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Des militants réclament une décolonisation mentale au Groenland

La vague d'activisme de cet été contre les statues coloniales a également touché le Groenland. Le fait de retirer une statue coloniale revient-il à effacer le passé, ou le fait de la garder indique-t-il que c’est le souvenir de la violence coloniale qui a été effacé ? Tel a été le cœur du débat sur la statue du missionnaire Hans Egede dans la capitale du Groenland.

Des militants réclament une décolonisation mentale au Groenland"Décoloniser" est-il écrit sur le socle de la statue du missionnaire Hans Egede, couvert de peinture rouge par des activistes groenlandais, le 21 juin dernier. © Christian Klindt Soelbeck / Ritzau Scanpix / AFP
9 min 36Temps de lecture approximatif

Le matin du 21 juin, jour de la fête nationale du Groenland, les habitants de la capitale Nuuk se sont réveillés devant la statue du missionnaire Hans Egede peinte de symboles inuits, de peinture rouge sur le visage et du mot "décoloniser" écrit sur son socle. Pourtant, le sort de cette statue a suivi une trajectoire quelque peu différente des autres statues coloniales dans le reste du monde.

En août, après des semaines de débat public très intense suite à l'action des militants lors de la fête nationale, les habitants de la municipalité, dont Nuuk fait partie, ont procédé à un vote sur la question. Et celui-ci s'est conclu – de façon peut-être surprenante – par le fait que la statue devait rester en place, dominant la partie la plus ancienne de Nuuk, encore appelée "port colonial".

Décolonisation mentale

La pratique est courante dans le monde entier de supprimer l'iconographie du règne précédent après un changement de régime et/ou une déclaration d'indépendance. Au Groenland, un processus de décolonisation politique est en cours depuis les années 1960. Le Groenland a obtenu l'autonomie en 1979. Puis, en 2009, l'autonomie a été remplacée par le Home Rule, qui reconnaît les Groenlandais comme un peuple en droit international. Le Groenland fait toujours partie du Royaume du Danemark mais les autorités groenlandaises auraient pu décider de retirer la statue dès 1979. Le fait qu’elle soit restée en place en a fait un symbole involontaire d'une question qui continue à refaire surface dans la transition progressive du Groenland vers une souveraineté plus importante. Un processus de décolonisation politique/juridique visant à la souveraineté ultime de l'État groenlandais est-il suffisant, ou une décolonisation mentale et épistémologique est-elle une condition préalable pour y parvenir ? Et que cela implique-t-il ?

Le débat de cet été sur la statue a creusé cette question, qui était également l'un des principaux thèmes de la Commission de réconciliation groenlandaise, créée en 2014. Et tout comme cette Commission, les activistes ont rencontré une forte opposition interne.

Un symbole ambivalent

La statue de Hans Egede est en place depuis 98 ans. C'est une copie d'une statue d'Egede située à Copenhague. Elle a été érigée à Nuuk un an après les célébrations commémoratives de l'arrivée d'Egede au Groenland en 1721, organisées par l'administration coloniale danoise. Les fonds provenaient principalement de dons collectés parmi les Groenlandais, suivis de dons de pratiquants danois. Le fait qu’elle ait été payée à la fois par les pratiquants et par l'administration coloniale reflète bien le double rôle historique d'Egede en tant qu'introducteur du christianisme et du colonialisme parrainé par l'État danois.

Egede a grandi dans le nord de la Norvège, à une époque où celle-ci était contrôlée depuis Copenhague. Il pensait que les "peuples sauvages" du Groenland, dont il avait entendu parler par des baleiniers norvégiens, étaient soit des païens, soit les descendants catholiques des Norses qui, via l'Islande, s'étaient installés dans la partie sud du Groenland au Xe siècle. Quoi qu'il en soit, ils avaient besoin - selon Egede - de connaître la version luthérienne du christianisme.

La motivation d'Egede était religieuse. Pourtant, son entreprise a fini par avoir une énorme importance dans la revendication territoriale du roi du Danemark.

Pendant des siècles, les rois danois avaient été incapables de faire valoir leur souveraineté sur le Groenland, dont ils prétendaient qu’il appartenait au Danemark depuis 1397, bien qu'ils n'y eussent pas mis les pieds. Les Inuits du Groenland ne se reconnaissaient que comme les habitants légitimes des terres qu'ils appelaient Inuit Nunaat (la terre du peuple/des êtres humains), tandis que les eaux groenlandaises étaient dominées par les baleiniers basques, britanniques et surtout néerlandais.

Tout cela changea radicalement le 3 juillet 1721, lorsque Hans Egede débarqua pour la première fois sur une île non loin de l'actuelle Nuuk. Soutenu par le roi du Danemark, son arrivée est devenue synonyme de l'avènement de l'État danois au Groenland, offrant ainsi à l'État du Danemark-Norvège l’opportunité de revendiquer sa souveraineté sur l'ensemble de la région de l'Atlantique Nord.

Il est temps de décoloniser nos esprits

Après que la statue ait été peinturlurée le jour de la fête nationale, le producteur et artiste groenlandais Aqqalu Berthelsen a publié une déclaration du groupe de militants anonymes ayant mené l’action. "Il est temps que nous arrêtions de célébrer les colonisateurs et que nous commencions à reprendre ce qui nous revient de droit. Il est temps de décoloniser nos esprits et notre pays. Aucun colonisateur ne mérite d'être au sommet d'une telle colline. Nous devons apprendre la vérité sur notre histoire", est-il dit.

Ces militants font partie d'un courant au Groenland qui appelle à la décolonisation mentale. Ils affirment que, malgré un degré d'autonomie important par rapport aux autres peuples indigènes dans le monde, de nombreux aspects informels du colonialisme gouvernent encore le peuple groenlandais, rendant l’émancipation vis-à-vis du Danemark presque impossible.

Dans le débat intense et émotionnel qui a suivi, plusieurs artistes, blogueurs et personnalités culturelles ont exprimé des points de vue similaires à ceux des militants. Beaucoup ont fait valoir que la violence de Hans Egede lui-même et la violence structurelle causée par l'introduction du christianisme et de la colonisation ont été occultées au point que de nombreux Groenlandais sont devenus incapables de comprendre le lien entre les événements historiques et les problèmes socio-économiques actuels au Groenland.

Parmi les plus pragmatiques, certains ont plaidé pour le déplacement de la statue dans un endroit moins visible, moins élevé, près d'une église ou dans un musée. D'autres - inspirés par le renversement de la statue de Colston à Bristol, au Royaume-Uni - ont suggéré qu'elle soit simplement jetée à la mer.

Cependant, bien que l’indépendance future du Groenland demeure une ambition politique partagée par la grande majorité des Groenlandais, le mouvement décolonisateur a rencontré une forte résistance. L'opposition semble être fondée sur un mélange de différence entre générations, de religion, sur le fait que le Groenland d'aujourd'hui soit un mélange de culture indigène et européenne, et contre l'idée d’être mentalement colonisé. 

Environ 94 % de la population du Groenland est chrétienne. Les traditions chrétiennes sont très appréciées par la plupart et, parmi les générations plus âgées en particulier, Egede est souvent vénéré comme le fondateur de l'Église groenlandaise.

Doit-elle rester ou partir ?

Peu de temps après que la statue d'Egede ait été peinte, deux pétitions ont été lancées. La première par Ria Sivertsen, étudiante à l'université, qui a suggéré que la statue soit déplacée au musée d’histoire. "Il ne s'agit pas d'effacer l'histoire. Mais c'est un symbole désobligeant et humiliant qu'il [Egede] soit toujours là, au sommet de la colline, et qu'il exerce toujours un pouvoir sur nous", a-t-elle expliqué au site d'information groenlandais Sermitsiaq.AG.

Les partisans du maintien de la statue ont rapidement organisé une contre-pétition. Son initiatrice, Orla Dalager, de l'Association pour l’histoire locale de Nuuk, a expliqué à Sermitsiaq.AG qu'il voyait la statue comme un point de repère de la ville et soulignait le fait que des citoyens de tout le Groenland l’avaient financée. "Mon propre aïeul, qui était gérant d'un magasin à Kangeq [près de Nuuk], était parmi ceux qui ont porté la statue sur la colline. Certaines mauvaises choses ont eu lieu au 18e siècle, mais comment pouvons-nous utiliser ce savoir de nos jours ? Tout n'a pas été mauvais. Aujourd'hui, nous sommes baptisés, confirmés, mariés et enterrés ; c'est quelque chose dont nous ne pourrions pas nous passer", a-t-il déclaré.

Répondant à la récente contestation de la statue tout en prenant en compte le fait qu'elle avait été majoritairement financée par des Groenlandais, la mairesse de Kommuneqarfik Sermersooq (dont fait partie la capitale Nuuk), Charlotte Ludvigsen, a décidé de laisser le public voter sur la question. Elle a organisé un référendum parmi les citoyens de la municipalité sur la question de savoir si la statue devait être retirée ou non. 600 personnes ont voté pour le retrait de la statue et 921 ont voté pour son maintien, cimentant ainsi la situation actuelle.

Pourquoi l'indifférence de la majorité

Le lendemain du résultat du référendum, des représentants de générations plus âgées ont expliqué aux médias groenlandais qu'ils avaient voté pour que la statue soit préservée par respect religieux. D'autres ont déclaré qu'ils s'opposaient à l'idée même d'être colonisés mentalement. Alors que de nombreux partisans des militants ont invoqué les mouvements mondiaux indigènes, décoloniaux ainsi que Black Lives Matter, certains votants du maintien de la statue ont fait valoir qu'au lieu de copier l'étranger, le Groenland devait trouver sa propre voie.

Le référendum a également révélé un autre fait intéressant : l’indifférence manifeste de nombreux électeurs. Sur les 23 000 personnes qui pouvaient voter, seulement 6,6 % l'ont fait.

La cause exacte de ce faible taux de participation n'est pas claire. Le vote n'était ouvert qu'aux habitants de la municipalité de Kommuneqarfik Sermersooq, qui couvre 531 900 km² et des villes des deux côtés de la vaste calotte glaciaire. Beaucoup de ses habitants n'ont jamais visité Nuuk et se sentent souvent éloignés de la capitale. Cela pourrait expliquer en partie ce faible taux de participation.

Au cours du débat, beaucoup ont fait valoir que le passé devait rester le passé. D'autres encore se sont peut-être abstenus de participer parce qu'ils ne connaissaient pas grand-chose de l'histoire moderne du Groenland - comme le résume ce commentaire de la mairesse Ludwigsen qui, après le vote, a expliqué à KNR, la chaîne de radiodiffusion groenlandaise, être en faveur du maintien de la statue. "Quand je vois la statue, je ne l'associe pas au passé colonial", a-t-elle déclaré.

Du Printemps groenlandais à Trump

En septembre, le conseil municipal de Kommuneqarfik Sermersooq prendra une décision finale sur le sort de la statue, en se basant sur le référendum de cet été. Si le résultat semble acquis, ce n'est probablement pas la dernière fois que la statue de Hans Egede se retrouvera au centre d'un débat sur la décolonisation. Comme le 21 juin 2020 n'avait pas non plus été la première.

Les actions autour de la statue ont souvent coïncidé avec des étapes politiques majeures de la transition groenlandaise vers la souveraineté. Elle a été peinte en rouge pour la première fois en 1973, la nuit de la Fête du travail, dans une période d'intense mobilisation politique qui a abouti à l'instauration de l'autonomie, en 1979. Une plaquette laissée au pied du socle indiquait : "N'est-ce pas lui qui nous a volé notre âme ? Avons-nous besoin de continuer à l'honorer ?" En 1977, la statue fut peinte à nouveau, cette fois en rouge et bleu. Une période paisible s’ensuivit, du moins pour la statue. Mais dans les années qui ont suivi l'introduction de l'autonomie du Groenland en 2009, la statue a été peinte au moins deux fois. En 2012, avec de la peinture rouge et une croix inversée portant le numéro 666. En 2015, avec de la peinture dorée, des symboles féminins et le mot "utsuk", qui signifie chatte.

Plus récemment, la statue a fait l'objet de plusieurs performances et installations artistiques, dont le clip musical très politique "Tupilak" du rappeur groenlandais Joseph Tarrak-Petrussen. Elle est également un objet de prédilection du dessinateur groenlandais Robert Holmene, qui tient une chronique hebdomadaire très populaire dans Sermitsiaq, le principal journal du Groenland. Bien qu'il soit partisan de l'unité du royaume, Holmene n'a pas hésité à « supprimer » Hans Egede de multiples façons. Au fil de ses dessins, la statue d'Egede a été envoyée en fusée dans les cieux, remplacée par Dark Vador, évanouie dans une bulle de savon ou avalée dans le jeu Pacman comme un gros bonus. Dans le dernier, Holmene l'a remplacée par le monument de guerre américain d'Iwo-jima en guise de commentaire sur l'annonce américaine, en avril 2020, d'investir au Groenland après une tentative ratée de Trump, en août 2019, d'acheter le territoire.

Illustration de la stue d'Hans Egede croquée par Pacman
Le dessinateur groenlandais Robert Holmene a fait disparaître la statue d’Egede par de multiples moyen. © Avec l'aimable autorisation de Robert Holmene.

Finies les célébrations

Si Egede reste sur son socle, le débat estival semble avoir eu au moins une conséquence pratique. Le 3 juillet 2021 marquera le 300e anniversaire de l'arrivée d'Egede. Alors que l'Eglise et les autorités coloniales ont célébré cette date en 1921, il est peu probable que ce soit le cas pour le tricentenaire. L'année dernière, Kommuneqarfik Sermersooq a mis de côté 3 millions de couronnes danoises (environ 400 000 euros) pour ce prochain anniversaire. Le conseil municipal avait déjà souligné que la commémoration devrait se concentrer sur "les aspects culturels et non sur l'acte religieux". Mais depuis, la municipalité a fait volte-face et décidé que l'argent serait utilisé pour la décoration urbaine et les réductions budgétaires dues à la pandémie de Covid-19.

Alors que le Groenland poursuit sa transition vers la souveraineté, la symbolique ambivalente de Hans Egede ne manquera sans doute pas d’être revisitée à l'avenir.

Astrid Nonbo Andersen
© Morten Holtum

ASTRID NONBO ANDERSEN

Astrid Nonbo Andersen a travaillé à l'Institut danois d'études internationales puis à l'Université d'Aarhus. Son principal domaine de recherche est la politique de la mémoire et l'histoire, avec un intérêt particulier pour les commissions vérité et réconciliation, les demandes de réparation et de restitution, et le colonialisme dans les pays nordiques, le Danemark et ses anciennes colonies. Son article “The Greenland Reconciliation Process: Moving Beyond a Legal Framework", a été publié dans le Yearbook of Polar Law, Volume 11, 2019 (avril 2020). Son livre, "Ingen Undskyldning", a été publié en mars 2017 (Gyldendal).


Martine Lind Krebs

MARTINE LIND KREBS

Martine Lind Krebs est journaliste et anthropologue, spécialiste du Groenland, où elle a grandi. Elle a été rédactrice en chef de la radio et du site en ligne sur KNR, la société de radiodiffusion groenlandaise. Aujourd'hui, elle travaille comme journaliste indépendante et est rédactrice en chef d'"Arnanut", un magazine féminin groenlandais.

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