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Tunisie : "Les auditions de l'Instance Vérité et Dignité ne laissent pas de loisir aux médias pour faire de l’esquive"

Tunisie : "Les auditions de l'Instance Vérité et Dignité ne laissent pas de loisir aux médias pour faire de l’esquive"©DRRefic Hodzic
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Pendant près de deux décennies, Refic Hodzic, originaire de l’Ex-Yougoslavie, a travaillé sur les divers domaines de la justice transitionnelle en tant que journaliste, cinéaste et expert en campagnes de sensibilisation pour les tribunaux nationaux et internationaux. Il s'est concentré sur la justice et les médias d'après-guerres, principalement en ex-Yougoslavie, au Liban et au Timor Leste.

Refik Hodzic a rejoint le Centre International pour la justice transitionnelle (ICTJ) en tant que directeur de la communication en mars 2011. L’expert a été est fréquemment consulté par la commission vérité tunisienne sur les stratégies de communication et de résolution de crises. Nous l’avons rencontré à Tunis la veille de l’organisation par l’Instance vérité et dignité (IVD) des premières auditions publiques.

En quoi consiste votre mission actuelle auprès de l’Instance vérité et dignité ?

-Mon rôle est de transmettre et de partager mon expérience quant à la communication d’une bonne image des auditions publiques. Certes, chaque commission vérité vit dans un contexte bien déterminé et dispose d’un mandat spécifique. Mais chaque commission peut également apprendre des autres. Les auditions publiques sont un moment clé de la vie des commissions vérité : elles incarnent pratiquement l’aboutissement d’un processus. Dès que l’IVD a été installée, controverses et polémiques ont commencé à circuler dans les médias, autour du budget de l’instance, de son siège, de ses commissaires et surtout de sa présidente, Sihem Bensedrine. Pendant plus d’une année, l’équipe de la commission vérité a travaillé derrière des portes closes et dans le silence pour recueillir les dossiers des victimes et écouter les victimes à huis clos. Les auditions publiques vont permettre de montrer ce qu’est vraiment l’IVD, ses diverses actions et toutes les dimensions de son mandat. Les gens verront d’eux-mêmes tout cela, à la télévision, pendant le prime time. Les auditions publiques représentent cette fenêtre à travers laquelle le public pourra soupeser d’une part, le travail des équipes de la commission vérité et d’autre part voir en direct les victimes.

Les médias en Tunisie, n’ont pas adhéré dans leur majorité au processus de justice transitionnelle. Pensez-vous qu’ils puissent changer d’avis après le déroulement de ces premières auditions publiques ?

- Il est important d’admettre que généralement les processus de justice transitionnelle se passent dans un contexte polarisé. Les médias reflètent cette polarisation. Malheureusement, certaines entreprises de presse cherchent à garder le statu quo. Une manière pour elles de servir les intérêts des partis au pouvoir, qui veulent pérenniser le passé. C’est le cas de l’Afrique du Sud, du Pérou, du Guatemala, de l’ex-Yougoslavie et de la Tunisie. Les médias hostiles au processus de JT s’acharneront à attaquer les commissions vérité sans arrêt pour diminuer leur capital de légitimité. Ils mettront alors l’accent sur des faits périphériques, loin de l’essence du travail de ces institutions, comme chez vous le coût de la porte de l’IVD ou la marque de voiture de sa présidente, ou encore ce qu’elle a dit ou n’a pas dit. Ils parleront de tout excepté du plus important : les 62 000 dossiers que l’IVD a reçus et qui prouvent la confiance des victimes dans cette instance, ou encore les 11 000 interviews qu’elle a réalisées sur plusieurs mois, dans toutes les régions du pays. Les auditions publiques ont ceci d’intéressant qu’elles ne laissent pas de loisir aux médias pour faire de l’esquive. Ceux-ci vont être menés à narrer les histoires des victimes, à décrire leur souffrance et à parler de ces institutions de l’Etat, qui opprimaient les citoyens au lieu de les protéger.

 

Et ceux qui, malgré tout, n’épargneront ni les victimes, ni les organisateurs des auditions publiques ?

-Il y en aura certainement. Ils vont tenter d’attirer l’attention du public sur d’autres histoires : le lieu des auditions ou les chaussures de Mme Bensedrine. Mais ce sera pour eux une tache très difficile. Nous vivons aujourd’hui à l’ère de l’accès direct à l’information, notamment à travers l’impact des réseaux sociaux et de la toile sur les gens. C’est en ceci que réside l’importance historique de cet événement tunisien! Il faut dire d’autre part, que pareil à ce qui se passe ailleurs, le discours des médias est la conséquence de politiques éditoriales, qui dépassent souvent les journalistes. Or, les médias sont un élément clé de la JT. Ce sont eux, qui vont porter et soutenir le processus de changement social et des valeurs, qui sous-tendent cette justice des temps des transformations politiques. En Tunisie, vous êtes actuellement en train de migrer d’une époque où la police torturait systématiquement les gens vers une situation où il lui sera impossible d’exercer de telles pratiques. Qui pourra suivre, rendre compte et débattre des nouveaux modèles sociaux sinon les médias ? Il s’agit de leur mission et de responsabilité propre.

Comment, à votre avis, les journalistes doivent-ils couvrir cet évènement ?

-Je vois deux pistes possibles. Dans un premier temps, les journalistes sont tenus de rapporter la parole des victimes et leurs histoires. Ces personnes vont s’approprier des lieux, hier domaine privé des gens du pouvoir, il faudrait les considérer quelque part comme des politiques en conférence de presse et dont les médias recueillent en général fidèlement les propos. Dans un second temps, les professionnels de la presse peuvent s’interroger : « comment en est-on arrivé là ? », « comment est-ce possible que des institutions censées protéger les gens en arrivent à les torturer, à les tuer ? », « Comment faire pour que toutes ces violations ne se répètent pas ? », « Quels changements apporter à nos institutions pour les rendre meilleures ? ». Le rôle des journalistes consiste à catalyser le débat public sur les violences sexuelles par exemple ou sur les disparitions, sur la corruption, ou encore sur les blessés et les martyrs de la révolution en y associant les intellectuels, les artistes, les jeunes, les représentants de l’administration sécuritaire et judiciaire. Il faudra toujours garder en tête que ce type d’événement n’a rien à voir avec le show, ni avec le sensationnel. Car c’est de blessures humaines qu’il s’agit !

Et après les auditions publiques ? Quelle étape suivante du processus de justice transitionnelle ?

-La dernière étape concerne la rédaction du rapport final, qui va révéler toute la vérité sur les violations et pas uniquement celle évoquée par les 200 victimes qui témoigneront pendant les 20 auditions publiques de l’Instance vérité et dignité. Une fois les auditions publiques terminées, le débat public lui doit se poursuivre en parallèle avec la présentation des réparations aux victimes et la préservation de la mémoire.

 

                                                                     

 

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