06.12.07 - BURUNDI/JUSTICE - INTERVIEW D ' A. DES FORGES

Bujumbura,  6 décembre 2007 (FH) -  La justice transitionnelle qui tente de se mettre en place au Burundi dépendra de la volonté des Burundais de dire la vérité, estime Allison Des Forges, historienne américaine et conseillère pour la division Afrique de l’Organisation internationale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW).   
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  Ces institutions judiciaires provisoires sont prévues dans l' Accord d'Arusha signé en août 2000. Il prévoit la création d’un Tribunal spécial (TS) dont la composition serait mixte comme au Cambodge, au Timor ou en Sierra Leone et d’une Commission Vérité Réconciliation (CVR) chargée de mettre la lumière sur les crimes commis dans ce pays depuis l'indépendance en 1962.    « Tout dépendra de la volonté des Burundais, c’est la première chose à souligner» a affirmé Alison Des Forges dans une interview à l’agence Hirondelle. « Même avec une forte implication internationale, si les Burundais ne veulent pas dire la vérité, s’ils ne veulent pas que justice soit faite, le processus va certainement échouer. La toile de fond est donc celle-là : est-ce qu’il y a chez les Burundais la volonté de se faire justice ? Et si la réponse est oui, alors l’intervention étrangère ne viendrait que pour faciliter le processus.»   A propos de la présence étrangère au sein des institutions judiciaires Des Forges pense que « l’essentiel est de trouver un mécanisme qui soit perçu comme crédible par les Burundais. On a envisagé la participation des étrangers pour assurer une certaine garantie (de neutralité) à tous les cotés. Mais je souhaiterais faire une petite mise en garde : les étrangers aussi peuvent être partisans, ils peuvent aussi être penchés vers un coté ou vers un autre. Il ne faut donc pas simplement des étrangers, mais des étrangers à esprit ouvert, des personnes honnêtes, sincères, connues pour leur intégrité.   « C’est toujours difficile de trouver des gens intègres, ajoute Alison Des Forges, mais on ne peut pas conclure que ces gens n’existent pas au Burundi, certainement qu’ils existent. Il faudrait donc essayer de trouver ces gens et les encourager à participer. Cependant, il ne s’agit pas simplement de les identifier, mais faut-il encore les persuader que ça vaut la peine, sinon pourquoi les impliquer si les résultats ne seraient pas pris au sérieux. Et ce sera la même chose pour les étrangers. »   Interrogée sur les retards mis dans la mise en place de ces deux institutions et la consultation populaire qui va commencer bientôt, Des Forges répond : « tout d’abord, il y a des crimes (qualifiés d') imprescriptibles, c’est à dire que ces crimes doivent nécessairement être punis. La part de la justice dans ce cas ne dépend pas de la volonté populaire, ce n’est pas une question qu’on va résoudre de façon démocratique, on n’est pas dans les élections ! D’un autre coté, la voix populaire est importante, mais pas en ce qui concerne la nécessité  de poursuivre ou pas. La voix populaire est importante sur la dimension des crimes à traiter, les périodes (de temps) à examiner, et aussi dans le sens de responsabiliser la population car ce processus lui appartient.   « Pour qu’une consultation soit crédible, il faut que les gens s’expriment ouvertement, sincèrement et librement », explique Des Forges. « Mais comment arriver à cette forme d’expression ? Faudra-t-il le faire à huis clos, ou protéger l’identité de la personne qui aura exprimé sa voix ? S’il faut assurer l’anonymat des réponses, il y a des stratégies à adopter, faire en sorte que des individus soient interrogés uniquement en présence de ceux qui sont autorisés à recueillir les réponses. Mais il faut que ça soit fait par des personnes fiables (…) le mieux serait donc de faire un échantillon ou un sondage sur une base scientifique, en tenant compte des intérêts des différents groupes importants dans le pays. »   La proposition de mettre en place un tribunal pour juger les crimes de génocide « a une certaine force » estime Des Forges « Mais si on accepte cette argumentation pour les crimes de génocide, il faut aussi l'accepter pour les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité. Au Burundi, il y a eu des violations de droit international. Si ces crimes tombent sous l’appellation de crimes de génocide, de crimes contre l’humanité ou des crimes de guerre, il faut nécessairement engager des poursuites...   « Des crimes commis dans un pays ne sont pas simplement des crimes, mais il s’agit aussi d’événements historiques » explique t-elle en faisant allusion à son expérience. « Pour arriver à établir la vérité, il faut y aller avec des stratégies d’enquête juridique, mais aussi des stratégies d’histoire. Les stratégies d’histoire souvent se penchent aussi sur la question de recueillir de la documentation écrite. Il est donc important de mettre ensemble des données portant sur des témoignages oraux avec des documents, avant de tirer des conclusions en rapport avec les réalités historiques d’un pays.   « Il faut faire un choix, conclut-elle. Si on choisit de ne rien faire, où est-ce que ça va mener le pays pour les générations futures ? Y a-t-il moyen d’oublier des crimes d’une telle ampleur, d’une telle importance ? Je trouve qu’il est impossible d’oublier, d’effacer de tels crimes de la mémoire collective. On essaie de reconstituer le pays d’avant la crise il y a plus de quarante ans. C’est une impossibilité historique. Il n’y a pas moyen de se laver des mémoires, des haines et des craintes, sauf en faisant face à ces événements terribles. Il n’y pas d’autre alternative, si on veut la réconciliation, il faut recourir à la vérité, à la justice.   GA/PB/GF © Agence Hirondelle