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Côte d’Ivoire : les prisonniers du nouveau régime

Côte d’Ivoire : les prisonniers du nouveau régime©Sia Kambou/AFPMaison d'arrêt et de correction d'Abidjan
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Anciens hauts responsables civils ou militaires, journalistes, étudiants ou planteurs, les personnes arrêtées en Côte d’Ivoire après la chute du président Gbagbo viennent de presque toutes les professions. Combien sont-elles ? Gouvernement et opposition sont loin de s’accorder sur les chiffres alors que  de nouvelles arrestations ont eu lieu à la veille de l’élection présidentielle de l’année dernière.

 « Les officiers sont là, si moi, je tombe, ils tombent aussi », ainsi s’exprimait l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, s’adressant aux  militaires lors du cinquantième anniversaire de l’indépendance le 07 aout 2010. Mais les responsables militaires n’ont pas été les seuls à se retrouver derrière les barreaux après la chute de Laurent Gbagbo en avril 2011. De nombreuses personnes proches de la Majorité présidentielle, une coalition de partis qui soutenaient la candidature de l’ex - président, ont été arrêtées un peu partout en Côte d’Ivoire, dont la plupart ont été écrouées à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (MACA).
Qu’elles soient civiles ou militaires, toutes ces personnes arrêtées après la crise post-électorale qui a duré près de 5 mois et fait 3.000 morts, ont en commun d’avoir  avoir été à un moment ou un autre, proches de Laurent Gbagbo, de son épouse Simone ou de son parti, le Front populaire ivoirien (FPI). Il s’agit non seulement de personnalités connues sur l’échiquier politique national mais aussi de militants ordinaires du FPI ou de simples sympathisants, de planteurs, étudiants, employés ou mêmes domestiques de la résidence présidentielle. Et sans oublier bien-sûr des journalistes.



Pas moins de 400 prisonniers politiques en 2014



Combien de personnes ont –elles ainsi été jetées en prison après la victoire d’Alassane Ouattara ? Selon le rapport annuel 2014-2015 d’Amnesty international, le nombre de prisonniers politiques en Côte d’ivoire tournait alors autour de 700 personnes. En tout cas pas moins de 400, selon une liste déposée en 2014 après de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDHCI) par l’Association des Femmes et Familles des Détenus d’opinion de Côte d’Ivoire (AFFDO-CI), principale organisation de victimes de la crise post-électorale.
Pascal Affi Nguessan, l’actuel président du FPI, a confirmé ce chiffre au sortir d’une audience avec le chef de l’Etat le 21 janvier dernier.
Mais dans une déclaration publique, le gouvernement du président Alassane Ouattara a indiqué ne reconnaître que 256 détenus, qu’il a d’ailleurs refusé de qualifier de prisonniers politiques. On n’est pas pour autant très loin de la réalité si l’on sait que de nombreuses personnalités ont été arrêtées par la Direction de la surveillance du territoire et placées en détention dans des lieux secrets.
D’une manière générale, les procédures judiciaires traînent en longueur à cause de l’insuffisance des ressources matérielles et humaines, même si, en plus de cela, une source au ministère de la Justice ajoute que le personnel chargé de l’instruction avoue souvent ne pas savoir ce qui est exactement reproché à l’un ou l’autre prisonnier politique.
Parmi les prisonniers les plus connus, figurent l’ancien Premier ministre Aké N’Gbo  et l’ancien gouverneur de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) Dakoury Tabley, mais aussi Michel Gbagbo, fils de l’ex-chef de l’Etat ivoirien, et Simone Gbagbo, l’ex-première dame.


Le cas de Simone Gbagbo


Le cas de cette dernière est particulier à plus d’un titre. Agée de 65 ans, elle est la seule femme sur cette liste. Arrêtée en même temps que son époux  le 11 avril 2011, elle a été détenue  à Odienné pendant un peu plus de trois ans.  Réclamée  à maintes reprises par la Cour pénale internationale (CPI) qui juge actuellement son mari, elle a comparu dans son pays, dans un procès qui s’est ouvert le 26 décembre 2014 pour s’achever le 10 mars 2015, par une condamnation  à 20 ans de prison pour «attentat contre l’autorité de l’Etat, participation à un mouvement insurrectionnel et trouble à l’ordre public ».
Soixante-dix-huit autres prisonniers, notamment des membres du dernier gouvernement de Laurent Gbagbo et une quarantaine de jeunes accusés, à tort ou à raison, d’être des miliciens, avaient été également été jugés au cours de ce procès.
En dépit des promesses d’un procès équitable qui avaient été faites par les autorités ivoiriennes, de nombreux observateurs ont relevé pas mal d’insuffisances. Les avocats de Simone Gbagbo ont ainsi introduit un pourvoi en cassation auprès de la Cour suprême après sa condamnation en assises en mars 2015. Dans un jugement dont la lecture a duré à peine une dizaine de minutes, la plus haute instance judiciaire de Côte d’Ivoire a rejeté le 17 mars dernier le pourvoi de Simone Gbagbo pour non – respect du délai légal. Le juge a par ailleurs indiqué que le recours aurait dû être déposé devant la chambre d’accusation de la Cour d’appel et non devant la Cour suprême.
Simone Gbagbo attend par ailleurs de comparaître à nouveau dans son pays pour des crimes de sang, qu’elle est accusée d’avoir commis durant la crise post-électorale.
Nul doute qu’elle aurait préféré répondre de ces actes présumés devant la CPI, aux Pays-Bas, aux côtés de son mari et de l’ex-ministre de la Jeunesse Charles Blé Goudé.



Nouvelles arrestations à la veille de la dernière présidentielle



Des opposants ont par ailleurs été arrêtés à la veille de la présidentielle de l’année dernière. C’est le cas de Kouya Gnepa Eric, un jeune homme cueilli par les forces de l’ordre suite à l’attaque de Grabo, une localité du  sud - ouest ivoirien, en avril 2015. Amputé de nombreux orteils, torturé et malade, le jeune homme est mort dans l’indifférence absolue de ses geôliers le 05 décembre dernier.
Le sort de Samba David est moins triste. Arrêté avec une trentaine d’autres personnes le 13 septembre 2015  pour avoir protesté, lors d’une marche interdite, contre l’éligibilité d’Alassane Ouattara au scrutin présidentiel de 2015, il sera par la suite condamné à six mois de prison, un jugement dénoncé par ses avocats pour qui le système judiciaire est à la solde du régime. Pire encore, selon les dernières informations, Samba David est encore maintenu en prison alors que sa peine est achevée depuis le 17 mars dernier.
Récusant  le terme de prisonniers d’opinions ou prisonniers politiques, le président Alassane Ouattara a annoncé,  dans son discours de fin d’année, le 31 décembre 2015, qu’il décidait d’user de ses pouvoirs constitutionnels, pour accorder des remises de peines totales ou partielles à 3. 100 prisonniers issus de la crise post-électorale. Au nombre de ces 3.100 bénéficiaires, l’on note des personnalités du FPI et de la Coalition nationale pour le changement (CNC, une plateforme fondée en mai 2015) toutes arrêtées à la veille de la dernière élection présidentielle.
L’opposition a aussitôt donné de la voix, en affirmant que « la Côte d’Ivoire n’a pas besoin de grâce mais plutôt d’un état de droit ».
Mais, pour Mamadou Koulibaly, ex- président de l’Assemblée nationale, et aujourd’hui président de l’association Liberté et démocratie pour la République (LIDER), la décision d’Alassane Ouattara a au moins le mérite de reconnaître, d’une certaine manière, l’existence de prisonniers politiques, fait nié depuis 5 ans par son gouvernement. Mamadou Koulibaly  demande cependant d’où le président Ouattara sortira ces 3.100 prisonniers, vu qu’ils n’ont jamais officiellement existé. Pourquoi Ouattara annonce-t-il gracier tant de prisonniers alors que son gouvernement n’en reconnaissait que 256 récemment ?  En tout cas, lors d’une récente rencontre avec le pouvoir, le FPI a remis au chef de l’Etat une liste de seulement 300 prisonniers.

Selon  un haut fonctionnaire du ministère de la Justice qui a requis l’anonymat, les pro-Gbagbo arrêtés après la crise de 2011 ne sont concernés par cette mesure de remise de peine. En réalité, il s’agit plutôt, selon la source, de prisonniers de droit commun car , "à y regarder de près, nulle part dans son discours du  31 décembre 2015, Alassane Ouattara n’a fait mention de prisonniers politiques". « J’ai décidé, conformément à l’article 49 de la Constitution, d’user de mon droit de grâce en procédant à des remises totales et partielles de peines. Cette décision permettra à des milliers de détenus de recouvrer immédiatement la liberté, et à d’autres de voir leur peine réduite. Il s’agit au total de 3100 personnes. », a textuellement dit le chef de l'Etat. Pour ce haut fonctionnaire, le discours présidentiel est clair et l'opposition ne cherche qu'à créer de la confusion.

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