« Un homme bon et un professionnel hors pair »

De nombreux témoignages nous sont parvenus à la suite du décès, le 30 novembre, d’Ephrem Rugiririza, rédacteur en chef Afrique de Justice Info. Ses anciens confrères tout comme ses interlocuteurs lors de ses trente ans de carrière, racontent l’homme et le journaliste d’exception. Celui qui a traversé la plus grande tragédie de la fin du XXe siècle, le génocide au Rwanda, sans perdre sa clarté de vue et son humanisme, ni renoncer à la complexité de l’histoire et à la passion du journalisme.

« Un homme bon et un professionnel hors pair »« Que la terre des ancêtres te soit légère, mon cher Ephrem »
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« Dans la vie, on a toujours cette personne avec qui on n’a pas fait le même parcours, pas même été de bons amis au sens vrai du terme, mais ce quelqu’un qui, en cours de route, vous donne un autre angle dans la vision des choses. Et cela vous change. C’est justement cet Ephrem Rugiririza, que j’écoutais depuis l’enfance dans le journal parlé en français [sur Radio Rwanda], une langue que j’adore, que j’ai rencontré à Arusha [siège du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR)] en 2010, pour une formation organisée par la Fondation Hirondelle sur le reportage judiciaire. Depuis, j’y suis intéressé pour de bon », raconte Fulgence Niyonagize, actuellement journaliste à Pax Press. « Je ne peux pas ne pas me souvenir de ce ton en ralenti, mais dont chaque mot a sa grandeur significative. Et ces moments de partage à Arusha, veillant à ce que j’apprenne [et] que je rentre sain et sauf après la formation. Ah oui, je m’en souviens ! Et voilà, le moment inopiné est venu, et il s’en est allé, notre Ephrem. Absent sur cette terre, mais toujours présent dans ma mémoire. »

Né le 5 janvier 1964, Ephrem a intégré Radio Rwanda en 1991, en même temps qu’Emmanuel Sehene Ruvugiro, correspondant au Rwanda pour Justice Info, qui lui a rendu un hommage personnel et puissant le 3 décembre, jour où Ephrem était rendu à la terre de ses aïeux. Au début des années 1990, le Rwanda est déjà plongé dans la guerre civile et le pays vit simultanément une démocratisation, tandis que se mobilisent les extrémistes de ce qui s’appellera bientôt le « Hutu Power », mouvement derrière lequel se rassemblent les tenants de l’extermination des Tutsis, qui mettront leur projet à exécution trois ans plus tard. Ils se comptent sans doute sur les doigts d’une main, les journalistes rwandais qui ont connu cette terrible époque sans être tué, sans devenir un tueur, et sans jamais abandonner la profession. Ephrem Rugiririza, c’est d’abord ce parcours exceptionnel, celui d’un journaliste hors pair pris dans un cataclysme national inouï et qui ne perd ni son cap moral, ni son exigence de rigueur et d’indépendance, ni son dévouement au métier. Un tour de force pour ce fils de paysan hutu originaire du nord du pays qui s’était pris de passion pour l’information. Et pour les langues, le kinyarwanda, le swahili et le français.

« Le sentiment de suivre une bonne musique »

« Si aujourd’hui je parle un bon français, c’est qu’il y a grandement contribué, lui qui, scientifique tout fait, ne manquait pas de rire de son orientation professionnelle littéraire. Un génie ! » raconte Solange Ayanone, qui l’a d’abord connu dans l’école secondaire de Ruhengeri où Ephrem enseignait le français. « En classe, personne ne voulait rater ses séances : on était content de voir un professeur si énergique, si passionné, qui aimait et nous faisait nous-mêmes aimer le français. » Solange évoque la « marque indélébile » laissée par « son savoir et ses qualités humaines ».

Ephrem accueille plus tard Solange dans la section française de Radio Rwanda. « Quand je t’enseignais, tu ne savais pas que le français aller te servir », lui rappelle-t-il alors. « Il a accompagné tout le début de ma carrière de journaliste, content de reprendre en main son ancienne élève ! Quand il faisait son journal, ce n’était pas tellement le contenu qui m’intéressait, mais son art de présenter l’information. Une édition vivante où il mettait toute son énergie, de l’art, de la bonne musique. J’avais le sentiment de suivre une bonne musique. » C’est cet homme, dit-elle, « qui a beaucoup contribué à ce que je suis aujourd’hui ».

Un homme calme, lucide et travailleur

Khassim Yussuf est entré en même temps qu’Ephrem à Radio Rwanda. Après avoir servi avec lui à l’Office rwandais de l’information (Orinfor), il a eu Ephrem comme superviseur à l’Agence France Presse à Kigali. Il évoque « un homme de grand cœur, toujours à l’écoute des autres, très magnanime ». Le journaliste Barore Cleophas a travaillé avec Ephrem au lendemain du génocide. « Je reconnais en lui un homme calme, lucide, serviable et travailleur. Il n’aimait pas chahuter mais pouvait tolérer tous les tempéraments. Plutôt introverti quand on l’observait à distance, il était plus ouvert qu’on ne le croyait, mais généralement calme ». Kennedy Ndahiro résume à son tour celui qui a été son collègue à l’Agence Hirondelle, lorsqu’ils couvraient les procès du TPIR, en Tanzanie, où Ephrem a été un journaliste incontournable à partir de 2003 et pendant plus d’une décennie. Aujourd’hui directeur exécutif du journal The New Times, au Rwanda, Kennedy se souvient d’« un homme très studieux, d’une grande solidarité, très humble mais très intelligent. Un esprit alerte et enclin à la recherche. C’est un homme bon et un professionnel hors pair qui s’en va. »

Qu’y avait-il de plus sensible, de plus délicat, que de couvrir ces procès du génocide avec rigueur, clarté de vue et ouverture d’esprit ? En 2015, l’Agence Hirondelle ferme en même temps que le TPIR clôt ses audiences à Arusha mais le magistère d’Ephrem ne s’interrompt pas. Il est immédiatement de l’aventure de Justice Info, média en ligne créé par la même Fondation Hirondelle pour couvrir la justice transitionnelle à travers le monde. Ephrem est désormais le journaliste africain le plus expérimenté et le plus pointu dans ce domaine. Il est la cheville ouvrière pour l’Afrique de ce site d’information. Et il continue de former des journalistes du continent à la couverture de ces dossiers à la fois techniques et terriblement humains.

« Où habites-tu dans l’Est ? Goma, Rutshuru, Butembo ? »

Parmi eux, Claude Sengenya, un jeune reporter basé à Butembo, dans l’Est de la République démocratique du Congo, une région meurtrie par les groupes armés et les épidémies. « A peine après avoir présenté mes trois propositions [d’articles], je reçois la réaction d’un homme qui me marque par sa connaissance de mon coin de résidence : ‘Content de faire ta connaissance. Où habites-tu dans l’Est ? Goma, Rutshuru, Butembo ?’, m’interroge Ephrem Rugiririza. En succédant ainsi les noms de trois villes du Nord-Kivu, parfaitement comme elles se succèdent quand on quitte Goma pour Butembo, j’étais rassuré et averti que j’allais travailler avec un journaliste expérimenté qui maîtrise bien mon instable région du Kivu. Quand il fallait rendre compte de l’espoir suscité par la justice militaire dans le traitement des dossiers des crimes de masse au Congo, du lien entre la guerre et les crimes contre l’environnement au Kivu, de la difficile recherche de la justice et de la vérité par des tribunaux spécialisés de Centrafrique ou de Gambie, Ephrem avait cet œil averti qui lui permettait de regarder les faits dans toutes leurs facettes, de les croiser avec des sources remplies dans son riche carnet d’adresses : il arrivait qu’Ephrem me passe une source intéressante qui habite ma région sans que je le sache ! Cette connaissance couplée à la rigueur emmenait Ephrem à me pousser plus loin dans la recherche des moindres détails pour rendre compréhensible le processus de justice transitionnelle dans mon pays. J’étais convaincu qu’Ephrem détenait une vérité sur les crimes des Grands lacs. Une vérité dont nous avons lu une partie dans ses dépêches. La mort d’Ephrem, c’est la perte d’un témoin de la vérité, car au cours de son travail de journaliste, Ephrem a écouté et reconstitué les témoignages des victimes, des témoins et des bourreaux. La mort d’Ephrem, c’est aussi la perte d’une clé de lecture de la vérité, surtout sur les crimes des Grands lacs africains. Nous avons perdu un pilier, un homme de rigueur, disponible à nous apprendre, nous jeunes dans la carrière. J’aurai voulu le voir lire ce message dans lequel je lui dis en Kiswahili, comme on aimait parfois se parler : shukrani Mzee Ephrem kwa mema yote uliyo tu tendeya – merci, cher Ephrem, pour tous les bienfaits – pour qu’il me réponde, comme dans l’un de ses premiers e-mails, aksanti mdogo wangu – merci mon jeune frère. »

Une exigence intellectuelle et éthique

Couvrir les crimes de masse et le procès de ceux qui en sont accusés requiert d’écouter toutes les voix. Ephrem avait effectivement un riche carnet d’adresses, comme le dit Claude, mais il était aussi respecté par toutes les parties, les défenseurs des victimes comme les procureurs, les avocats de la défense comme les experts. « Ses proches et ses collègues retiendront de lui sa sensibilité, son écoute, sa compréhension et sa discrétion. En choisissant de se spécialiser sur les questions de justice pénale post-génocide, il fixait la barre très haut en termes d’exigence intellectuelle, déontologique et éthique. À cette fin, il avait choisi de travailler pour des structures indépendantes, le prix de la liberté. Sa proximité du terrain et sa connaissance intime des affaires judiciaires liées à la guerre, au génocide des Tutsi du Rwanda, et plus globalement aux conflits africains, le mobilisent continument. Ses nombreux articles illustrent sa vaste connaissance des contextes judiciaires nationaux et régionaux, sa perception intime et motivée des multiples enjeux qui sous-tendent la force et les défaillances de cette activité », écrit le sociologue André Guichaoua, chercheur sur le Rwanda et la sous-région et témoin expert dans de nombreux procès sur le génocide de 1994. « Sa priorité n’était pas de rendre compte des performances ou indigences comparées des politiques judiciaires. Il en retenait par contre les enseignements permettant de comprendre la genèse et les ressorts des politiques criminelles qui se sont imposées dans tant de pays, puis rappelait sans cesse qu’il appartient aux institutions judiciaires de défendre l’État de droit, de promouvoir les conditions d’une paix durable en établissant les bases d’une société plurielle et d’une histoire partagée. (…) Par humilité, il s’est voulu un serviteur exigeant de la Vérité telle qu’elle ressort à ses yeux des investigations, témoignages et décisions judiciaires. Il rappelle ainsi que dire le vrai (Veritatem dicere) est l’essence de la Justice. Dans cette conviction réside la force de ses analyses et la portée de son apport. »

« Ça va un peu »

Tous les lundis, les cinq membres du comité éditorial de Justice Info, éparpillés dans différentes villes et pays, se retrouvent en conférence de rédaction, via Skype. Ephrem habitait Kampala, où ses trois enfants ont mené ou continuent de mener de brillantes études. Ses problèmes de santé rythmaient souvent le début de la séance.

– « Comment ça va, Ephrem ?

– Ça va un peu », répondait-il avec cette formule typique de sa région, dont on ne peut jamais savoir si c’est une simple expression de langage ou une source d’inquiétude.

Cela nous mettait tantôt de bonne humeur, tantôt dans le souci. Lundi 29 novembre, il n’y avait pas de raison particulière d’être plus inquiet. Le coq dans sa cour chantait comme à son habitude, donnant à la conférence sa musique rurale. La friture de la communication ajoutait à notre étrange compagnonnage virtuel. « Je vois encore ton sourire, qui pouvait illuminer la pièce, et entendre ta voix. Tu étais notre rappel à la réalité et ta présence nous éclairait », écrit Julia Crawford, journaliste et éditrice anglaise de Justice Info, qui a travaillé avec Ephrem depuis plus d’une décennie. « Que tu l’aies su ou non, tu étais un journaliste africain exceptionnel et un collègue inestimable, par bons et mauvais temps. Tu as été un pilier de la Fondation Hirondelle et de Justice Info, un pilier de sagesse, de générosité et de professionnalisme jusqu’au dernier souffle. » Ephrem repose désormais dans cette terre à laquelle il était viscéralement attaché, à Musanze, au cœur de ces majestueuses montagnes rwandaises, où vit son épouse, où il retournait toujours et où il aurait dû déjà prendre sa pleine retraite si son dévouement pour ses enfants et sa passion du travail ne lui avaient pas fait prolonger son séjour en Ouganda. « Je retiendrai toujours de lui la phrase qui disait que « celui qui n’est pas monté là-haut sur la montagne ne verra pas la vallée » », raconte son vieux confrère Aimable Twahirwa. Alors, comme le dit Fulgence Niyonagize, « que la terre des ancêtres te soit légère, mon cher Ephrem ».


Si vous souhaitez participer à la « cagnotte Leetchi » mise en place au profit de la famille d’Ephrem, pour la soutenir dans son deuil, cliquez sur le lien suivant : https://www.leetchi.com/c/ephrem-fh