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La semaine de la justice transitionnelle : le procès exemplaire d'Hissène Habré

La semaine de la justice transitionnelle : le procès exemplaire d'Hissène Habré©AFP/SeylloiHissène Habré aux CAE
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La condamnation à la prison à perpétuité d’Hissène Habré l’ancien Président tchadien par les Chambres Africaines Extraordinaires (CAE) à Dakar le 30 mai constitue un tournant historique pour la justice transitionnelle. En raison de la gravité des crimes commis (plus de 40 000 morts et disparus pendant ses 8 années de dictature), de la qualité de chef d’Etat de l’accusé et en raison de la nature du tribunal, une chambre africaine, située en Afrique et composée de juges africains jugeant un Africain.

Le procès selon tous les observateurs s’est déroulé de façon exemplaire, donnant largement la parole aux victimes, notamment aux femmes accusant Hissène Habré de violences sexuelles. Le Tchadien devient ainsi le premier chef d’Etat condamné personnellement pour viol.

A ce procès et jugements exemplaires, certains reprocheront d’être intervenu si tard plus de vingt ans après la commission des faits. Mais, Hissène Habré avait organisé sa fuite s’achetant littéralement un refuge au Sénégal que seule l’alternance dans ce pays et la détermination et le courage des associations de victimes soutenues par Human Rights Watch et notamment Reed Brody aura permis de remettre en cause. D’autres accuseront la justice à Dakar de ne pas avoir jugé les autres affidés du régime dont son successeur à la tête du pays et ancien chef d’état-major Idriss Deby. Enfin, le soutien apporté par la France et les Etats-Unis à Hissène Habré pendant des années en toute connaissance de ses crimes n’a pas été abordé à Dakar largement en raison du refus de l’accusé de se défendre alors qu’il aurait pu profiter de l’audience des débats pour faire le procès de l’occident.

Il reste que ce procès restera comme un exemple de justice africaine pour l’Afrique et l’Union Africaine. A condition qu’existe une réelle volonté politique des chefs d’Etat du continent. Comme le dit Florent Geel, Directeur du Bureau Afrique de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH) dans une interview à JusticeInfo.net, « le procès Hissène Habré démontre que nous sommes à un moment crucial de l'Histoire en Afrique : soit l'impunité recule grâce à la volonté politique des États qui en ont aujourd'hui les moyens, permettant à l'Afrique d'entrer dans un nouvel âge de justice et de responsabilité ; ou quelques chefs d'États continuent à organiser leur propre impunité au détriment de l'avancée de tout un continent. Vous voyez qu'ils sont loin d'être en accord avec la soif de justice qui émane du continent et en particulier de la jeunesse africaine ».

Cette semaine a été aussi marquée par la poursuite du procès des deux bourgmestres rwandais accusés de génocide à Kabarondo. L'abbé du village a ainsi raconté mardi aux assises de Paris la vaine résistance des réfugiés dans son église aux attaques des génocidaires lors de cette "terrible journée" du 13 avril 1994. Comme beaucoup, l'abbé Oreste Incimatata pensait que l'église, lieu traditionnel de refuge lors de pogroms anti-tutsi au Rwanda depuis 1959, serait préservée. Partie civile à ce procès, lui-même Tutsi, il se présente comme "une victime" des accusés, les deux anciens bourgmestres, Octavien Ngenzi, à la tête de la commune en 1994, et Tito Barahira, son prédécesseur.

A Kabarondo, même, l’envoyé spécial de JusticeInfo.net Sehene Ruvugiro a vu une population qui suit les audiences à Paris. Le reporter raconte : “Après 22 ans d'attente, c'est l'espoir d'obtenir enfin justice », indique Alexandre Higiro, un voisin d'Octavien Ngenzi, longtemps persécuté et qui a perdu toute sa famille”. Même les anciens bourreaux parlent du bourgmestre: “ Il nous a obnubilés, nous a utilisés pour exterminer des amis, de bons voisins…il devrait en payer le prix fort, ou alors demander pardon à genoux », dit Léonard Gatera un ancien milicien repenti.

La justice transitionnelle ce n’est pas seulement des procès. C’est aussi un travail d’histoire et de mémoire, comme l’explique Christine Renaudat, correspondante de JusticeInfo.net en Colombie qui raconte comme ce pays a mis en ligne les archives de ses guerres civiles : “Tout, ou presque, y est: les récits, souvent très angoissants, des victimes, les rapports des syndicats persécutés par l’extrême droite armée, les sentences des tribunaux, des documents de certaines guérillas, et 8000 fiches d’information déclassifiées de la CIA et de l’Agence anti-drogue américaine (DEA), données par la National Security Association (NSA), qui permettent d’entrevoir l’implication des États-Unis dans le conflit colombien.”

Et d’ajouter : “À la différence d’autres banques de données existantes sur des conflits passés, comme celles du Guatemala, du Salvador ou de l’Argentine, ces archives virtuelles ont pour particularité de faire entendre principalement la voix de ceux qui ont directement souffert de la violence politique”.

 

 

 

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