Sans information, pas de réconciliation

Gbagbo : Scènes de liesse à Abidjan, déception des victimes

L’annonce par la Cour pénale internationale (CPI) de l’acquittement de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo et de son ministre Charles Blé Goudé a donné lieu à de grandes scènes de joie parmi leurs partisans. Tandis que certaines victimes exprimaient leur désarroi. « Ceux qui sont morts, c’est gratuit finalement ? » a interpellé l’une d’entre elles.

Gbagbo : Scènes de liesse à Abidjan, déception des victimes©Kassoum KONEDes ivoiriens brandissent une affiche publicitaire de Laurent Gbagbo dans les rues de Yopougon (Abidjan), le 15 janvier 2019.
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En parcourant les communes du sud d’Abidjan en fin d’après-midi, ce mardi 15 janvier 2018, les automobilistes ont dû être bien surpris. Habituellement soumis à un trafic des plus difficiles à ces heures, ils trouvèrent des routes particulièrement aisées à traverser.

« Les gens sont rentrés plus tôt pour fêter la libération du Woody », commente un jeune conducteur de taxi à un feu tricolore, dans la commune populaire de Koumassi. S’il est difficile de confirmer ses dires, « la fête » des partisans de Laurent Gbagbo (surnommé « le Woody », l’homme valeureux) est néanmoins un fait indéniable. Dès l’annonce de la décision de la Chambre de première instance de la Cour pénale internationale (CPI) acquittant l’ancien président ivoirien, des cris de joie se sont fait entendre en plusieurs endroits de la capitale économique du pays.

Accompagnés des coups de klaxon des automobilistes, certains partisans de l’ex-chef d’Etat et de son bras droit, Charles Blé Goudé, ont rapidement pris la rue. Dans la commune de Yopougon, la plus peuplée de Côte d’Ivoire, considérée comme un fief pro-Gbagbo, femmes, hommes et enfants ont exprimé leur joie, le visage badigeonné de talc ou de kaolin, sur le bitume chaud de la mi-journée. Chantant, dansant, sifflet à la bouche, ils se sont fait remarquer, sans heurts. Même si l’engouement populaire était moindre par rapport à celui qui avait suivi, en décembre dernier, la fausse annonce d’une libération provisoire de Laurent Gbagbo, les « Gbagbo ou rien », comme on les surnomme, se sont bien fait entendre.

« Que les Ivoiriens dansent »

Quelques minutes après cette annonce, Simone Gbagbo, épouse de l’ancien numéro 1 ivoirien, s’est exprimée. Depuis son domicile et assistée de son avocat Ange Rodrigue Dadjé, l’ancienne Première dame à appeler les Ivoiriens à fêter cette décision. Toujours très attachée à ses croyances religieuses, Simone Gbagbo a félicité les avocats de la défense sur qui elle a appelé « la grâce de Dieu ». « Côte d’Ivoire, réjouissez-vous sans débordements. Nous avons le droit de nous réjouir. Que toute la Côte d’Ivoire se réjouisse parce que c’est un grand jour pour la nation ivoirienne. Que les Ivoiriens dansent et rendent gloire à notre Dieu », a-t-elle déclaré.

Scènes de liesse dans les rues d'Abidjan (Yopougon)
Scènes de liesse dans les rues d'Abidjan (Yopougon) - © Kassoum Kone

Simone Gbagbo avait été condamnée à vingt ans de prison en 2015 pour atteinte à la sûreté de l’Etat, avant d’être amnistiée en août 2018 par le président actuel, Alassane Ouattara. Convaincue que son époux et Charles Blé Goudé « n’auraient jamais dû être déportés à la CPI », elle a indiqué que cet acquittement allait apporter un coup d’accélérateur au processus de réconciliation nationale. « L’adage dit que le mensonge court vite », a-t-elle dit, « il va toujours vite mais la vérité rattrape toujours le mensonge. Gbagbo Laurent est innocent. Blé Goudé est innocent. Depuis le début, nous disons que la réconciliation ne peut pas se faire sans Laurent Gbagbo. Aujourd’hui, la CPI l’a libéré. Qu’il rentre chez lui et qu’il réalise avec le reste du peuple de Côte d’Ivoire cette réconciliation que tout le monde souhaite. »

« Finalement, qui nous a tués ? »

La décision des juges de la CPI ne fait cependant pas l’unanimité à Abidjan. Déjà, aux premières heures de la journée, des personnes se présentant comme des victimes de la crise post-électorale de 2010-2011 avaient mis le feu à des pneus dans le quartier d’Abobo, ainsi que dans les environs de la ville d’Anyama. Elles souhaitaient protester sans attendre la décision de la Cour, avant d’être rapidement dispersées par les forces de l’ordre. Par la voix d’Issiaka Diaby, président du Collectif des victimes de Côte d’Ivoire (CVCI), elles ont exprimé leur indignation. Joint par téléphone, celui-ci s’est dit « profondément déçu » par la décision de la cour de La Haye. « C’est un vrai coup dur pour les victimes », a-t-il indiqué.

Agé de 58 ans et handicapé par une balle qui a perforé sa jambe en 2010, Traoré Yacouba, ex-charpentier résidant à Abobo, a également fait part de ses inquiétudes. « Finalement qui nous a tués ? On nous dit aujourd’hui que Gbagbo n’a rien fait. De l’autre côté aussi [le camp du président Ouattara], personne n’est jugé. Ceux qui sont morts, c’est gratuit finalement ? Que Dieu nous aide », a réagi ce père de famille qui continue de courir après une indemnisation.

Les politiques à la manœuvre

La scène politique ivoirienne a également réagi. Du côté du parti au pouvoir, on a joué la carte de la sobriété, en prenant tout simplement acte de la décision de la CPI. Cissé Bacongo, conseiller du président Ouattara, a indiqué sur les ondes de Radio France Internationale que cette décision n’était point un revers pour le pouvoir d’Abidjan. « Le président Ouattara et le gouvernement ne sont pas déjugés », a-t-il commenté.

L’acquittement de Laurent Gbagbo a, en revanche, été vivement salué par un autre ancien président ivoirien, Henri Konan Bédié, ex-allié d’Alassane Ouattara qui, dans un communiqué, a décrit ce verdict comme « une opportunité qui renforce les chances de la réconciliation nationale et de la consolidation d’une paix durable dans notre pays », en exprimant sa « grande joie » face au double acquittement.

En attendant une réaction officielle des autorités qui devrait intervenir lors du prochain Conseil des ministres, la classe politique se prépare déjà au retour de Laurent Gbagbo, un peu plus d’un an avant l’élection présidentielle d’octobre 2020. Même s’il reste sous le coup d’une condamnation à vingt ans de prison par un tribunal ivoirien, dans l’affaire dite du « casse de la BCEAO » [Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest], et sans attendre l’issue d’un éventuel appel de la procureure de la CPI, les Ivoiriens – et en tête d’entre eux la classe politique – s’apprêtent à composer avec un Laurent Gbagbo à nouveau présent physiquement sur une scène ivoirienne qu’il n’a jamais véritablement quittée.

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