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« Mieux on comprend une dictature, mieux on peut vivre une démocratie », l'expérience de la RDA expliquée à Tunis

« Mieux on comprend une dictature, mieux on peut vivre une démocratie », l'expérience de la RDA expliquée à Tunis©IVD/DRRoland Jahn dissident devenu conservateur des archives de la Stasi à Tunis devant l'Instance Vérité et Dignité
3 min 59Temps de lecture approximatif

Roland Jahn est Commissaire fédéral pour les archives du ministère de la Sûreté d’Etat de l’ex-République Démocratique Allemande (STASI). Il effectuait la semaine passée une visite en Tunisie pour partager l’expérience de traitement de la mémoire acquise par l’Allemagne à travers l’instance qu’il dirige depuis 2011.

Né en 1953, en ex République Démocratique Allemande (RDA), Roland Jahn était un de dissidents les plus connus du temps où son pays était une « démocratie populaire ». En 1983, les autorités est allemandes l’arrêtent, l’incarcèrent, le déchoient de sa nationalité et l’expulsent à Berlin Ouest. Il se convertit dans un journalisme militant démontrant à travers ses reportages à la télé les violations quotidiennes des droits de l’homme dans l’Allemagne qui l’avait chassé.

Le temps passe et l’Allemagne est réunifiée.

En 2011, Roland Jahn est élu par le parlement allemand, à une large majorité à la tête d’un poste à la fois crucial et prestigieux, la direction de l’administration responsable des archives de la STASI, qui a pour missions de gérer et d’étudier les dossiers de l’ancienne police secrète. Son prédécesseur n’est autre que l’actuel Président de la république fédérale Joachim Gauck.

« Ces archives sont à la disposition du peuple. Ils font partie intégrante de sa mémoire. Ils ont permis le dévoilement des mécanismes du système répressif », affirme Roland Jahn dans une conférence de presse organisée jeudi dernier à l’Instance vérité et dignité (IVD).

Il ajoute : « Mieux on comprend une dictature, mieux on peut vivre une démocratie ».

 

La Commission fédérale détient 111 kilomètres de dossiers

Le traitement du passé a pour objectifs majeurs selon le Commissaire fédéral : « la création d’une conscience pour la démocratie, d’une vigilance pour la défendre et la mise en place d’une pédagogie fondée sur les principes des droits de l’homme ».

L’expérience de préservation de la mémoire nationale acquise par l’Allemagne, en particulier à travers sa Commission fédérale pour les archives du Ministère de la Sûreté d’Etat de l’ex-RDA (la STASI), a démontré que l’accès du public, des institutions, des journalistes et des artistes aux documents de la police secrète avait contribué significativement à révéler la vérité, à l’analyser et à la communiquer aux citoyens. Des films, des documentaires et des ateliers sont produits sur la base de ce richissime fonds documentaire.

En effet, la Commission fédérale détient 111 kilomètres de dossiers et plus de 1,4 millions de photos provenant des tiroirs de la police secrète. Deux millions d’Allemands y ont accédé. Bien qu’en vingt cinq ans de labeur non stop tout n’ait pas été totalement traité, les documents permettent de déterminer les responsabilités des criminels et des bourreaux et de valider les témoignages des victimes pour pouvoir leur rendre justice. Dernièrement, cite Jahn, un député au Parlement a été poussé à démissionner et à s’écarter de la vie politique suite à l’ouverture de documents accablants pour lui et démontrant ses actions de délation auprès de la STASI.

« Les victimes du passé ont pu accéder aux notifications les concernant. On a su alors que la police secrète intervenait dans la vie privée des gens. Personnellement, j’ai découvert avec horreur que des amis proches avaient écrit des rapports sur mon compte entrainant mon limogeage de mon poste à l’université et mon emprisonnement. Ca m’a permis de tracer une ligne de démarcation entre les vrais et les faux amis et puis de pardonner. Quel beau sentiment de se sentir débarrassé de la haine après avoir été réhabilité et réparé !», témoigne Roland Jahn dans une rencontre avec la société civile tunisienne organisée avec le concours du PNUD vendredi dernier.

 

Une mémoire liquidée sans l’apport de la société civile

 Certes, des membres de la police secrète ont détruit des dossiers au moment de la chute du mur de Berlin. La Commission fédérale détient 15 000 sacs d’archives en miettes. « Cela n’empêche pas que nos archives sont amplement crédibles et suffisantes pour déterminer la vérité sur l’ancienne dictature. Elles représentent une base pour nos recherches scientifiques afin d’éclaircir les zones d’ombre du passé. Car ces documents conçus pour être confidentiels- jamais la STASI n’aurait imaginé leur ouverture publique- étaient des outils de travail fiables de la police », analyse Roland Jahn.

Le Commissaire rappelle comment sans l’occupation de la société civile de tous les bureaux de la STASI après la chute du mur, des documents précieux de la police secrète allaient être liquidés. Une grève de la faim de plusieurs personnes a été organisée pour pousser le gouvernement à adopter une loi organique sur l’accès aux archives.

« Sans cette action concertée des citoyens, nous ne serions probablement pas arrivés aux résultats d’aujourd’hui. Il ne faut pas compter seulement sur l’Etat pour préserver les dossiers d’une dictature. C’est là le sens profond de l’expérience allemande », soutient Roland Jahn.

Les évènements accompagnant la révolution tunisienne ont donné lieu à des réactions rappelant ce qui s’est déroulé en Allemagne à la chute du mur.

Intervenant au cours de la conférence de presse à l’IVD, Sihem Bensedrine, la présidente de l’Instance vérité et dignité reconnait : « Lorsque des postes de police ont été incendiés au moment de la révolution, des citoyens ont réussi à sauver des quantités de dossiers de la police politique. Ils nous les ont remis. Résultat : pour certaines régions, nous disposons de toutes les archives de la police, y compris des cahiers de renseignement. Ainsi que de tous les détails sur un système basé sur la peur, l’intimidation, le harcèlement et surtout la délation organisée ».  

 

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