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L'Afrique peut juger ses criminels si elle en a la volonté politique, selon la FIDH

L'Afrique peut juger ses criminels si elle en a la volonté politique, selon la FIDH
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 Pour Florent Geel, Directeur du Bureau Afrique de la Fédération internationale des droits de l'Homme (FIDH), la condamnation de l'ex-président tchadien pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre commis sous son règne « démontre que les pays africains sont tout à fait capables de prendre leurs responsabilités pour juger les criminels de masse en Afrique s'il y a la volonté politique pour le faire ». En exil au Sénégal depuis 1990, Hissène Habré a été condamné lundi 30 mai à la perpétuité par les Chambres africaines extraordinaires (CAE), un tribunal spécial africain siégeant à Dakar.



JusticeInfo : Quelles sont l'importance et la portée de ce jugement pour le monde et pour l'Afrique en particulier ?


Le jugement contre Hissène Habré démontre au monde entier qu'un pays africain, le Sénégal, sous mandat de l'Union africaine, peut juger un responsable de crimes de masses, de surcroît un ancien chef d'Etat, sur le sol africain. Cela démontre que les pays africains sont tout à fait capables de prendre leurs responsabilités pour juger les criminels de masse en Afrique s'il y a la volonté politique pour le faire. Ce jugement peut ouvrir une nouvelle ère pour l'Afrique si les États africains prennent leurs responsabilités. Le deuxième enseignement est que même 20 ans après les faits, la justice peut encore s'appliquer et triompher.

 

JusticeInfo : Ce jugement peut-il contribuer au renforcement de la démocratie sur un continent encore marqué par des coups d'Etat et des conflits électoraux souvent meurtriers ?

 

Les apprentis putschistes et autres criminels de masse, qu'ils soient à la tête de mouvements armés ou d'un État, doivent désormais en tenir compte : s'ils commettent des crimes, ils risquent de finir leur jour en prison. Le putschiste malien Aya Sanogo est en attente de son jugement, Moussa Dadis Camara en Guinée devra également bientôt répondre de sa responsabilité dans le massacre du 28 septembre 2009, la Côte d'Ivoire doit encore organiser des procès crédibles pour tourner la page de la crise post-électorale...

 

JusticeInfo : Mais les positions des dirigeants africains sont divergentes sur les voies susceptibles de mettre fin à l'impunité de certains d'entre eux ?

Le procès Hissène Habré démontre que nous sommes à un moment crucial de l'Histoire en Afrique : soit l'impunité recule grâce à la volonté politique des États qui en ont aujourd'hui les moyens, permettant à l'Afrique d'entrer dans un nouvel âge de justice et de responsabilité ; ou quelques chefs d'États continuent à organiser leur propre impunité au détriment de l'avancée de tout un continent en utilisant par exemple le Protocole de Malabo qui veut instituer une Cour pénale africaine pour concurrencer la Cour pénale internationale (CPI) mais qui prévoit l'immunité/impunité pour les chefs d'État et de gouvernement, leur famille.... Vous voyez qu'ils sont loin d'être en accord avec la soif de justice qui émane du continent et en particulier de la jeunesse africaine.

 

JusticeInfo : Ici, plus qu'ailleurs, le combat des victimes reste donc extrêmement dur ?

Les trois derniers enseignements du procès Habré sont d'une part le rôle essentiel des victimes dans ces procédures, sans la persévérance desquelles ce procès n'aurait pas eu lieu, et l'importance de la reconnaissance de leurs droits à la vérité, la justice et à réparation. Leur combat continue donc, car des procédures de demandes de réparation devraient débuter. Cette affaire met, d'autre part, en lumière le rôle des ONGs qui accompagnent les victimes, dont bien-sûr la FIDH et ses organisations membres au Tchad et au Sénégal depuis 20 ans. Enfin, cette affaire nous a appris que l'impunité en Afrique ne sera pas vaincue sans que les États, à l'instar du Sénégal, prennent leur responsabilité pour juger de façon juste et impartiale dans leurs pays ou en Afrique les auteurs et responsables des crimes les plus graves.

 

JusticeInfo : Le nom de l'actuel président tchadien Idriss Deby Itno, chef d'Etat-major de l'armée à l'époque des faits, a été souvent cité durant le procès Habré. Estimez-vous que justice ait été vraiment rendue sans qu'il ait comparu ?

L'actuel président tchadien Idriss Deby Itno était effectivement le chef d'État-major de l'armée à l'époque et sa responsabilité a été évoquée notamment dans les événements qui se sont déroulés à Sar et plus globalement la séquence répressive que l'on appelle "septembre noir" en 1984. En tant qu'actuel chef de l'État tchadien et débutant son cinquième mandat, il n'est  pas inquiété par  la justice et ne s'est donc pas expliqué sur sa responsabilité présumée dans le régime Habré.
Aurions-nous dû attendre que tous les protagonistes de cette sombre dictature soient jugeables pour engager le procès Habré ? Combien de temps aurions- nous dû attendre de plus ? Un temps sans doute trop long pour les victimes, dont une partie est déjà décédée. Juger Habré était nécessaire pour les victimes, pour le Tchad, pour l'Afrique et pour l'Histoire. Cela ne nous empêche pas de continuer de demander à ce que tous les plus hauts responsables présumés de crimes internationaux soient traduits en justice. C'est ce que la FIDH et ses organisations membres ainsi que les associations de victimes n'ont cesse de faire.

 

JusticeInfo: A l'annonce de l'ouverture du procès Habré, N'Djamena a jugé dans la précipitation des complices présumés d'Hissène Habré. Une façon d'éviter des déballages qui auraient éclaboussé Idriss Déby ?

 Il est évident que le jugement dans la précipitation des ex-agents de la DDS (NDLR : Direction de la Documentation et de la Sécurité), la police politique du régime Habré, à N'Djamena en 2015 alors que nous le demandions depuis plus de 10 ans démontre que le Tchad n'avait probablement aucune envie de les voir témoigner devant les CAE. Ces agents avaient de surcroît toute leur place aux côtés d'Hissène Habré dans le box des accusés à Dakar. Auraient-ils pour autant éclaboussé Idriss Deby ? C'est possible mais pas certain non plus. Le Tchad a-t-il craint des mesures de clémence des CAE à leur encontre ? C'est une hypothèse. Nous regrettons seulement que le procès mené devant les CAE n'ait pas pu être également celui de l'ensemble des rouages du régime Habré en plus de celui d'Habré lui-même. Mais cela n'enlève rien à l'exemplarité avec laquelle le procès a été mené par les CAE et à la dimension historique de ce verdict.

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