvait au moins, ne serait-ce que les indemniser sur les cinq dernières années de travail par exemple. Non seulement on n’a pas fait ça mais on a indemnisé les maîtres.

Personne n’a de légitimité pour esquiver le sujet de la réparation. On ne peut pas continuer à dire qu’il n’y a pas de sujet, c’est insupportable cette dénégation.

(Pour ouvrir ce débat en France), il faut un discours clair qui dise aux gens ce que cela signifie, une parole politique qui soit une parole courageuse, intelligente, subtile, pas une parole de louvoiement, de calcul et d’arrière-pensées mais une parole de responsable politique qui ait le courage de faire face à l’Histoire. L’Histoire, on ne va pas la réécrire ».