LES RESCAPÉS DU GÉNOCIDE ROMPENT AVEC LE TPIR

Kigali, le 25 janvier 2002 (FH) – Les associations des survivants du génocide ont annoncé la suspension de leur collaboration avec le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR), dans un communiqué publié jeudi, et appellent l'Etat rwandais à faire de même.

L'Association des veuves du génocide, AVEGA, et le collectif des organisations des rescapés, IBUKA, affirment avoir apporté leur collaboration au TPIR depuis le début, en novembre 1995, dans tous les travaux d'enquête dans lesquels ses services ont sollicité leur aide.

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Elles disent avoir supporté les anomalies manifestes et les erreurs de fonds et de procédure qui ont été observées, que ce soit dans le secteur des agents de la cour, que ce soit dans celui des avocats de la défense.

AVEGA et IBUKA énumèrent parmi ces anomalies :
- l’engagement comme enquêteurs du TPIR de personnes impliquées directement dans le génocide, et l’engagement comme enquêteurs de la défense de personnes ayant des relations familiales et parentales directes avec les
présumés auteurs du génocide,
- la sécurité des témoins à charge à Arusha et après leur témoignage, qui laisse encore à désirer,
- la persécution et le harcèlement des témoins à charge, principalement les femmes, en provenance du Rwanda,
- l’incrimination de l’association IBUKA et de ses associations membres et leur qualification de groupements de délateurs par des avocats de la défense, en présence des juges du tribunal, la non-représentativité des rescapés devant le cour à Arusha, alors que ce droit est reconnu aux présumés auteurs du génocide.

Les organisations des rescapés protestent enfin contre le fait que les survivants n’ont pas le droit d’exercer l’action civile auprès du TPIR, ni le droit à une assistance et une protection physique et psychologique en tant que témoins vulnérables pour certains, tels les infirmes et les personnes contaminées par le VIH/SIDA, utilisé comme arme du génocide, alors que leurs bourreaux bénéficient de traitements spéciaux et appropriés à Arusha.

AVEGA et IBUKA déclarent qu’elles ont protesté de plusieurs manières, notamment par des lettres ouvertes aux différentes autorités du TPIR, des manifestations pacifiques, des rencontres et des échanges de vues avec ses
représentants, mais que toutes ces démarches n’ont donné aucun résultat.

Affaire du témoin TA : trop c’est trop

"Ce qui nous a indignés le plus", lit-on dans le communiqué, "c’est qu’au lieu d’accorder une attention particulière et une importance quelconque à la pétition d’indignation des participants à la conférence internationale sur les génocides (qui s’est tenue à Kigali du 25 au 30 novembre dernier), la présidente du TPIR a sorti un communiqué de presse" (le 14 décembre 2001), dans lequel elle "renie toute responsabilité des juges à l’audience du 31 octobre 2001, prétendant que le président du siège a fait tout ce qui était en son pouvoir pour protéger le témoin TA ".

"Ce communiqué de presse a été envoyé en annexe à une lettre adressée le 3 janvier 2002 au président d’IBUKA par le chef du service de presse et des relations publiques du TPIR à la demande de la présidente, en réponse à la pétition", lit-on encore dans le communiqué.

Pour les associations AVEGA et IBUKA, "aussi longtemps que toutes ces anomalies n’auront pas été corrigées, les décisions qui seront prises par le TPIR ne constitueront qu’un pis-aller et une moquerie à l’égard des victimes, en lieu et place d’une véritable justice. Aussi longtemps que le corps des enquêteurs et des avocats de la défense ne sera constitué que par des personnes manifestement déterminées à induire le tribunal en erreur ou à nier le génocide, les décisions du TPIR seront loin d’une justice équitable".

Appel à la mobilisation

AVEGA et IBUKA prennent l’opinion nationale et internationale à témoin et l’appelle "à se lever comme un seul et à se joindre à "nous" pour condamner énergiquement cette façon d’abuser de la bonne foi des victimes du génocide et de les humilier devant une instance internationale qui, par nature, devrait les réhabiliter dans leurs droits".

Les deux organisations demandent "avec insistance aux Nations-Unies de suivre de très près le travail du tribunal et de prendre des mesures qui s’imposent à l’encontre de tous ceux qui, parmi les agents du TPIR, affichent un comportement indigne de cette cour, qui risque de passer à côté de sa mission si elle ne se remet pas en cause en temps utile".

Nos organisations, dit encore le communiqué, demandent "d’une manière particulière à l’Etat rwandais d’analyser les voies et moyens de suspendre sa collaboration avec le TPIR, jusqu’à ce que celui-ci ait corrigé toutes
ses erreurs et accordé un intérêt suffisant aux victimes".

En conclusion, AVEGA et IBUKA, "comme organisations particulièrement concernées par ce problème, portent à la connaissance des dirigeants du TPIR et de ses différents services, qu’elles, et les membres de leurs associations, suspendent leur collaboration avec tous ceux qui leur demandent de continuer à relater l’innommable qui leur est survenu devant ceux qui les tournent en ridicule et banalisent leur souffrance".
WK/PHD/FH (RW0125A)