« Mon Dieu, je t’en prie, mon frère… non ! »
Un homme hurle en serrant contre lui la partie supérieure d’un corps humain. Des personnes, le visage couvert de sang, émergent des décombres d’un immeuble réduit en ruines, tandis que d’autres fouillent les débris à la recherche désespérée de leurs proches.
« Un massacre ! » s’écrie le caméraman. « Le régime a bombardé la station-service d’al-Mleiha avec un MiG. »
Le juge se tourne vers la jeune greffière assise derrière un ordinateur portable et lui demande d’arrêter la vidéo. Le silence s’installe dans la salle d’audience n° 4 du Palais de justice de Damas. Sous une arcade en bois frappée d’une imposante balance de la justice, le juge Fakhr al-Din al-Aryan lève les yeux vers l’accusé, debout dans une cage en fer à gauche dans la salle d’audience.
- Que répondez-vous aux accusations selon lesquelles vous auriez formé des groupes armés auxiliaires dans la Ghouta orientale qui ont bombardé la zone au mortier après l’attaque de l’armée de l’air d’Assad ? Ces tirs ont contribué au massacre qui a coûté la vie à plus de trente personnes.
- Je me suis contenté de présenter quelques personnes à Mohammad Zaour, le gendre de mon cousin, répond l’homme enfermé dans la cage. Je n’ai formé aucune milice ni ne les ai personnellement dirigées.
« Que Dieu ne pardonne jamais à celui qui a fait cela »
L’homme debout dans la cage est Wassim al-Assad, le premier membre de la famille Assad à être jugé depuis la chute du régime en décembre 2024. Le seul fait incontesté concernant Wassim al-Assad est qu’il est un cousin de l’ancien président syrien Bachar al-Assad. L’une des principales accusations portées contre lui est d’avoir formé des groupes armés pro-gouvernementaux, connus dans l’ancien système syrien sous le nom de « forces auxiliaires » ou milices locales.
Selon l’acte d’accusation lu par le tribunal, Wassim al-Assad est accusé d’avoir formé et dirigé deux groupes armés [non identifiés lors de l’audience], d’incitation au meurtre et à la violence, de trafic de drogue, d’avoir exploité ses liens familiaux à des fins de pillage et d’extorsion, d’avoir reçu de l’argent en échange de son rôle d’intermédiaire auprès des services de sécurité et des forces armées, et d’avoir fourni des armes, des fonds et un soutien logistique à des groupes armés ayant combattu dans la Ghouta orientale (Est de Damas).
Au cours de l’audience, le tribunal a diffusé plusieurs vidéos qui, selon l’accusation, établissaient un lien entre des groupes associés à Wassim al-Assad et des incidents violents. L’un d’entre eux s’est produit le 2 janvier 2013, lorsqu’une station-service de la ville d’al-Mleiha, dans la Ghouta orientale, a été bombardée. Selon un rapport du Réseau syrien pour les droits de l’homme, environ 70 civils ont été tués lors de cette frappe aérienne et lors d’une attaque qui a suivi, menée par des forces auxiliaires soutenant l’armée syrienne.
Durant la projection d’une de ces vidéos, Wassim al-Assad s’est exclamé : « Que Dieu ne pardonne jamais à celui qui a fait cela. » Il nie avoir joué un rôle direct dans l’attaque d’al-Mleiha, affirmant que son rôle se limitait à présenter des personnes les unes aux autres et qu’il n’a pas participé à la constitution de groupes armés.
Le tribunal diffuse ensuite des vidéos publiées par Wassim al-Assad lui-même sur les réseaux sociaux entre 2012 et 2024. Dans celles-ci, il évoque sa participation à des opérations militaires dans plusieurs régions, notamment dans la campagne de Damas et à Deir ez-Zor.

Interrogé par le président du tribunal, le cousin de l’ancien président a répondu :
- Ce n’étaient que des paroles en l’air. Tous les Syriens publiaient des vidéos comme celles-là, dit-il avant d’ajouter, d’une voix tremblante : pourquoi suis-je le seul à être pris pour cible ?
Le juge diffuse une autre vidéo datant d’août 2023, dans laquelle l’accusé se vante de son rôle, affirmant que lui et ses groupes menaient des opérations près de Deir ez-Zor.
- Votre Honneur, je vous demanderais juste de regarder attentivement la date de cette vidéo ! À cette époque, la situation à Deir ez-Zor était stable. Il n’y avait aucune opération militaire, déclare-t-il à la cour d’une voix douce et calme, provoquant quelques rires discrets dans la salle.
Sur une autre image montrée à l’audience, Wassim al-Assad apparait en train de pointer un fusil Kalachnikov vers un civil allongé au sol devant une voiture.
- L’homme sur la photo est mon ami. Nous prenions cela comme une blague. Il est évident que la photo a été prise dans une ferme !, réagit l’accusé en souriant.
Nouh Zaiter et le Captagon
En 2023, le ministère américain des Finances place Wassim al-Assad sous sanctions, l’accusant d’avoir facilité des activités liées au trafic de drogue et à la production de Captagon. Devant le tribunal, l’accusé nie toutes les accusations relatives au trafic de drogue ou à toute activité similaire. Les yeux rivés sur ses documents, le juge se tourne vers le box des accusés :
- Connaissez-vous Nouh Zaiter ?
- Oui, monsieur le président.
- Est-il nécessaire de montrer les photos où vous apparaissez tous les deux ensemble ?
- Ce n’est pas nécessaire. J’ai fait la connaissance de Nouh Zaiter via Facebook. Je l’ai rencontré une fois à l’hôtel Sheraton de Damas, et c’est à cette occasion que nous avons pris une première photo. La deuxième fois que nous nous sommes vus, c’était à Tartous.
Le juge lui demande s’ils ont déjà entretenu des relations d’affaires.
- Votre Honneur, si j’avais échangé ne serait-ce qu’une seule cigarette avec Nouh, il vous aurait été impossible de ne trouver qu’une seule photo de nous deux ensemble !
Formation de groupes armés sur la côte syrienne ?
Au cours de l’audience, Wassim al-Assad est également accusé d’avoir formé des groupes armés dans le but de semer le trouble sur la côte syrienne lors des violences de mars 2025, et d’avoir reçu des instructions de personnes situées hors de Syrie pour financer et diriger ces groupes, toujours par l’intermédiaire de Zaiter.
- J’ai reçu un appel de Nouh Zaiter. Il m’a dit que quelqu’un, du nom de Wiam Wahhab, me contacterait sous peu, explique Wassim al-Assad à la cour. Deux jours plus tard, un homme m’a appelé et m’a demandé ce que je comptais faire après les récents événements sur la côte syrienne, et si je souhaitais y recruter et armer des groupes. Je ne pouvais lui répondre qu’une seule chose : « L’œil ne peut rien contre le poinçon. » Ce à quoi vous pensez est désormais inutile. Je lui ai dit que ce qu’avait fait Miqdad Fteha n’avait apporté rien d’autre que des effusions de sang sur la côte.
Wiam Wahhab est un homme politique libanais, dirigeant du Parti de l’unification arabe, officiellement aligné avec le gouvernement Assad. Miqdad Fteha est un ancien commandant de groupes armés pro-gouvernementaux, qui s’est imposé comme l’une des figures appelant à la résistance armée contre le nouveau pouvoir après la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024.
« Aucun avocat n’a osé me défendre »
Le juge demande au greffier de présenter les preuves apportées par un plaignant, dont l’identité est protégée par le tribunal. Des photos apparaissent à l’écran montrant le plaignant couvert de contusions sur tout le corps, qu’il a déclaré être le résultat de tortures.
- Connaissez-vous cet homme ?, demande le juge à Wassim al-Assad.
- Son visage me dit quelque chose. Je le connais peut-être, mais je ne m’en souviens pas.
- Vous êtes accusé d’avoir enlevé cet homme avec des membres de votre groupe, de l’avoir torturé et d’avoir exigé une rançon en échange de sa libération.
- Votre Honneur, je me tiens aujourd’hui devant vous en vertu de la loi. Je n’ai aucune protection, et aucun avocat n’a même osé me défendre. Tout ce que je peux dire, c’est que la charge de la preuve incombe à celui qui a porté cette accusation, ajoute d’une voix calme l’homme debout dans un coin de la cage.
La première audience étant consacrée exclusivement à l’interrogatoire de l’accusé, le plaignant n’a pas été invité à répondre. Il est resté assis après que le juge lui eut demandé de se lever.
Ajournant l’audience au mercredi 15 juillet 2026, le juge a demandé à Wassim al-Assad s’il avait une dernière déclaration à faire.
- Je suis un citoyen ordinaire. Je travaillais dans le commerce. Je vendais des voitures et je travaillais dans l’import-export et le dédouanement. Il m’arrivait parfois de rechercher des appels d’offres publics susceptibles de me rapporter un certain profit. Mais je n’ai jamais été impliqué dans des effusions de sang. Oui, j’ai pris quelques photos, et j’ai peut-être un peu frimé. Je présente mes excuses au peuple syrien pour cela.
- Tout ce que je veux, votre Honneur, c’est que justice soit faite. Et si je mérite d’être exécuté, alors je l’accepte.






