Sanna Manjang, un homme décrit par la commission vérité comme l’un des deux chefs les plus redoutés des Junglers, un escadron de la mort sous le commandement de l’ancien président Yahya Jammeh, a plaidé non coupable le 15 janvier dernier devant la Haute Cour de Gambie pour deux chefs d’accusation de meurtre.
Manjang a été arrêté lors d’une opération conjointe des forces de sécurité gambiennes et sénégalaises dans la jungle de Casamance, au sud du Sénégal. Et le 3 décembre, il a été inculpé pour le meurtre en 2004 de Deyda Hydara, un éminent journaliste gambien, ainsi que pour les meurtres en 2006 d’un homme d’affaires nommé Ndongo Mboob et d’un cousin de Jammeh, Haruna Jammeh.
Pendant que la police gambienne commençait à constituer ces dossiers, Manjang a été transféré à la prison centrale de Mile 2, dans l’attente de sa comparution officielle devant la Haute Cour.
Changement soudain de stratégie de l’accusation
Mais le 15 janvier, les procureurs ont présenté de nouvelles accusations, retirant les assassinats de Hydara, Jammeh et Mboob, et les remplaçant par les assassinats de deux personnes méconnues, Kajali Jammeh et Samba Wurry – qui auraient toutes deux été tuées par Manjang à Kanilai, dans le sud de la Gambie, en 2006.
La commission vérité avait recueilli très peu d’informations sur les deux nouvelles victimes apparues dans l’affaire Manjang.
Kajali Jammeh aurait été un rebelle de Casamance et possiblement un trafiquant de cannabis. Il a été trouvé en possession d’une arme à feu et détenu pendant quelques jours en 2006. « [Sanna Manjang] a dit à Kajali : ‘Je vais te tuer, te couper la tête et donner tes restes à manger aux crocodiles.’ Et c’est ce qu’il a fait », a déclaré le témoin Ensa Keita en mars 2020 devant la commission vérité (TRRC). L’ancien président Jammeh possédait plusieurs bassins à crocodiles dans sa résidence de Kanilai. Samba Wurry, pour sa part, aurait été un voleur de bétail et aurait également été exécuté à Kanilai par Manjang.
Deux des familles des victimes, celles de Deyda et Haruna, ont déclaré à Justice Info qu’elles n’avaient pas été informées au préalable par l’État du changement de plan, ce qu’elles ont trouvé « décevant ». Ces familles ont déclaré avoir été interrogées pendant la phase préparatoire des accusations portées contre Manjang pour le meurtre présumé de leurs proches.
Le fils de Hydara, Baba, qui était présent au tribunal et n’avait pas été informé au préalable du changement de plan de l’accusation, s’est d’abord dit « furieux » face à ces changements inattendus. Il s’est ensuite déclaré satisfait sans en dire plus de l’explication fournie par un responsable du ministère de la Justice.
Les nouvelles accusations reposent uniquement sur le témoignage de Keita. Un ouvrier de Kanilai, qui a eu des démêlés avec l’ancien président Jammeh et qui a affirmé que, pendant sa détention il a été témoin du meurtre de Kajali Jammeh. En 2006, Keita dit avoir obtenu un contrat pour fournir pour 2 600 dollars américains de gravier et de sable pour la construction de Kanilai, la résidence privée du président. Mais il n’a pas été payé. Ses demandes insistantes lors de visites répétées à la résidence de Jammeh lui ont valu d’être arrêté, détenu à Kanilai et torturé pendant environ un mois.
Aucun autre Jungler n’a corroboré ces affirmations. Dans le nouvel acte d’accusation, on trouve le nom de Keita, comme témoin à charge, et celui de deux enquêteurs de police.
Procès improvisé
L’arrestation de Manjang a été précédée par une annonce de l’ancien président Yahya Jammeh, qui promettait de rentrer de son exil en Guinée équatoriale. Bien que ce ne soit pas la première fois qu’il fait cette annonce, l’accélération de la mise en procès de Manjang, deux mois après son arrestation au Sénégal, serait liée à des préoccupations de sécurité nationale. Les autorités considèrent Manjang, un fidèle partisan de Jammeh, comme une personnalité à haut risque qui ne peut être laissée en liberté.
Un responsable du ministère de la Justice, s’exprimant sous couvert d’anonymat auprès de Justice Info, indique que ces circonstances ont contraint l’État à engager des poursuites malgré le manque de préparation. Le ministère public a opté pour des dossiers qui reposent sur le témoignage d’un seul témoin, à titre de mesure temporaire. Un procureur a par ailleurs confié à Justice Info qu’une autre option est envisagée pour garantir sa détention, qui consiste à persuader l’armée de traduire Manjang en cour martiale pour désertion.
En parallèle, l’avocat de Manjang, Sheriff Kumba Jobe, a déclaré à Justice Info qu’il avait l’intention de faire appel de la décision du tribunal sur la recevabilité des accusations, au motif que Manjang avait été inculpé en vertu d’un code pénal abrogé depuis.
En attendant le tribunal spécial
Des sources proches du parquet précisent que l’État retient intentionnellement les chefs d’accusation les plus cruciaux, tels que le meurtre d’Hydara, pour le futur tribunal spécial. En décembre 2024, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest a approuvé un partenariat avec la Gambie pour la création d’un tribunal mixte, qui se fait attendre.
Le tribunal spécial est toujours à la recherche de financement. Selon un porte-parole du gouvernement gambien, un procureur spécial, dont le nom n’a pas encore été rendu public, devrait être nommé en février 2026. Le gouvernement gambien a déclaré avoir réservé plus de cent mille dollars pour l’opérationnalisation du bureau du procureur spécial pendant un an. Sans donner plus de détails sur le calendrier, il a déclaré que le tribunal mixte commencerait à fonctionner une fois que le bureau du procureur aurait terminé la phase d’enquête.
De nombreux Junglers, accusés ou témoins potentiels, ont demandé des accords d’immunité, un pouvoir qui relève actuellement de la seule compétence du procureur spécial.
Manjang doit comparaître à nouveau devant le tribunal le 9 février, date à laquelle l’État devrait appeler son témoin.





