Sans information, pas de réconciliation


Condamnation de Mladic : ce que disent les 1800 pages du jugement

©©Dimitar DILKOFF / AFPUne proche d'une victime suit l'annonce à la télévision du verdict condamnant Mladic à côté de Srebrenica le 22 novembre
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« Les vrais héros sont les victimes et les survivants qui n’ont jamais abandonné leur quête de justice » a salué le procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), Serge Brammertz, quelques minutes après le verdict prononcé le 22 novembre contre Ratko Mladic. L’ex chef militaire des Serbes de Bosnie a été reconnu coupable de génocide à Srebrenica, de crimes contre l’humanité pour l’épuration ethnique des villes de Bosnie et du siège de Sarajevo, et de crimes de guerre pour la prise en otage de personnels des Nations unies pour empêcher l’intervention de l’Otan.

Toujours salué en héros par les autorités de Republika Srpska et chez certains nationalistes serbes à Belgrade et Sarajevo, le général Mladic aura néanmoins déserté avant d’entendre sa condamnation. Mercredi matin, alors que les juges viennent d’acter les persécutions, les tortures, les viols, les transferts forcés de population, les meurtres, les pilonnages commis par ses forces dans toute la Bosnie, qu’ils abordent la responsabilité de Mladic dans ses crimes, l’accusé réclame une pause. L’ex chef bosno-serbe souffre de pression artérielle. Ses avocats demandent un délai. Refusé. Debout, Ratko Mladic pointe un index vengeur vers les juges. « Mensonges, crie-t-il, vous êtes des menteurs ! ». Il est illico expulsé par trois gardiens, à la demande du président. Dans la galerie publique, les représentants de victimes des camps de détention, de Srebrenica, de Prijedor, et d’autres écoutent, jusqu’au bout, le verdict des juges.


Le courage des témoins


Pour Serge Brammertz, ces héros, les témoins, « ont fait preuve d'un réel courage en venant au Tribunal pour dire la vérité et affronter les hommes qui leur ont fait du tort » dit-il avant de « les remercier et les reconnaitre ». Le jugement de plus de 1800 pages relate des dizaines de parcours dramatiques dans la guerre de Bosnie-Herzégovine (1992-1995) qui a fait plus de 100 000 morts et dont les survivants sont venus déposer à la barre du tribunal lors des quatre années du procès de Ratko Mladic. Parmi ces récits, celui d’un groupe de bosniaques musulmans, qui le 31 mai 1992 est encerclé près du pont de Vrhpolje à Sanski Most. Quatre hommes sont d’abord tués sur la route. Un autre à côté du pont. Les autres sont forcés de sauter dans la rivière un par un. Une fois dans l’eau, les soldats de Mladic ouvrent le feu. Vingt-huit hommes sont tués dont un mineur et un vieillard. Un seul a survécu. Le jugement raconte aussi l’histoire de 24 prisonniers musulmans bosniaques qui en juillet 1992 sont transportés dans un camion bâché jusqu’au camp de Manjaca. L’eau a été confisquée. Ils ont été forcés de manger du sel, avant d’entamer un voyage de 9 heures. Pour tenter de survivre, ils ont bu leur propre urine. Le drame encore d’Anita Pisa, une petite fille de 3 ans qui le 13 décembre 1992 retire ses chaussures dans le porche d’entrée de la maison de ses parents à Sarajevo, lorsqu’elle est abattue d’une seule balle par un sniper, placé à 900 mètres de distance. Des dizaines d’autres récits racontent l’horreur de la guerre. A elle comme à des milliers d’autres, la justice est rendue dans ses termes dénués d’émotion, froids, techniques, précis. Elle se rêve imparable. Une arme de papier contre tout révisionnisme.


L’épuration ethnique : Un crime contre l’humanité pour extermination


Ce procès, qui a duré quatre ans, ne comportait qu’une seule véritable inconnue : les juges reconnaitraient-ils qu’un génocide a été commis dans toute la Bosnie-Herzégovine aux ordres de Mladic, comme le demandait le procureur ? En ex-Yougoslavie, le terme est sensible tant il rappelle d’autres heures sombres, celles de la Seconde guerre mondiale. Ce chef d’accusation a été rejeté dans d’autres procès. Il l’est de nouveau ce 22 novembre. Mais cette fois, le tribunal estime que dans plusieurs villes de Bosnie, « certains auteurs (…) ont eu l’intention de détruire les Musulmans de Bosnie ». Si Mladic est acquitté de ce chef de génocide, les juges le reconnaissent néanmoins coupable, pour ces faits-là, du pire des crimes contre l’humanité, celui pour « extermination ». On attendait aussi du jugement qu’il précise l’implication de la Serbie dans les crimes commis en Bosnie. Le verdict est basé sur 592 témoignages et près de 10 000 pièces à conviction : des discours de Mladic à l’Assemblée des Serbes de Bosnie ; pièce P1431 de l’accusation ; des écoutes téléphoniques, des vidéos,  les minutes du Conseil suprême de défense à Belgrade et les registres militaires de l'armée yougoslave. Belgrade a longtemps résisté à l'ouverture de ses archives. Après un sévère bras de fer entre le tribunal et les autorités serbes, Belgrade avait fini par en livrer une partie ; même si beaucoup ont été détruites, dont celles relatives à Srebrenica ; à la condition qu'elles restent confidentielles. Il en ressort que 90% des munitions utilisées par les troupes de Mladic tout au long de la guerre ont été fournies par la Serbie, qui envoyait aussi ses armes, ses fournitures et ses officiers, payés par Belgrade. Mladic était « en contact direct », écrivent les juges, avec Slobodan Milosevic, président de ce qui reste alors de la Yougoslavie, Jovica Stanisic, le maître espion de Belgrade, Momcilo Perisic, le chef d’Etat-major, et d’autres. Le premier est mort dans sa cellule en 2006, avant la conclusion de son procès. Les deux autres ont été acquittés en 2013, dans des jugements encore controversés.


Mladic, le politique



Mladic, un officier et rien d’autre ? C’est ce qu’ont affirmé ses avocats durant tout le procès. Faux, ont répondu les juges, preuves à l’appui. Il est présent devant l’Assemblée des Serbes de Bosnie, il s’oppose à tous les plans de paix qui ne répondent pas à la carte qu’il a dessinée, il se rend régulièrement à Belgrade. Lorsque au début de la guerre en Bosnie en mai 1992, Radovan Karadzic annonce les « six objectifs stratégiques », qui prévoient notamment d’ « établir des frontières séparant le peuple serbe des deux autres communautés ethniques », de « diviser Sarajevo », et s’ « assurer un accès à la mer », Mladic fraichement nommé à la tête de l’armée bosno-serbe, répond alors, prévenant de l’ampleur de la tâche. « Les gens sont des peuples et non des pions et ils ne sont pas des clés dans la poche qui peuvent être déplacées d'ici à là ». « Nous ne pouvons pas nettoyer », ajoute Mladic, « nous ne pouvons pas utiliser un tamis pour que seuls les Serbes restent et que les autres partent ». L’officier supérieur veut des moyens. Il veut aussi définir le territoire et désigner l’ennemi, peu importe que ce soit ceux qui « agitent (…) les hordes de Musulmans et les hordes de Croates ». Entre les deux, il propose de choisir « les ennemis les plus faciles à battre et s’allier avec les autres ». Au cours de son procès, Mladic avait nié tout rôle politique en Bosnie-Herzégovine. Il s’est présenté en chef militaire, exécutant les ordres donnés par Radovan Karadzic, au premier chef. Mais il est en fait partout : Ils s’opposent aux négociations de paix qui empêchent la jonction des territoires où les Serbes sont majoritaires : ceux de la Republika Srpska, la Krajina et au-delà. En d’autres mots, la « Grande Serbie ». En 1993, il rejette un plan qu’il juge favorable aux Croates, pour ne pas placer « le peuple serbe dans les mâchoires de [Franjo] Tudjman », le président nationaliste croate d’alors. Tout au long de la guerre, il empêche l’accès de l’aide humanitaire à ses ennemis, ou la négocie. En 1993, lors de discussions avec le général Philippe Morillon, qui tente d’obtenir le déploiement d’un bataillon de casques bleus dans la région de Banja Luka, il dit être « le Napoléon des Balkans ». Lorsqu’on s’oppose à lui il menace : Il ne laissera pas Sarajevo « tant que quelqu’un y respire ». Une autre fois, il affirme que « toute la Bosnie brûlera si je parle ». Il l’a ordonné. Mladic est sur tous les fronts : militaires, politiques et diplomatiques.

 

Du TPIY au MICT

L’issue était attendue, mais le jugement marque la page la plus emblématique du TPIY. Ce verdict signe aussi la fin de près de 25 années d’enquête et de procès. Le 29 novembre, la chambre d’appel décidera du sort définitif de responsables croates. L’Onu a mis en place le Mécanisme des tribunaux internationaux (MICT), chargé de boucler les dernières affaires des TPI pour le Rwanda et l’ex-Yougoslavie : procès en appel, de Radovan Karadzic, Vojislav Seselj et désormais Ratko Mladic, comme l’a annoncé l’un de ses fils. Il conduit aussi le nouveau procès ordonné par la chambre d’appel contre Jovica Stanisic, l’ancien chef des renseignements de Belgrade, et l’un de ses associés. Le MICT a repris la traque des derniers fugitifs rwandais.


Regarder l’avenir



A l’annonce du verdict, quelques nationalistes serbes ont manifesté à Sarajevo. A Srebrenica, Radio France Internationale (RFI) rapporte la colère d’un survivant. « Ce verdict pour un homme qui est presque mort, ça veut dire quoi ? interroge Muhizin Omerovic. Nous n’avons pas d’Etat et ça c’est le plus grand problème ici. La Bosnie elle est détruite. Le pays est partagé en deux, et ça c’est légalisé, c’est accepté par la communauté internationale, qui a fait tout ce théâtre aujourd’hui ». A Belgrade, le président Aleksandar Vucic, ex compagnon de route de Slobodan Milosevic, a regretté que les responsables de crimes commis contre les Serbes n’aient pas été condamnés. Mais cela « ne doit pas être pour nous un prétexte pour justifier les crimes commis par des Serbes », a-t-il dit. De son côté, le Haut-Commissaire des Nations aux droits de l’Homme, Zeid Ra’ad al Hussein, a salué la condamnation, faisant de Mladic « la quintessence du Mal ». Pour le conseiller spécial de l’Onu pour la prévention du génocide, Adama Dieng, le jugement « ne concerne pas seulement le passé mais aussi l’avenir. Dans une région où l’on voit niés certains des crimes les plus odieux commis pendant le conflit armé et la glorification des criminels de guerre, la justice seule ne mènera pas à la réconciliation, mais il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans justice ». Depuis les premiers procès de ce tribunal créé par l’Onu en 1993, le nom de Ratko Mladic hantait tous les dossiers ouverts contre des soldats, des officiers, des miliciens et des politiciens bosno-serbes, condamnés avant lui. Jusqu’à son arrestation en Serbie en mai 2011, l’ombre de Ratko Mladic était dans toutes les pièces à conviction, ordres, témoignages, écoutes téléphoniques. Il manquait au banc des accusés. Sa place est désormais en prison. A vie.


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