Rex Masai a quitté son domicile le matin du 20 juin 2024, avec une bouteille d’eau, un drapeau kenyan et la conviction que les jeunes avaient le droit d’être entendus. Âgé de 29 ans, il a rejoint les manifestations nationales contre le projet de loi de finances, des manifestations alimentées par la colère face à la hausse du coût de la vie, à la corruption et à une classe politique qui, selon de nombreux jeunes Kenyans, ne les représentait plus. Le soir, le jeune homme était décédé, frappé par un tir à balles réelles, alors que la foule se dispersait dans le quartier des affaires de Nairobi.
Sa mère, Gillian Munyao, évoque le souvenir de son fils aîné, un jeune homme qui rêvait de devenir architecte, mais qui, lorsque la famille n’a plus eu les moyens de payer ses frais d’inscription à l’université, a trouvé un emploi dans un casino de Nairobi afin d’économiser pour financer les études de ses frères et sœurs. « Ma fille pleure encore, raconte Munyao. Elle me dit : “Maman, mon rêve est mort avec Rex.” »
Deux ans plus tard, Munyao est traversée par des sentiments ambivalents. Le gouvernement qui n’a pas su protéger son fils souhaite désormais indemniser sa famille dans le cadre du premier programme national de compensation du Kenya, destiné aux victimes des violences liées aux manifestations. Mais la reconnaissance de l’État, dit-elle, ne peut pas se substituer à la justice. « Aucune vie humaine ne vaut trois millions de shillings, affirme-t-elle. Que les responsables soient d’abord jugés, puis qu’on vienne nous parler d’argent ; l’argent ne peut qu’essuyer les larmes. »
Impunité des forces de sécurité
Alors que le Trésor commence à verser des indemnités aux victimes, l’Autorité indépendante de contrôle de la police (IPOA) et le Bureau du directeur des poursuites publiques n’ont obtenu aucune condamnation en lien avec les décès survenus lors des manifestations de 2024.
En effet, selon les organisations de défense des droits humains, dans la plupart des cas de recours à une force excessive et meurtrière lors des manifestations de 2023 à 2025, les autorités kenyanes n’ont ni enquêté ni poursuivi les forces de sécurité. Un rapport conjoint des ONGs Human Rights Watch et Amnesty International Kenya a révélé qu’au moins 31 personnes avaient été tuées lors des manifestations de 2023 contre la hausse du coût de la vie. En 2024, l’IPOA a déclaré avoir recensé 60 homicides, tandis que 26 personnes enlevées par la police sont toujours portées disparues. Et selon Amnesty International Kenya, en juin et juillet 2025, 65 décès et 341 blessés ont été recensés par l’IPOA. La Commission nationale kenyane des droits humains a, quant à elle, recensé 57 décès et au moins 531 blessés au cours de la même période.
Les arrestations ont également atteint des niveaux alarmants : l’IPOA a enregistré 760 arrestations en juillet 2025, soit le nombre le plus élevé d’arrestations en une seule journée pour l’année 2025. En 2026, les manifestations contre la hausse du prix du carburant du 18 mai ont donné lieu au plus grand nombre d’arrestations en une seule journée jamais enregistré à ce jour, avec 1.058 arrestations signalées. Et 355 autres arrestations ont été signalées le 25 juin 2026.

Comment le programme d’indemnisation fonctionne
Le Kenya a mis en place un fonds de 2 milliards de shillings kényans (KSh) (environ 13 millions d’euros) : c’est la première fois que le gouvernement alloue des fonds pour indemniser les victimes de violences policières commises lors des récents troubles politiques. Ce fonds est destiné à couvrir quatre périodes de violences : les manifestations post-électorales de 2017 ; la période post-électorale de 2022 ; les manifestations de Maandamano en 2023 et les manifestations menées par la jeunesse en 2024-2025.
Irũngũ Houghton, ancien directeur exécutif d’Amnesty International Kenya, fait remonter les origines de ce programme au Comité de dialogue national mis en place après l’élection présidentielle contestée de 2022. « L’opposition, menée par son chef de file, Raila Odinga, a organisé en 2023 une série de manifestations à l’échelle nationale qui se sont soldées par de violents affrontements avec la police ; cela a conduit le président William Ruto et Odinga à conclure une trêve politique, explique Houghton. Le Comité de dialogue national a été créé pour faciliter la médiation en vue d’un règlement politique, et ses recommandations comprenaient des compensations et des indemnités pour les victimes de violations des droits humains et de violences policières commises lors de manifestations publiques. »
Le gouvernement affirme que 1.101 victimes « vérifiées », sur un total de 1.815 demandes examinées, bénéficieront de ces mesures, notamment les familles des personnes tuées, les survivants de blessures permanentes ou légères, les victimes de violences sexuelles aggravées et les personnes ayant subi des destructions de biens. Par ailleurs, 35 familles de personnes disparues, dont le statut a été vérifié, et 135 survivants de la torture, restent exclus des premiers versements, dans l’attente d’un contrôle plus rigoureux.
Réexamen et re-traumatisme pour les victimes
« Soumettre les familles des disparus et les survivants de la torture à un deuxième examen par l’État constitue un obstacle illégal et discriminatoire qui inflige un nouveau traumatisme à ces familles », déclare Abner Collins Mango, avocat principal de la Coalition des victimes et des survivants contre la violence d’État. Il souligne que le groupe de travail nommé par le gouvernement n’a aucun pouvoir légal de modifier ou d’ignorer le cadre des compensations établi par la Commission nationale kenyane des droits humains.
Quant aux indemnités, elles varient selon les catégories de victimes. Les familles des personnes tuées devraient recevoir chacune 3 millions de shillings kényans (20.312 €) : c’est ce chiffre que Munyao évoque lorsqu’elle rejette l’idée qu’une indemnité puisse compenser la mort de son fils. Les survivants de la torture, de la détention et des blessures permanentes relèvent de tranches distinctes, d’un montant inférieur.
Houghton qualifie ce programme d’avancée significative, soulignant que les victimes méritent d’être reconnues sans avoir à attendre des années que les procédures judiciaires aboutissent, mais il estime aussi que le gouvernement ne devrait pas traiter l’indemnisation comme une fin en soi. Les réparations, affirme-t-il, traitent des conséquences subies par les victimes – la perte, les blessures et le traumatisme –, tandis que les poursuites traitent du crime lui-même en identifiant et en punissant les responsables. « Si un État verse une indemnisation financière sans punir les responsables, il considère les violations des droits humains comme un coût opérationnel plutôt que comme un crime, dit-il. Cela permet aux abus de se poursuivre en toute impunité. »
L’héritage inachevé de la Commission vérité
Le nouveau programme du Kenya trouve aussi ses racines dans la Commission vérité, justice et réconciliation (TJRC), créée en 2009 pour enquêter sur les injustices historiques commises depuis l’indépendance du pays en 1963 jusqu’aux violences post-électorales de 2008. Pendant quatre ans, la commission a recueilli les témoignages de plus de 40.000 victimes avant de publier son rapport en 2013, qui recommandait la création d’un Fonds de justice réparatrice couvrant les compensations, les soins médicaux, le soutien psychosocial et la réinsertion.
Aucune de ses recommandations n’a été mise en œuvre.
Agatha Ndonga, ancienne directrice de programme au Centre international pour la justice transitionnelle (ICTJ) pour le Kenya et désormais directrice des activités de cette ONG au Soudan du Sud, explique pourquoi le rapport de 2013 était politiquement controversé. « Il impliquait des personnalités de premier plan, recommandait des poursuites judiciaires et proposait des mesures telles que la saisie d’avoirs et la restitution de biens publics acquis de manière irrégulière, explique-t-elle. Sa mise en œuvre exigeait des décisions politiques que les gouvernements successifs n’étaient pas disposés à prendre. »
La vision plus large de la TJRC englobait des excuses publiques, des compensations communautaires, la restitution des terres et des réformes structurelles visant à remédier à la dépossession coloniale, à la marginalisation politique et aux tensions ethniques. La loi sur la TJRC prévoyait initialement que le rapport soit transmis au Parlement dans un délai de 21 jours et que sa mise en œuvre commence dans les six mois. Au lieu de cela, le Parlement a amendé la loi fin 2013 pour exiger un débat préalable, ce qui a bloqué le calendrier pendant des années.
« En tant que chef de l’État, le président William Ruto a le devoir constitutionnel de mettre en œuvre des réparations pour les victimes de violences d’État », martèle Ndonga. D’autant plus que le cadre actuel n’est même pas « global, ni rendu public ». « De nombreuses victimes, en particulier celles résidant dans les villes de l’arrière-pays, ignorent encore son existence, tandis que d’autres, qui ont besoin d’un accompagnement psychologique pour surmonter leur traumatisme ou d’un soutien psychosocial à long terme, ne relèvent pas de son champ d’application. »
Les limites de l’indemnisation
Pour Ruben Carranza, expert en matière justice réparatrice à l’ICTJ, l’une des limites du programme actuel est qu’il « ne répond pas aux revendications réelles de ceux qui ont manifesté ». « Il ne répond qu’aux préjudices physiques causés par l’État, mais pas à la cause profonde pour laquelle ces préjudices ont été infligés », explique-t-il.
Les manifestations contre le projet de loi de finances de 2024 portaient sur une politique économique aggravant des conditions de vie déjà difficiles. Les violences de 2017 reflétaient des divisions politiques et une marginalisation. Aucune de ces causes n’est traitée par la seule indemnisation financière.
Carranza fait valoir que l’indemnisation, à elle seule, risque de détourner l’attention de la police en tant qu’institution et des agents responsables. Les procédures engagées devant la Cour pénale internationale (CPI) à la suite des violences post-électorales de 2007-2008, rappelle-t-il, ont mis en évidence l’incapacité du système judiciaire national kenyan à traiter la violence politique.
« L’affaire devant la CPI n’a pas abouti à un acquittement ni à la conclusion que les accusés n’étaient pas responsables ; elle s’est simplement terminée sans aucune conclusion, explique-t-il. Les réparations mises en œuvre récemment ne devraient pas servir à renforcer davantage cette impunité. »
Pour Carranza, le Kenya est pris dans des cycles répétés d’abus parce que la responsabilité n’est jamais établie. « Personne ne semble devoir rendre des comptes au Kenya pour les violations des droits humains commises ; c’est pourquoi elles continuent de se produire. »
Ces préoccupations ne se limitent pas aux récentes manifestations. Un rapport de l’International Justice Mission Kenya sur la responsabilité de la police kenyane révèle que 43 % des Kenyans ont été victimes d’abus de pouvoir de la part de la police, les jeunes hommes urbains travaillant dans le secteur informel étant particulièrement visés par des extorsions et des détentions abusives.
Carranza s’inquiète de savoir quelles victimes sont mises en avant en ce moment. Alors que les violences liées aux manifestations et aux élections retiennent l’attention des médias et des responsables politiques, les abus commis par l’État lors d’opérations antiterroristes près de la frontière somalienne, ou les actions extrajudiciaires dans les quartiers informels de Nairobi, passent largement inaperçus. « Un programme trop restreint risque d’effacer discrètement les victimes que le pays a déjà laissées pour compte une première fois », met-il en garde.
Toujours pas d’excuses de l’État
La mère de Rex Masai attend toujours des excuses de la part de l’État. « Aucun représentant du gouvernement n’est jamais venu nous voir, note-elle. Personne ne s’est assis avec nous pour nous expliquer ce qui s’était passé, ni même pour nous dire : “Nous sommes désolés pour la perte de votre enfant” ».
La mort de son fils a bouleversé la vie de la famille. « Mon autre fils porte en lui la frustration d’avoir perdu son frère et participe aux manifestations chaque fois qu’elles ont lieu, explique Munyao. Je crains que le pire ne se reproduise. » Elle et son mari, Chrispin, ont tenté de le persuader de ne pas y aller, dit-elle, mais il estime que c’est la seule façon d’affronter la douleur qu’il porte en lui. « J’espère qu’une personne bienveillante pourra lui accorder une bourse pour qu’il poursuive ses études à l’étranger, en partie pour que je puisse cesser de craindre qu’une nouvelle manifestation ne m’enlève un autre enfant », confie Munyao.
Nouveau cycle électoral en 2027
En 2027, le Kenya connaîtra un nouveau cycle électoral. Bien que la Constitution kenyane protège la liberté de se réunir et de manifester pacifiquement, ces dernières années ont été marquées par de nombreuses accusations de recours excessif à la force par la police, d’arrestations arbitraires et de disparitions forcées.
Lors de la répression post-électorale de 2017, la Commission nationale kenyane des droits humains a recensé 94 décès, 247 blessés graves, plus de 1.000 détentions arbitraires et 201 cas de violences sexuelles. Lors des manifestations contre le projet de loi de finances de 2024, Amnesty International Kenya a recensé au moins 60 morts, plus de 1 300 arrestations arbitraires, 82 disparitions forcées et 10 cas d’abus sexuels. Dans son « Rapport mondial 2026 : Kenya », Human Rights Watch attribue en partie ce cycle d’abus à l’incapacité des autorités à enquêter et à poursuivre les forces de sécurité, même en présence de preuves d’usage excessif de la force. Pour des familles comme celle de Munyao, ce programme reconnaît enfin ce qui s’est passé ; quant à savoir s’il leur rendra justice, c’est une autre question. Deux ans après la mort de son fils, Munyao repense encore ce qu’elle aimerait pouvoir dire au président Ruto : « Vous êtes parent, je suis parent, vous ne voudriez jamais que votre enfant soit tué et que le meurtrier reste en liberté. Traitez-nous comme vous aimeriez être traité vous-même. »





