LE GREFFIER DU TPIR APPELLE LES RESCAPES A REVENIR SUR LEUR DECISION

Kigali, le 25 janvier 2002 (FH) – Le greffier du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, TPIR, le Sénégalais Adama Dieng, regrette la décision des organisations rwandaises des survivants du génocide de suspendre leur collaboration avec le Tribunal d’Arusha, a-t-il déclaré à la presse vendredi.

Mr Dieng est arrivé à Kigali vendredi matin pour une visite de courtoisie de trois jours.

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Directement après son arrivée, il a rencontré le ministre rwandais de la justice, Jean de Dieu Mucyo. Les deux responsables ont ensuite reçu la presse à l’issue de leur entretien.

D’un ton calme et posé au début, puis animé et de plus en plus ferme, le ton d’un activiste engagé des droits de l’homme qu’a toujours été Adama Dieng, le greffier du TPIR a notamment souligné que " il est regrettable que des organisations de défense des droits de l’homme, des organisations de défense des intérêts des victimes du génocide, puissent prendre une mesure aussi extrême, quand on sait le rôle important que joue le TPIR aujourd’hui dans le cadre de la recherche de la paix et de la réconciliation nationale, quand on sait les résultats enregistrés par le TPIR malgré toutes les difficultés inhérentes à son démarrage".

"Car, ne l’oublions jamais, c’est le tribunal d’Arusha qui a été le premier tribunal dans l’histoire à juger et condamner un homme d’Etat pour les crimes de génocide (allusion à l’ancien premier ministre rwandais, Jean Kambanda, condamné à la prison à vie et qui a été transféré au Mali pour y purger sa peine)".

"Ne l’oublions jamais, c’est le tribunal d’Arusha qui aura été le premier tribunal dans l’histoire dans l’affaire Akayesu à juger que dans certaines circonstances le viol peut être constitutif du génocide et l’a jugé comme tel (Jean-Paul Akayesu est l’ancien maire de Taba, Gitarama, au centre du Rwanda, lui aussi condamné à perpétuité et transféré également au Mali pour y finir sa vie en prison)",a-t-il poursuivi.

"Alors, nulle part au monde, pas même ici à Kigali, on ne serait arrivé à de tels jugements. Et aujourd’hui, cette jurisprudence du tribunal d’Arusha a été utilisée par la Chambre des Lords dans l’affaire Pinochet"a-t-il ajouté, "c’est dire que, même s’il y a des insuffisances, je me serais attendu de la part de ces organisations, pour lesquelles j’ai beaucoup de respect, des organisations que j’ai toujours soutenues et défendues, de considérer que dans toute opération, dans toute œuvre humaine, il y a des imperfections".

"Cette affaire, qui a défrayé la chronique, a été exagérément médiatisée par certains qui n’ont même pas vu la cassette. Je suis heureux que le ministre de la justice (Mr Mucyo) ait vu cette cassette et que le représentant du gouvernement rwandais auprès du TPIR à Arusha (Martin Ngoga) l’ait vu lui aussi". Il s’agit des enregistrements vidéo de l’audience du 31 octobre 2001 au cours de laquelle le témoin TA dans le procès de Butare a été "harcelé" par l’un des avocats de la défense.

"Je crois qu’il faut plutôt appeler ces organisations à la raison et surtout leur dire que ce n’est pas en refusant d’envoyer vos témoins à Arusha que vous allez contribuer à l’œuvre de justice, que vous allez contribuer à mettre un terme au règne de l’impunité. Si vous les envoyez, vous permettrez ainsi à ce tribunal d’avoir peut-être des témoignages qui pourraient conduire à la reconnaissance de la culpabilité de X ou de Y."

"Mais si ces témoins sont des témoins importants pour le bureau du procureur et que ces organisations décident de ne pas les envoyer", a poursuivi Adama Dieng, "je regrette de dire que demain l’histoire pourra peut-être aussi juger cet acte de ces responsables d’ONG qui n’auront pas participé à l’œuvre de justice, qui n’auront pas permis aux victimes qu’elles disent défendre d’avoir la possibilité d’exprimer leurs vues.

"Moi je serais prêt, si j’étais témoin, à donner même ma vie pour que la vérité que j’ai puisse éclater au grand jour, même si au sortir de la salle d’audience on devait me pointer une balle dans la tête", a-t-il dit en faisant le geste de mettre un pistolet sur sa tempe.

"Donc, je profite de cette occasion, pour lancer un appel à ces organisations, IBUKA, AVEGA, à revenir sur leur décision et à continuer à coopérer, tout comme le gouvernement rwandais le fait, lequel, malgré ce qu’il peut ressentir comme peine, ouvre pourtant ses portes aux avocats de la défense qui viennent rechercher des preuves en vue de déculpabiliser, d’innocenter leurs clients".

«"Depuis quelques mois, avec des défenseurs des droits de l’homme dont je tairai les noms, nous réfléchissons sur comment assurer demain une meilleure protection des victimes, un droit à la compensation, un droit à la réparation pour les victimes du génocide au Rwanda",a conclu le greffier du TPIR.

Quelques incompréhensions avec le ministre Mucyo

Le ministre rwandais de la justice, Jean de Dieu Mucyo, a pour sa part indiqué avoir déclaré à son hôte que les autorités rwandaises "sont toujours inquiètes au sujet de la sécurité des témoins qui vont à Arusha". Selon Mr Mucyo, en effet, il y a des témoins dont l’identité est connue, et qui subissent des intimidations, avant même leur départ de Kigali. "Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y a des personnes étrangères au TPIR qui ont accès aux dossiers", a déclaré le ministre.

"En ce qui concerne le harcèlement des témoins par des avocats de la défense, nous n’avons pas pu nous comprendre. Le greffier part de la décision des organisations AVEGA et IBUKA sans examiner pourquoi elles en sont arrivées là. Ce problème a toujours été décrié. Pourquoi il n’a rien dit là-dessus ?"

Le ministre rwandais de la justice s’est cependant félicité d’une initiative projetée par le greffier du TPIR "d’organiser, fin février prochain, une conférence sur les problèmes de protection et de harcèlement des témoins". "J’aurais aimé voir cette conférence se tenir au Rwanda, mais le greffier tient à ce qu’elle ait lieu dans un autre pays. L’essentiel est que les Rwandais y participent", a-t-il ajouté.

MM. Mucyo et Dieng ont eu cependant aussi des points de convergence, a déclaré le ministre rwandais de la justice, notamment au sujet des employés rwandais du TPIR à Arusha. "Certains d’entre eux ne peuvent pas mettre les pieds au Rwanda. Nous avons convenu avec le greffier que cela allait être revu. Il en a parlé avec le procureur. Le TPIR va désormais engager aussi des Rwandais de l’intérieur qui n’ont pas peur de revenir dans le pays", a-t-il dit.

WK/PHD/FH (RW0125B)