Sans information, pas de réconciliation

Christophe Colomb était-il un génocidaire ?

Aux Etats-Unis, les statues du marin génois sont déboulonnées et le Colombus Day rebaptisé. Christophe Colomb y est aujourd’hui considéré comme un responsable de l’extermination des Amérindiens. Les historiens espagnols dénoncent l’« hystérie » américaine. Dans une Espagne qui a ouvert avec plus ou moins de réussite la question des réparations symboliques sur son passé de 1492.

©L. Prang & Co / Library of CongressChristophe Colomb arrive en Amérique (lithographie de Louis Prang - Boston USA - 1893).
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La polémique a commencé par un descellement très symbolique. Le 10 novembre dernier, la statue de Christophe Colomb qui trônait dans un parc de Los Angeles est retirée sous les vivas d’une foule nombreuse. A l’origine de ce geste, un groupe emmené par un élu local, Mitch O’Farrell, descendant d’une population autochtone d’Oklahoma. Le descellement du premier colonisateur occidental des Amériques coïncide avec un jour-célébration des peuples amérindiens. La statue, elle, avait été placée là en 1937 par des Italo-américains pour qui le navigateur génois représentait un symbole d’orgueil identitaire et qui, depuis, célébraient leur icône chaque année en octobre. Motif du descellement : Colomb était un « génocidaire », disposé à exterminer les populations autochtones de « Las Indias ».

« Mythes négatifs »

L’Espagne n’est pas directement visée par ce geste qui se veut être une « réparation historique ». Mais la polémique s’est aussitôt invitée dans le pays d’où était parti le Génois et qui, avec le Portugal, fut la grande puissance colonisatrice des Amériques. Pour comprendre cette forte sensibilité espagnole à l’égard du marin italien, il suffit de constater à quel point sa figure est présente dans l’hagiographie hispanique, et du caractère innombrable des places, rues, organismes et édifices qui portent son nom. Les ramblas barcelonaises, par exemple, s’ouvrent par un édifiant « monument à Colomb ». Surtout, l’une des plus grandes places de Madrid répond au nom de « plaza Colón », hérissée d’un gigantesque drapeau national sang et or. C’est d’ailleurs sur cette place qu’ont lieu les principaux rassemblements patriotiques, voire ceux qui exaltent le sentiment nationaliste espagnol, comme face au défi séparatiste catalan. 

L’affaire est complexe et interroge la mémoire d’un pays fustigé encore aujourd’hui pour sa « légende noire », une perception négative de l'histoire de l’Espagne, née au 16e siècle et associant de façon manichéenne le pays avec l'intolérance, le fanatisme religieux et l’obscurantisme. Une récente tendance historiographique espagnole cherche précisément à démonter ces « mythes négatifs ». A l’instar de l’ouvrage de l’historienne María Elvira Roca Barea, « Imperiofobia y Leyenda Negra » (Siruela, 2016), un véritable succès de librairie, qui nie l’accusation de génocide et défend que la majorité des morts de l’époque coloniale aux Amériques était davantage due aux épidémies dévastatrices qu’au fer des épées. Et qui accuse plusieurs pays occidentaux, dont l’Italie et les Pays-Bas, d’avoir contribué au « stigmate espagnol ».

Indéboulonnables esclavagistes

En mettant en cause la figure de Colomb (paradoxalement non-Espagnol), c’est la racine même de cette colonisation américaine qui est attaquée. En chœur, les historiens réfutent l’accusation de « génocidaire » à l’origine du descellement symbolique à Los Angeles. « Cette charge est dépourvue de sens », souligne Pablo Emilio Pérez-Mallaína, professeur d’histoire des Amériques à l’Université de Séville. « On ne peut parler de génocide, étant donné qu’il n’y a jamais eu, de la part de Colomb, le désir d’exterminer une race entière, entre autres raisons parce qu’il en avait besoin comme main d’œuvre ». Sur un plan politique ou symbolique, personne ou presque en Espagne ne s’en prend à la figure du Génois ni n’envisage une quelconque démarche révisionniste entachant sa mémoire. Certains catalanistes, qui n’ont de cesse de se démarquer des thèses hispanistes, tentent même de se réapproprier le marin en disant qu’il était catalan et que son vrai nom était Cristòfor Colom.

Sur cette base partagée, deux courants historiographiques sont cependant à l’œuvre. Le premier est le fruit de quarante ans de dictature franquiste pour qui la geste de Christophe Colomb en 1492 était associée et comparée au coup d’Etat du Caudillo, en juillet 1936. Ces historiens tentent de minimiser ses forfaits et d’encenser ses supposés mérites. Au lendemain du descellement à Los Angeles, le leader du Parti populaire (droite, PP), Pablo Casado, a ainsi réaffirmé la force totémique de Colomb en évoquant la conquête de celui-ci comme « l’un des grands événements de l’histoire de l’humanité, comparable à la romanisation de la Méditerranée ». Enrique Moradiellos, prix national d’histoire en 2017, ne cède pas à cette version dithyrambique, mais il voit dans l’épisode de Los Angeles (et dans le fait qu’environ cinquante villes des Etats-Unis ont débaptisé « Colombus day » au profit d’un « Jour du peuple Indigène ») un « acte d’hystérie ». « Avoir retiré la statue de Colomb est une agression culturelle. Pourquoi ne descellent-ils pas Jefferson ou Washington pour avoir été esclavagistes ? »

La part d’ombre de Colomb

L’autre courant historiographique, majoritaire actuellement, estime qu’avec la globalisation, il est naturel que la mémoire soit revisitée et révisée selon d’autres points de vue. Dans cette veine, l’historien Antonio Espino López, de l’université Autónoma de Barcelona, estime que, « même s’il n’a pas cherché à exterminer, Colomb a ouvert une ère d’assassinats massifs dans le Nouveau Monde. On peut parler dans sa foulée de grandes hécatombes sur le continent ». Favorable, aussi, à une relecture du mythe, le professeur et membre de la Real Academia d’histoire moderne, Carlos Martínez Shaw, précise : « N’oublions pas la part d’ombre du Génois. Avec lui et après lui, les Conquistadores ont rencontré des populations qu’ils ont parfois massacrées ou affrontées, du fait de la légitime défense de ces dernières. » Comme le titrait récemment le grand quotidien espagnol El País, dans un article sur la reconstruction du passé national, « Colomb n’est pas mort ».

RECHERCHE JUIFS ESPAGNOLS DU 15ème SIÈCLE QUI VOUDRAIENT L'ÊTRE À NOUVEAU

En octobre 2015, le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy annonce la mesure avec le sourire radieux de celui qui se sent investi d’une historique mission de réparation : une nouvelle législation est approuvée, qui doit faciliter considérablement l’obtention de la nationalité espagnole par les descendants de juifs séfarades qui, en 1492, avaient été expulsés par la reine Isabelle la Catholique. Jusqu’alors, tout candidat à cette requête devait résider depuis au moins deux ans en Espagne et accepter l’abandon de sa nationalité antérieure. Désormais, ces deux conditions ne sont plus requises. Les autorités espagnoles expliquent ainsi leur nouvelle générosité : cinq siècles après l’expulsion des juifs d’Espagne – ces derniers avaient le choix entre la fuite ou une conversion au catholicisme s’ils ne voulaient pas finir dans les flammes de l’Inquisition –, il s’agit de manifester une repentance historique « à l’égard d’une population qui n’aurait jamais dû être maltraitée de cette façon ».

Trois ans plus tard, force est toutefois de constater que la prodigalité de l’Espagne contemporaine n’a guère été couronnée de succès. A la mi-novembre 2018, alors que l’on compte 3,5 millions de juifs séfarades dans le monde et qu’on estime à 90 000 le nombre de candidats répondant aux critères établis, seules 3843 personnes ont obtenu la nationalité tandis que 5682 autres dossiers sont en cours. C’est peu, alors qu’au sein de la communauté séfarade le « rêve d’Espagne » n’a cessé d’être prégnant. Madrid a donc décidé de reporter d’un an le délai initialement fixé à octobre 2018. Raisons de cette maigre moisson de naturalisations : la cherté des démarches (5000 euros en moyenne) et les exigences administratives (se rendre personnellement devant un notaire, avec des certificats sur sa lignée et les noms de famille…) ou culturelles (connaissances de la réalité politique espagnole, maîtrise orale et écrite de la langue ladino…). Ainsi, ce qui devait avant tout être un accès à la nationalité entendu comme une réparation symbolique semble avoir surtout reçu un écho motivé par des raisons économiques : les principaux bénéficiaires de la nouvelle législation proviennent en effet principalement de Turquie et du Venezuela.

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