Sans information, pas de réconciliation

Moi, journaliste centrafricaine à la CPI…

Les audiences de la Cour pénale internationale sont suspendues jusqu’au 11 octobre dans l’affaire Yekatom-Ngaïssona. La poignée de journalistes centrafricains ayant pu y assister à La Haye est de retour à Bangui. Quelles impressions gardent-ils de cette expérience hors-norme ?

Moi, journaliste centrafricaine à la CPI…©Inès Laure Ngopot« Lorsqu’une audience est publique en Centrafrique, cela sous-entend que les médias peuvent filmer, prendre des images et enregistrer le déroulement du procès. Mais c’est tout à fait le contraire à la CPI », témoigne Ines Laure Ngopot, envoyée spéciale à La Haye pour Radio Ndeke Luka (ici dans la salle de presse de la Cour pénale internationale).
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« L’aventure était aussi excitante que stressante » témoigne Inès Laure Ngopot, jeune journaliste centrafricaine envoyée spéciale de la Radio Ndeke Luka à La Haye, qui a accepté de confier à JusticeInfo.net ses impressions personnelles, qu’elle nous transmet à la descente de son avion à Bangui. Inès nous raconte :

Arrivée à La Haye

« Le travail d’un journaliste qui n’a jamais couvert une cour internationale est souvent rempli de stress et de peur de ne pas respecter les principes du droit international. C’est donc mon cas en arrivant à La Haye, il y a plus d’une semaine pour l’audience de confirmation des charges [d’Alfred Yekatom et de Patrice-Edouard Ngaïssona] devant la Cour pénale internationale (CPI), invitée par Free Press Unlimited et Journalists For Justice pour suivre de près et vivre l’ambiance de cette audience. »

Procureure fantôme

« Ma première surprise a été de constater que depuis l’ouverture de cette audience jusqu’à la fin, la procureure de la CPI Fatou Bensouda n’était pas présente dans la salle. Car au niveau national, dans le cas d’une session criminelle par exemple, le procureur général près de la Cour d’appel dans une des trois régions prend toujours part au déroulé du procès jusqu’à la fin. Une rencontre de moins de 10 minutes entre Bensouda et la délégation centrafricaine a simplement permis aux journalistes centrafricains d’avoir une déclaration de 18 secondes, adressée aux victimes. »

Défense renforcée

« Du côté de la défense, je trouve que le conseil de chaque suspect se défend comme il peut, mais comme l’affaire a été jointe le 20 février dernier et étant donné que je ne connais pas tout le mécanisme du fonctionnement de la CPI, je croyais que la défense des deux suspects allait être unique. »

Débats très policés…

« Couvrir cette audience de confirmation des charges devant la CPI était très utile pour me perfectionner en tant que chroniqueuse judiciaire. Durant l’audience, je pensais que les avocats allaient hausser le ton entre eux et contre le bureau du procureur, comme cela se fait souvent en RCA entre la défense et le ministère public. Mais là, peut-être que comme ce n’est pas le procès proprement dit, les gens sont calmes… »

… mais propos pouvant nourrir la haine

« Nous, journalistes centrafricains avons conscience de notre rôle vis-à-vis du public. Comme le pays est au stade du post-conflit, nous devons éviter de nourrir la haine chez nos auditeurs ou lecteurs. Lors de cette audience, les juges, le bureau du procureur y compris la défense ont beaucoup utilisé des propos durs, qui risqueraient d’impacter négativement sur le public. On parle par exemple de personnes ‘égorgées’, de la ‘population musulmane qui a été massacrée par les anti-balakas’, d’un conflit ‘religieux’, etc. Ce sont des propos que nous journalistes centrafricains ne pouvons pas relayer tels qu’ils ont été dits. Nous essayons de le dire d’une autre manière tout en gardant l’idée exprimée. Car le conflit centrafricain n’est pas religieux. C’est plutôt je dirais un conflit d’intérêts. Quand les parties au procès disent par exemple ‘les musulmans du PK5’, nous nous essayons de dire ‘la population civile de PK5’, sachant qu’au Km5 [quartier de Bangui, NDLR] il y a des musulmans et non musulmans. »

Inès Ngopot, envoyée spéciale de Radio Ndeke Luka (Centrafrique) à la Cour pénale internationale
Inès en entretien avec Milène Dimitry, conseillère principale d'Alfred Yekatom, avec le petit groupe de journalistes centrafricains venu assister à l'audience préliminaire dans l'affaire Yekatom-Ngaïssona à la Cour pénale internationale.

Francophonie négligée

« Cette audience qui concerne la République centrafricaine, un pays francophone, devrait prendre en compte l’aspect de la langue. Nous journalistes centrafricains avons été très déçus quand certains documents importants pour nos articles étaient écrits en anglais. Cela a rendu notre travail très difficile. »

Trop de huis clos

 « Par ailleurs, la Cour a certes une belle salle d’audience, cependant il est déplorable que certaines parties se déroulent à huis clos. C’est vraiment un manque à gagner pour nos auditeurs et lecteurs et surtout pour les victimes qui attendent beaucoup de l’issue de cette audience. »

Interdits inexpliqués

« Pour la journaliste centrafricaine que je suis, je pense que la Cour devrait expliquer aux médias pourquoi certaines personnes ne devraient pas être interviewées. Dans le cas des femmes des suspects par exemple. Aucune d’elle ne nous a accordé une interview et elles nous ont indiqué plus tard qu’on leur a interdit de parler aux médias. »

« Lorsqu’une audience est publique en Centrafrique, cela sous-entend que les médias peuvent filmer, prendre des images et enregistrer le déroulement du procès. Mais c’est tout à fait le contraire à la CPI. Nous devons nous limiter à nos prises de notes et à des interviews faites avec les parties au procès. »

La femme du maître

« Autre chose qui a attiré mon attention est l’implication de la femme de maître Geert-Jan Alexander Knoops, le conseil principal de Patrice-Édouard Ngaïssona. Elle est avocate certes, mais étant donné qu’elle ne fait pas partie de l’équipe de la défense, qu’est-ce qui lui donne le droit de représenter son mari comme elle le faisait ? Pourquoi ne pas choisir un autre membre de l’équipe de la défense ? Mme Knoops a même coupé une interview en langue nationale accordée par Me Timoléon Kokongo, l’un des avocats centrafricains de M. Ngaïssona sous prétexte que son mari ne comprenait pas le sango. L’interview a été arrêtée. Elle semble ignorer que cette audience concerne la population centrafricaine dont certains ne comprennent ni l’anglais ni le français. »

« Demain si je repars à La Haye pour couvrir un autre procès, je sais que je tirerais profit de cette première expérience remplie de stress » conclut Inès.

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