Sans information, pas de réconciliation

Habré reconnu coupable par ses juges africains

Habré reconnu coupable par ses juges africains©AFP/SeyllouHissène Habré
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Un ancien chef d'Etat africain condamné par des juges africains, siégeant dans un pays africain, au nom de l'Afrique. C'est à Dakar, la capitale sénégalaise, que cet événement historique vient d'être signé ce lundi 30 mai par les Chambres africaines extraordinaires (CAE). En exil au Sénégal depuis une vingtaine d'années, l'ex- président tchadien Hissène Habré est  condamné à la perpétuité après avoir été reconnu coupable, sans aucune surprise, de crimes contre l'humanité et crimes de guerre pour de nombreuses exactions perpétrées sous son règne, de 1982 à 1990.
Ce jugement est le couronnement de plus de 20 ans d'une bataille judiciaire menée par des victimes et leurs avocats avec le soutien de plusieurs organisations internationales, parmi lesquelles Human Rights Watch (HRW), le Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) et Amnesty International.
« La condamnation de Hissène Habré pour ces crimes atroces, 25 ans plus tard, représente une immense victoire pour les victimes tchadiennes », s'est réjoui, Reed Brody, de Human Rights Watch, qui lutte depuis des années aux côtés de victimes. « Sans leur ténacité, ce procès n'aurait jamais eu lieu. Cette condamnation envoie un message fort : l'époque où les tyrans pouvaient brutaliser leur peuple, piller les richesses de leur pays puis s'enfuir à l'étranger pour profiter d'une vie de luxe, touche à sa fin », a poursuivi Reed Brody. « Ce jour restera gravé dans l'Histoire comme celui où un groupe de survivants déterminés  a obtenu la condamnation de leur ex-dictateur », a conclu ce juriste américain.
Une commission d'enquête tchadienne estime le bilan de la répression sous Hissène Habré à quelque 40.000 morts.

Stratégie du silence

Dans une attitude que le procureur des CAE, Mbacké Fall, a souvent qualifiée d'aveu, Hissène Habré est resté muré dans le silence durant toute procédure. Les rares fois où il a rompu son silence lorsqu'il était amené de force devant la Cour, c'était pour dénoncer « l'impérialisme et le néo- colonialisme occidental », dont il se dit victime. Amené une nouvelle fois par la force, lundi, pour le prononcé du verdict, l'ancien président, en boubou et turban blancs, est resté impassible.

Ouvert le 20 juillet 2015, le procès a duré 56 jours d'audience, au cours desquels 93 témoins ont défilé devant la chambre présidée par le juge burkinabé Gberdao Gustave Kam.
Parmi eux, des témoins des faits cités par l'accusation, des experts et un témoin cité par la défense.
Au terme des auditions, Mbacké Fall, avait requis la réclusion criminelle à perpétuité à l'encontre de Habré, le présentant comme le « véritable chef de service » de l'appareil de répression sous son régime, la tristement célèbre Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), police politique.
 Le magistrat sénégalais avait aussi demandé la confiscation des biens de l'ex-président tchadien, qui était également accusé d'avoir vidé les caisses de l'Etat tchadien avant de fuir pour un exil doré à Dakar.
Obéissant à la stratégie de leur client, les avocats d'Hissène Habré, ont eux aussi boycotté le procès. Le juge Kam et ses assesseurs se sont ainsi trouvés dans l'obligation de commettre d'office deux membres du barreau de Dakar, Mbaye Sène et Mounir Balal.
« Il n'y a pas eu de crimes contre l'humanité, ni d'actes de torture, encore moins de crimes de guerre », avait soutenu Mbaye Sène, prenant de cours tout le monde, dans ses plaidoiries finales.
« Hissène Habré est un patriote, un vrai patriote doublé d'un nationaliste, un homme d'Etat qui a le sens de l'intérêt général », avait renchéri Me Balal.

Le dossier avance après l'élection de Macky Sall

Arrivé à Dakar en décembre 1990 après avoir été chassé du pouvoir par le colonel Idriss Deby, le chef d'Etat déchu sera inculpé une première fois au Sénégal en 2000. Mais les tribunaux sénégalais se déclareront incompétents, obligeant les victimes à se tourner vers la Belgique. La justice belge est compétente parce que certaines victimes ont acquis la nationalité belge. En septembre 2005, après quatre années d'enquête, un juge belge inculpe Habré et Bruxelles demande son extradition. Après le refus du Sénégal d'extrader Habré vers la Belgique et trois années de négociations pointilleuses au sujet d'une demande de l'Union africaine (UA), la Belgique porte plainte contre le Sénégal devant la Cour internationale de Justice (CIJ). Cette dernière ordonnera au Sénégal, le 20 juillet 2012, de poursuivre Habré « sans aucun autre délai » à défaut de l'extrader.

Le dossier va avancer après l'élection du nouveau président du Sénégal Macky Sall. En 2013, Dakar inaugure « les chambres africaines extraordinaires », en exécution d'un accord avec l'Union africaine. Ces chambres composées de magistrats du Sénégal et d'autres pays africains sont chargées de juger les auteurs présumés des  crimes les plus graves commis sur le territoire tchadien entre 1982 et 1990, autrement dit sous le régime Habré.
Le 30 juin 2013, Hissène Habré est arrêté à son domicile dakarois. Deux jours plus tard, il est inculpé  pour crimes contre l'humanité, crimes de guerre et actes de torture.

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