Le Frivao au cœur d’un nouveau scandale à plusieurs millions de dollars 

Après l’ancien ministre de la Justice Constant Mutamba, c’est au tour de l’ancien coordonnateur du Frivao, Chançard Bolukola, de répondre de sa gestion de l’argent des victimes de la guerre des ‘‘Six jours’’. Bolukola est jugé, depuis le 21 avril, devant la cour d’appel de Kinshasa Gombe.

Chançard Bolukola, coordonnateur du Fonds de réparation et d’indemnisation des victimes des activités illicites de l’Ouganda en RDC (Frivao), est accusé du détournement d'une partie de ces fonds versés par l'Ouganda à la République démocratique du Congo en 2025. Image : capture d'une vidéo montrant Bolukola portant des habits siglés du Frivao.
Image extraite d’une vidéo montrant Chançard Bolukola lorsqu’il dirigeait le Frivao rendant visite à des victimes de la guerre des Six jours à Kisangani (RDC), postée sur son compte X le 21 mai 2025, avant qu'il ne soit arrêté et jugé pour détournement de fonds. © Frivao
Republier

« Comment un fonds destiné à la réparation des victimes peut se transformer en fonds d’enrichissement illicite ? », s’interroge Nestor, un jeune congolais du mouvement citoyen Lucha, à propos de ce nouveau procès pour détournement massif des réparations versées par l’Ouganda à la République démocratique du Congo (RDC) suite à un arrêt de la Cour internationale de justice (CIJ).

Outre le principal accusé, Chançard Bolukola, plusieurs hauts responsables d’établissements publics ont défilé à la barre, comme témoins, pour tenter d’éclairer la justice sur la destination de plusieurs millions de dollars détournés du Fonds de réparation et d’indemnisation des victimes des activités illicites de l’Ouganda en RDC (Frivao). Il s’agit notamment des directeurs généraux de la Société nationale d’électricité (Snel), de l’Institut congolais de la conservation de la nature (ICCN) et de la direction générale du Contrôle des marchés publics (DGCMP).

Une situation « insoutenable »

En marge du procès, le ministre de la Justice Guillaume Ngefa a été lui-même appelé à s’expliquer devant le Sénat sur la gestion de l’établissement public dont il a la tutelle. Répondant à une question d’actualité il a déploré, le 5 mai, une situation « insoutenable ». Pour Ngefa, le Frivao s’est détourné de sa mission de réparation pour devenir « le théâtre de dysfonctionnements systémiques et de détournements de fonds publics comme l’attestent douloureusement le premier procès qui a abouti à la condamnation de l’ex-ministre d’État de la Justice et garde des Sceaux et celui en cours contre le coordonnateur ad intérim ».

Sur 195 millions de dollars versés par l’Ouganda au mois d’août 2025, seuls 28 millions ont été décaissés en faveur des victimes, vraies, fausses et fictives et certaines ont dû payer des rétrocommissions après indemnisation, a déploré l’actuel garde des Sceaux.

Même si, début janvier 2026, Ngefa avait annoncé en conseil des ministres la reprise des indemnisations, elles demeurent suspendues. Le nombre de victimes certifiées serait passé selon lui de 3 000 en 2024 à 14 000 voire à 16 000 en 2025, ce qui suggère la présence dit-il de « fausses victimes ». Le 19 mars, le Frivao a lancé le recrutement d’un cabinet d’audit chargé d’analyser le fichier des victimes. Cela devrait permettre de relancer prochainement les indemnisations, soutient l’actuel ministre.

Vous trouvez cet article intéressant ?
Inscrivez-vous maintenant à notre newsletter (gratuite) pour être certain de ne pas passer à côté d'autres publications de ce type.

Florilège d’irrégularités dans l’attribution de marchés

Le procès en cours porte essentiellement sur des irrégularités dans l’attribution des marchés publics, reprochées à Bolukola, gestionnaire du Frivao entre sa nomination en août 2024 et son arrestation en juillet 2025. Il s’agit notamment du contrat d’électrification de Kisangani signé avec la Snel, mais aussi celui avec la société Divo SARL pour la réalisation d’un documentaire sur le Genocost [génocide pour l’appât du gain, NDLR] ou celui de la réhabilitation du jardin zoologique et botanique de Kisangani, géré par l’ICCN. A ceci s’ajoutent l’intervention de sociétés « fictives », selon l’accusation, qui estime que les différents marchés sous examen, conclus entre 2023 et 2025, dépassent les 30 millions de dollars.

L’Institut national de conservation de la nature aurait bénéficié d’un paiement de 4 millions USD, sans l’aval du conseil d’administration du Frivao, qui n’a pas même été tenu au courant, selon le président intérimaire de ce conseil, Dismas Kitenge, venu témoigner devant la Cour le 24 avril. De plus, précise-t-il, même si l’ICCN devait bénéficier de réparations, l’argent ne devrait pas provenir de la part allouée aux victimes mais plutôt des 18 % allouées à la réparation des dommages de ressources naturelles selon la répartition ordonnée par la CIJ.

Un documentaire de 6 minutes à prix d’or

À la même audience du 24 avril, Teddy Lwamba, actuel directeur général de la Snel, est venu témoigner en sa qualité d’ancien ministre des Ressources hydrauliques et de l’électricité. Il est revenu sur le contrat signé entre le Frivao et la société Congo Energy pour la réhabilitation de la centrale hydroélectrique de Kisangani, au bord de la rivière Tshopo, pour plus de 14 millions USD. Lwamba a déclaré avoir relevé des irrégularités dans ce marché, sans vouloir donner plus de détail, renvoyant la question à « l’autorité compétente en matière contractuelle » qui est le ministère du Portefeuille, qui gère toutes les entreprises publiques.

Congo Energy a en effet été choisie par l’ex-ministre Mutamba et c’est lui le donneur d’ordre de ce paiement, s’est défendu Bolukola.

Rudy Molamba, représentant de la société Divo SARL, est venu ensuite s’expliquer concernant la production d’un documentaire de 6 minutes, pour un montant de 1,6 millions USD versés par le Frivao selon l’accusation. Il s’agit d’une opération « erronée », a assuré à la cour le directeur général de l’entreprise, qui assure que « le trop-perçu est déjà remboursé », et que le contrat initial était de 640 000 USD hors taxe.

Bolukola, pour sa part, déclare qu’il avait reçu un « ordre de paiement verbal » de Mutamba.

Teaser publié sur X du documentaire sur la guerre des Six jours facturé au Frivao à prix d’or par la société Divo SARL, dont un représentant est venu s’expliquer au procès de Chançard Bolukola. Une opération « erronée » a-t-il assuré.

Dans son dossier d’accusation, il y a aussi la construction du bâtiment de l’Assemblée provinciale de Tshopo, à hauteur de 200 000 USD. L’institution provinciale n’existait pas lors de la guerre des Six jours et ne devait pas, par conséquent, faire l’objet d’une réparation dite « collective », soutient le ministère public. « En tant que première institution de la province, elle pouvait en bénéficier », réplique sans plus d’explication la défense de Bolukola.

Le paiement par le Frivao d’un montant de 250 000 USD, jugé « excessif » pour l’achat d’un terrain pour la construction d’un hôpital à Kisangani s’est également invité à la cour. « On est en train de parler de Kisangani comme d’un village. Kisangani, c’est la troisième ville du pays ; donc acheter un hectare à 250 000 USD ce n’est pas trop », a répondu la défense de Bolukola.

Le 30 avril, la cour avait demandé la comparution de l’ancien ministre de la Justice Mutamba, mis en cause systématiquement par Bolukola. Après avoir justifié son absence le 5 mai pour « raisons de santé », Mutamba refusera finalement de se présenter, le 19 mai. « Qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Je suis déjà condamné. Je ne vais pas comparaître », a-t-il répondu à l’agent de justice venu lui présenter le document l’invitant à comparaître. Mutamba purge actuellement une peine de trois ans de prison, prononcée en septembre 2025, pour avoir détourné près de 20 millions de dollars du Frivao.

Indignation de la société civile

Depuis sa mise en service, il y a trois ans en mai 2023, le Frivao fait l’objet de critiques sur sa gestion. Quatre ministres de la Justice et trois comités de gestion de l’institution se sont succédé, mais les questions de respect des procédures et de transparence se sont constamment posées.

Les détournements récurrents de la part des gestionnaires du Frivao suscitent l’indignation. Interrogé par Justice Info, le coordonnateur de la Nouvelle société civile congolaise dénonce ce qu’il appelle sa « politisation » : « C’est tout simplement de l’injustice pour des victimes qui ont déjà perdu les leurs, voire leurs maisons. C’est de la mal gouvernance. À partir du moment où les gestionnaires de ces fonds sont désignés par les politiques, imaginez la suite. S’il y avait une compétition [dans l’attribution des marchés du Frivao], il y aurait une culture de rendre compte, de la transparence. Quand ces fonds arrivent, personne ne nous le dit. Quand ils se les distribuent, personne ne nous le dit. C’est quand ça tourne au vinaigre, c’est là que le grand public se rend compte. C’est de l’injustice organisée et planifiée par ceux qui sont censés lutter contre l’injustice. C’est extrêmement grave et inquiétant même pour l’avenir du pays », dénonce Jonas Tshiombela.

La prochaine audience est annoncée pour le 2 juin, avec de nouvelles auditions prévues.

Republier
Inscrivez-vous à notre newsletter
Chaque fin de semaine (sauf exceptions), notre newsletter vous est délivrée par e-mail. Elle contient l'ensemble de nos contenus publiés depuis la précédente édition. Parfois nous en profitons pour annoncer un événement ou une publication majeure à paraître. Et c'est gratuit.