Sans information, pas de réconciliation

Tunisie : les médias mainstream acteurs dans le débat sur la justice transitionnelle

La manière dont les grands médias couvrent les questions qui font polémique, comme celle sur la justice transitionnelle, mais aussi la teneur des débats qui se diffusent sur les réseaux sociaux traduisent l’état de polarisation qui sévit dans la société tunisienne depuis l’avènement du gouvernement de la troïka[1].

©Stringer/AFPAudience le 29 mai 2018 à Gabès dans le procès emblématique des meurtriers présumés de Kamal Matmati torturé à mort en 1991
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Dans le monde des médias, cette polarisation latente engendre des tensions qui expriment les intérêts antagoniques des acteurs impliqués ou concernés par le processus de justice transitionnelle : propriétaires, actionnaires, journalistes... Ces tensions tendent à monter les uns contre les autres et les principaux détracteurs de la justice transitionnelle s’efforcent même de créer un courant d’opinion dominant hostile au processus en cours.

Notre objectif n’est pas d’investiguer sur la gestion interne et les missions de l'Instance Vérité et Dignité (IVD, l’institution chargée de la justice transitionnelle post-révolution) ou sur le profil de la présidente,… mais de nous interroger sur la manière dont les grands médias - radios et télévisions notamment -, couvrent et traitent les évènements liés au processus de la justice transitionnelle dans son ensemble[2].

Le 29 mai 2018, jour historique en Tunisie : ouverture du premier procès pour crimes contre l'humanité devant la chambre spécialisée dans le cadre de la justice transitionnelle devant un juge des chambres spécialisée. Il s’agit de la première audience publique devant un juge des chambres spécialisées après le transfert du dossier par l’IVD au tribunal de première instance de Gabes à propos de l'affaire Kamel Matmati, arrêté par la police et torturé sous Ben Ali en octobre 1991 avant de disparaître. La presse internationale présente à ce procès avait relayé cet évènement alors que la plupart des grands médias audiovisuels nationaux[3] l’avait occulté voire ignoré[4].

A l’issue d’une période d’observation empirique[5], nous avons constaté que les grands médias audiovisuels privés ont tendance à privilégier les opinions dominantes et les prises de position systématiques dans leur couverture des questions qui se rapportent à la justice transitionnelle et aux activités de l’IVD. De ce fait, nous sommes arrivés aux constats suivants : Premier, le débat devient réducteur voire manichéen et les questions fondamentales s’effacent pour laisser place à des thèmes plus accessoires, comme : Pour ou contre le maintien de la présidente actuelle ? Pour ou contre que l’IVD revisite l’historiographie officielle ? Pour ou contre que l’IVD poursuive son mandat jusqu’à son terme ?... Deuxième, ce débat réducteur feint d’occulter les questions fondamentales qui sous-tendent le travail de tout processus de justice transitionnelle telles que : Comment explorer tous les pans et les zones d’ombre occultés dans les écritures de l’historiographie officielle ? Qui sont les véritables instigateurs des crimes commis pendant ces 58 ans d’exercice du pouvoir autoritaire et quel sort faut-il leur réserver ? Comment comprendre et démonter le système de répression et de torture qui a eu cours pendant ces années et comment dédommager les victimes ?....Troisième, dans ce débat, il arrive que les adversaires au processus de la justice transitionnelle, les auteurs et les instigateurs des crimes, convergent avec ceux qui sont plutôt dubitatifs ou hostiles à l’égard de certains aspects qui couvrent cette justice comme la « réécriture de l’histoire »[6] ou la personnalité qu’ils jugent controversée de la présidente de l’IVD,…. Les opinions et les positions exprimées par les uns et par les autres sont rarement explicites et palpables car elles varient souvent selon le contexte du moment et le registre de justification qui les sous-tend.  

Au plan du traitement journalistique, les conséquences et les implications sur le travail des journalistes s’en ressentent et sont perceptibles lors des débats organisés à cet effet. Il arrive que les principes professionnels les plus élémentaires comme la vérification des faits, l’impartialité du journaliste et sa rigueur professionnelle, les sources contradictoires, la distinction information/opinion, mais aussi les questions se rapportant à l’éthique,… soient enfreints ou bafoués.

Le journaliste-animateur qui exerce dans ces médias mainstream devient lui-même acteur et partie prenante au débat. Il cherche à répartir de manière inégale le temps de parole entre les participants. Les sources contradictoires font souvent défaut et, quand elles existent, elles sont noyées dans le flot des opinions exprimées par des adversaires et parfois même par les interventions de l’animateur tendant à orienter, à influencer, voire à déstabiliser la personne invitée [7]. De plus, le statut « d’expert », que des journalistes affublent parfois des personnes conviées à participer à ces débats, devient très problématique. Et sur cette lancée, les attaques personnelles, la désinformation, les fake news…. vont se prolonger, voire s’amplifier encore sur les réseaux sociaux.

En fait, la raison principale du dévoiement du débat public sur cette question découle principalement de la configuration actuelle de « l’espace public » marqué des stigmates de la polarisation qui ont commencé à germer dans la société tunisienne depuis les débuts de la « révolution ». En effet, les discours et les pratiques des élites à propos de l’instauration d’un régime démocratique ne font qu’entretenir cette ambiguïté : si bon nombre d’anciens militants et opposants sous Ben Ali y aspirent, certains des anciens bénéficiaires du régime de Ben Ali revenus au pouvoir à la faveur des élections législatives d’octobre 2014, porteurs de schémas et de pratiques autoritaires, ne sont pas résolus à tourner définitivement la page du passé. Leur ambivalence vis-à-vis du processus politique actuel joue de la bipolarisation de la scène publique : islamistes/sécularistes, elle s’en est alimentée et a parfois même contribué à l’amplifier[8]. Ajouté à cela que la « culture démocratique », telle que s’en réclament aujourd’hui les élites politiques du pays, n’a pas de profondeur historique et sociale. Par ailleurs, les institutions publiques créées pour mener à bien le processus de transition (l’Instance Nationale de Lutte contre la Corruption, l’Instance Vérité et Dignité, la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle….) éprouvent souvent de grandes difficultés à réguler un processus de changement politique.

Les conséquences palpables de cette polarisation sont doubles : d’une part, l’éclosion et la perduration d’un climat de suspicion et de méfiance réciproque entre Tunisiens et, d’autre part, le rôle régulateur de l’État, promoteur des réformes, a été quelque peu étouffé par le foisonnement des intérêts et des pratiques des acteurs privés.

Dans le monde des médias, les effets sont patents. D’abord, l’élaboration du cadre juridique et institutionnel n’a pas provoqué les réformes nécessaires au sein des rédactions et dans le paysage médiatique dans son ensemble[9]. La plupart des entreprises sont livrées à elles-mêmes, succombant souvent aux sirènes de l’audimat par le buzz et le sensationnalisme. De plus, la tentation de l’argent et l’opacité qui entoure les sources de financement dans la plupart des médias privés constituent une menace pour l’indépendance des médias. Dans cet ordre d’idées, un rapport portant sur « les propriétaires des médias audiovisuels privés »[10], effectué à partir d’un travail d’enquête et de recoupement sur la base de documents administratifs, révèle : d’une part que la plupart des propriétaires des médias audiovisuels privés ne respectent pas les principes juridiques de transparence de la propriété qui organisent les activités des entreprises commerciales et qui sont consignés dans les cahiers des charges de la HAICA (instance publique de régulation). D’autre part, le rapport met également en lumière la propension des milieux d’affaires, des groupes religieux et des politiciens fortunés à investir dans les médias audiovisuels privés, ce qui risque de remettre en cause les principes de pluralité et de diversité dans le paysage médiatique. Par ailleurs, la HAICA est incapable de faire appliquer les décisions portant sur la fermeture des chaînes et des stations diffusant sans licence ou les sanctions prises à l’encontre des médias contrevenant à la réglementation de l’audiovisuel. Et dans ce climat de menaces et défiance, plusieurs acteurs semblent confondre la régulation institutionnelle à la défense des intérêts corporatistes, à des fins particularistes (affairistes, religieux, politiques),...

Par conséquent, la perduration de ces tensions dans les grands médias s’explique par deux éléments, intimement liés ; le premier découle de la structuration du paysage médiatique qui se caractérise par l’absence de garde-fous et l’intrusion de plus en plus manifeste des hommes d’affaires et des lobbies de toutes sortes[11]. Et la raison principale réside dans l’absence de toute volonté politique à réformer profondément les médias en vue de leur insuffler plus de professionnalisme et de transparence financière mais, aussi, de mettre hors d’état de nuire des propriétaires compromis avec l’ancien régime. La seconde explication tient au fait que le dispositif qui a enclenché le processus de la justice transitionnelle a mis beaucoup de temps à se mettre en place et, de plus, son avènement et son architecture se sont faits sous la troïka, dans des conditions de polarisation voire, dans un climat de méfiance réciproque. En effet, il a fallu attendre plus de trois ans après le départ de l’ex président Ben Ali pour que l’IVD, censée établir les responsabilités des exactions commises par le régime politique issu de l’indépendance, soit créée, après un vote de l’Assemblée Nationale de la Constituante en mai 2014. De surcroît, cette institution présidée par une ancienne militante des droits de l’homme, Sihem Ben Sédrine, a vu plusieurs de ses membres démissionner et a fait l’objet de campagnes de presse visant à la discréditer. Dans cette contribution, notre objectif n’est pas d’enquêter sur les tenants et les aboutissants de cette campagne, mais force est de constater que ces attaques vis-à-vis de l’instance emblématique de la justice transitionnelle sont les indices de l’instabilité des institutions devant être garantes du processus de démocratisation en Tunisie[12].

En tant qu’acteurs du jeu politique, les médias grand public représentent les relations de pouvoir dans la société, et leur couverture de la justice transitionnelle en est une parfaite illustration. Les journalistes mainstream, dans leur couverture, ne représentent pas d’une manière équilibrée et objective ce qu’est la réalité de la justice transitionnelle ni la pluralité des opinions qui s’expriment à ce propos mais une doxa, une vision hégémonique, imprégnée notamment des relations de pouvoir et des courants d’opinion dominants.

 

 

[1] Une coalition au pouvoir constituée au lendemain des élections de l’Assemblée Nationale Constituante du 23 octobre 2011 formée essentiellement du mouvement islamiste Ennahdha et de ses deux alliés « laïcs » de moindre importance numérique, le Congrès pour la République (CPR) et le parti Ettakatol.

[2] Il s’agit notamment pour la télévision : Nessma TV, Al Hiwar Ettounssi,… et pour la radio : Mosaïque FM. 

[3] Excepté toutefois un bref reportage de la télévision nationale au journal télévisé du soir.

[4] Comme ils avaient passé sous silence les observations du Rapporteur spécial du Conseil des Droits de l’Homme, sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition, Pablo de Greiff, adressées au gouvernement tunisien sur les derniers évènements relatifs au processus de la justice transitionnelle, le 30 avril 2018, http://www.justice-transitionnelle.tn/fr/actualites/a-la-une/details/article/communique-du-rapporteur-special-sur-la-promotion-de-la-verite-de-la-justice-de-la-reparatio/.

 

[5] Entre 2016 et 2018, dans leur couverture sur la justice transitionnelle, les médias audiovisuels privés grand public privilégient souvent les débats sur les plateaux de télévisions ou sur les ondes en conviant généralement des personnes, choisies souvent sur des critères subjectifs qui peuvent prêter à équivoque. De plus, nous avons parfois observé l’absence de représentants de l’IVD à ces débats et quand ils sont présents, ils sont souvent « marginalisés » par la présence numérique des adversaires qui s’échinent à accaparer la parole, parfois, avec la complicité de l’animateur.

[6] Tunisie/Réécriture de l’histoire : Les historiens montent au créneau, publié le 10 avril 2017 in, http://www.gnet.tn/temps-fort/tunisie/-reecriture-de-lhistoire-les-historiens-montent-au-creneau/id-menu-325.html.

[7] Une parfaite illustration s’offre à nous à travers la conduite et l’animation d’un débat télévisé portant sur le projet de loi controversé de « réconciliation économique » avec, entre autres, une représentante du mouvement « Manich Msameh » (Je ne pardonnerai pas) émission scrutée par Walid Besbes. Cf, Naawat 26 mai 2017 « Le bon, la brute et le truand : De l’improbable survie dans le Far West médiatique” https://nawaat.org/portail/2017/05/26/le-bon-la-brute-et-le-truand-de-limprobable-survie-dans-le-far-west-mediatique/.

[8] Éric Gobe et Larbi Chouikha, « La Tunisie politique en 2013 : De la bipolarisation idéologique au « consensus constitutionnel » ? », L’Année du Maghreb [En ligne] : https://journals.openedition.org/anneemaghreb/2340.

[9] Larbi Chouikha, La difficile transformation des médias, Tunis, Ed Finzi, 2015.

[10] « Les propriétaires des médias audiovisuels privés disposant d’une licence de la HAICA », janvier 2011 - novembre 2016. 100 p, décembre 2016 (en arabe). Initié par l’association Yakadha (Vigilance) pour la Démocratie et l’Etat Civique https://nawaat.org/portail/2017/04/22/nessma-elhiwar-hannibaltv-et-les-autres-a-qui-appartiennent-ils/.

[11] « En Tunisie, les liaisons dangereuses entre médias et politique » JeuneAfrique, 18 mai   2016 http://www.jeuneafrique.com/mag/323676/culture/tunisie-liaisons-dangereuses-entre-medias-politique/ et Cf aussi l’étude menée par Reporters sans frontières (RSF) et l’association Al Khatt, qui édite le journal électronique d’investigation Inkyfada http://tunisia.mom-rsf.org/fr/.

[12] Aujourd’hui, la quasi-totalité des instances publiques créées au lendemain de la « Révolution tunisienne » bute sur des difficultés à la fois structurelles et organisationnelles, et plusieurs d’entre elles sont secouées par des dissensions internes qui se sont soldées par des démissions.

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