Shapla Chattar – une place située dans le quartier des affaires de Dacca, la capitale du Bangladesh – est aujourd’hui le théâtre d’une affaire très médiatisée devant le Tribunal pour les crimes internationaux du Bangladesh (ICT), où 41 personnes sont officiellement inculpées de crimes contre l’humanité pour la répression menée dans la nuit du 5 mai 2013 contre Hefazat-e-Islam, un groupe de défense des valeurs religieuses conservateur.
Hefazat est une organisation largement ancrée dans les réseaux de madrasas qawmi – qui regroupent des milliers d'établissements à travers le Bangladesh –, dirigée par des érudits religieux et fréquentée par des millions d'étudiants. Elle se présente comme un mouvement défendant les valeurs islamiques et s'opposant à ce qu'elle considère comme l'athéisme, la laïcité et l'influence culturelle étrangère.
Après la chute de Sheikh Hasina en août 2024, Hefazat a refait surface, après des années de répression, en tant que groupe de pression influent visant à s’imposer comme une voix dominante dans les affaires nationales, tout en continuant à refuser de se présenter aux élections en tant que parti politique officiel. Son pouvoir découle plutôt de la mobilisation de masse dans les rues et de sa capacité à obtenir des concessions de la part de tout gouvernement au pouvoir.
L’escalade de 2013
Le Bangladesh avait entamé l’année 2013 dans une grande instabilité politique, avec une pauvreté et une corruption toujours très répandues et des élections nationales prévues en janvier 2014. Une disposition constitutionnelle prévoyant la mise en place d’un gouvernement intérimaire non partisan chargé de superviser les élections, introduite en 1996, avait été invalidée par la Cour suprême en 2011 puis officiellement abolie par le Parlement plus tard dans l’année – une mesure que ses opposants ont considérée comme un pas vers l’autocratie. Cette situation a plongé la Ligue Awami et le BNP dans un conflit permanent bien avant le début de la campagne électorale, le BNP ayant averti qu’il boycotterait toute élection organisée sans le rétablissement d’un gouvernement intérimaire. Mais c’est un deuxième front – l’opposition du Jamaat-e-Islami à l’ICT – qui a en réalité alimenté les troubles du printemps 2013 : bus incendiés, grèves générales et violences des foules étaient devenus monnaie courante à Dacca depuis des mois, sous l’effet des verdicts rendus par le tribunal à l’encontre des dirigeants du Jamaat.
Le mouvement de Shahbagh – élément clé pour comprendre la répression qui a suivi à Shapla Chattar – a débuté à Dacca le 5 février 2013, après la condamnation à la prison à perpétuité d’Abdul Quader Mollah, dirigeant du Jamaat-e-Islami. Les manifestants, indignés par une peine trop clémente à leurs yeux, ont réclamé la peine de mort et demandé l’interdiction du Jamaat-e-Islami. Le mouvement, initialement organisé par des blogueurs et des militants en ligne, a bénéficié d’un large soutien de la part des militants laïcs, des jeunes et de l'ensemble de l'opinion publique libérale. Les tensions se sont intensifiées lorsque des groupes religieux, menés par Hefazat-e-Islam, ont accusé les participants au mouvement de Shahbagh d'avoir insulté l'islam et réclamé la peine capitale pour ses dirigeants. Le 15 février, le blogueur laïc Ahmed Rajib Haider a été tué à coups de machette dans les rues de Dacca, près de son domicile. Le 28 février, l’ICT a condamné à mort le vice-président du Jamaat-e-Islami, Delwar Hossain Sayedee, aggravant la crise politique. Le Jamaat a organisé des grèves nationales et des manifestations violentes. Dès mars, le Bangladesh était le théâtre d’affrontements quotidiens entre partisans du gouvernement, militants de l’opposition, partisans du Jamaat et forces de sécurité.
Une liste de cibles
En mars, le gouvernement a lui-même formé une commission qui a reçu de représentants de religieux conservateurs, une liste regroupant 84 blogueurs accusés d’athéisme. En avril, la police a arrêté quatre blogueurs – dont Asif Mohiuddin, qui avait survécu à une attaque à la machette ayant failli lui coûter la vie devant son bureau en janvier 2013, pour avoir publié des articles critiques sur la religion et la politique religieuse avant même le début des manifestations – sous l’accusation d’avoir porté atteinte aux sentiments religieux. Les organisations de défense des droits de l’homme ont condamné ces arrestations, les qualifiant de répression de la liberté d’expression. Le meurtre de Rajib Haider s’est avéré être le premier d’une longue série. Au cours des trois années qui ont suivi, une série d’écrivains, de blogueurs et d’éditeurs laïques – dont beaucoup figuraient sur la liste de 2013 répertoriant 84 blogueurs athées dressée par des religieux islamistes – ont été assassinés par des assaillants armés de machettes.
Le 6 avril, Hefazat a organisé une « longue marche » massive vers Dhaka et a annoncé une charte en 13 points. Ses revendications comprenaient l’exécution des personnes accusées d’avoir insulté l’islam, une loi anti-blasphème, des mesures contre les blogueurs de Shahbagh, des restrictions sur la mixité publique entre hommes et femmes, ainsi qu’une protection accrue des érudits religieux. Hefazat a averti qu’il assiégerait Dhaka si le gouvernement ne se conformait pas à ces exigences.
Le gouvernement de la Première ministre Hasina a refusé d’adopter une nouvelle loi sur le blasphème, arguant que les textes législatifs existants suffisaient à sanctionner les infractions et à protéger les sentiments religieux. Il avait des raisons de dire qu’il agissait déjà contre les blogueurs que Hefazat souhaitait voir pris pour cible : les arrestations effectuées plus tôt dans le mois, apparemment déclenchées par la liste des religieux soumise à la commission gouvernementale, constituaient une concession de facto aux revendications des manifestatants. Dans le même temps, les autorités ont présenté la mobilisation prévue par Hefazat comme une menace directe contre l'ordre public et l'engagement constitutionnel du Bangladesh en faveur d'une démocratie laïque, et ont refusé de se conformer à la charte en 13 points.
La nuit à Shapla Chattar
Hefazat a mobilisé des centaines de milliers de partisans venus de tout le Bangladesh. Le matin du 5 mai, les manifestants ont pénétré dans Dhaka par plusieurs points d'accès dans le cadre d'un blocus que l'organisation a qualifié de « siège de Dhaka ». La vie quotidienne et la circulation ont été paralysées alors que de violents affrontements étaient signalés dans toute la capitale. Dans l’après-midi, une foule immense s’est rassemblée à Shapla Chattar, où les dirigeants ont prononcé des discours de plusieurs heures pour exiger la mise en œuvre de leur charte en 13 points ; certains ont tenu des propos religieux violents à l’encontre des « blogueurs athées » et ont appelé les jeunes à se sacrifier pour la cause. Alors que les dirigeants d’Hefazat affirmaient que leur rassemblement était pacifique, Human Rights Watch a documenté des affrontements et des destructions de biens généralisées impliquant certains manifestants, notamment des incendies criminels visant des magasins, des immeubles de bureaux et des bus publics, semant la peur parmi les employés du quartier des affaires. Les responsables gouvernementaux ont qualifié cette occupation de menace intolérable pour la sécurité publique et la vie commerciale.
Plus tard dans la soirée, les autorités ont ordonné aux manifestants de quitter les lieux. L’occupation se poursuivant, la police, le Bataillon d’action rapide et la Garde des frontières ont lancé une opération nocturne conjointe, vers 2 h 30 du matin le 6 mai, afin de dégager la place.
« Ce jour-là, un nouveau Karbala a vu le jour à Shapla Chattar », nous explique Azizul Hoque Islamabadi, secrétaire général adjoint du Parti Nezam-e-Islam du Bangladesh. « Aucun État civilisé ne traite ainsi ses citoyens. Pour réprimer le mouvement, l’alimentation électrique a été coupée. Les personnes présentes ont été privées d’eau et de nourriture. Le mouvement a été réprimé par une brutalité de type fasciste infligée à des innocents affamés et à des étudiants de madrasas. Il n’y a pas eu le moindre respect pour les droits humains fondamentaux. Nous exigeons du nouveau Bangladesh que ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité en réprimant si brutalement ce mouvement soient traduits en justice, afin de garantir l’équité et la responsabilité. »
Un bilan des victimes contesté
Le nombre exact de manifestants présents au moment où l’opération nocturne a débuté n’a pas été vérifié, et le bilan des victimes reste vivement contesté – une controverse que le gouvernement Hasina a activement alimentée par des représailles légales à l’encontre de ceux qui remettaient en cause son décompte officiel.
Odhikar, une organisation locale de défense des droits de l’homme, a publié en 2013 un rapport d’enquête sur la répression à Shapla Chattar faisant état de 61 morts. Le gouvernement a contesté ce chiffre, estimant le bilan à 13 morts. Plutôt que de contester le rapport sur le fond, les autorités ont accusé Odhikar de diffuser de fausses informations et des images truquées, et ont poursuivi le secrétaire de l’organisation, Adilur Rahman Khan, ainsi que son directeur, ASM Nasiruddin Elan. Après plus d’une décennie de procédure, tous deux ont été reconnus coupables en septembre 2023 et condamnés à deux ans de prison. Un mois plus tard, en octobre 2023, ils ont tous deux été libérés sous caution. Human Rights Watch a qualifié ces poursuites de « représailles » pour avoir documenté la répression.
Une enquête menée par Human Rights Watch en 2013 estimait qu’au moins 58 personnes avaient trouvé la mort lors des événements des 5 et 6 mai, dont sept membres des forces de sécurité – un chiffre désormais utilisé par le bureau du procureur général de l’ICT dans ses dossiers.
À ce jour, aucun tribunal n’a vérifié de manière indépendante ces chiffres contradictoires – une vérification qui reste essentielle à un processus judiciaire transparent, crédible et centré sur les victimes.
Une même accusation pour tous
L’acte d’accusation visant 41 personnes va bien au-delà des responsables de la sécurité accusés d’avoir ordonné et mené l’opération de Shapla Chattar. Il regroupe sous une seule accusation de crimes contre l’humanité des commandants de l’armée et de la police, des ministres du gouvernement, des fonctionnaires, un leader étudiant, l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina, des journalistes et deux éminents militants de la société civile.
Parmi les personnes mises en examen figurent Farzana Rupa et Mozammel Babu, d’anciens journalistes d’Ekattor TV, inculpés de crimes contre l’humanité pour un documentaire d’investigation diffusé plusieurs mois après l’opération. Dans ce reportage, Rupa enquêtait sur les événements des 5 et 6 mai, affirmant que les incendies criminels, les autodafés et les pillages avaient été perpétrés par des groupes au sein même du rassemblement, que la police avait principalement utilisé des balles en caoutchouc non létales, et que les chiffres des morts diffusés par des médias partisans et des organisations de défense des droits de l’homme étaient exagérés. Si ce documentaire peut être considéré comme une opération de relations publiques alignée sur le pouvoir et présentée comme du journalisme, il ne justifie pas pour autant une accusation de crime contre l’humanité au regard du droit international.
Shahriar Kabir, militant de longue date contre le fondamentalisme religieux, et Imran H. Sarker, porte-parole du mouvement Shahbagh, font face à une accusation connexe : celle selon laquelle leurs discours publics avant et après les événements auraient diffusé de fausses informations et encouragé l’opération ayant conduit aux accusations de crimes contre l’humanité.
La théorie du « mécanisme »
Les arguments juridiques avancés par le ministère public pour combler cette lacune ont été exposés lors d’une conférence de presse tenue le 14 mai 2026, au cours de laquelle le procureur général Md. Aminul Islam a expliqué pourquoi des personnalités des médias se trouvaient dans le dossier. Expliquant l’implication de Rupa, Islam a déclaré : « L’accusation qui pèse actuellement contre elle est qu’elle était impliquée dans ce plan – c’est-à-dire que, concernant les événements qui se sont déroulés à Shapla Chattar, elle était impliquée dans l’ensemble de ce mécanisme dès le départ… Son implication dans ce mécanisme est ensuite devenue clairement évidente à travers son reportage. »
Dans un tel cadre, l’État transforme un reportage télévisé a posteriori en preuve rétroactive d’un complot antérieur. Plutôt que de prouver qu’elle a participé à des violences physiques, à des décisions de commandement ou à des appels directs à la violence dans la nuit du 5 mai, l’accusation affirme que son documentaire – diffusé plusieurs mois plus tard – faisait lui-même partie d’un « mécanisme » pré-planifié visant à mener et à dissimuler la répression.
Pourtant, la justification avancée par Hefazat pour inclure les journalistes est plus restreinte et plus pragmatique que la théorie générale de l’accusation. « Nous n’avons pas engagé de poursuites contre Farzana Rupa et Mozammel Babu : c’est l’organisme d’enquête qui a trouvé des preuves de leur implication et c’est pourquoi nous exigeons qu’ils soient sanctionnés. Quant à savoir si les responsables qui ont coupé l’électricité et autorisé le recours à la force cette nuit-là, ainsi que les membres des médias qui ont diffusé des reportages partiaux ou contestés au cours des mois suivants, doivent faire l’objet des mêmes accusations de “crimes contre l’humanité” que ceux qui ont participé à des violences physiques, c’est désormais au tribunal d’en décider », nous dit Islamabadi.
La personne qui dirige ces poursuites soulève des questions quant à sa neutralité politique. Le procureur général Md. Aminul Islam, nommé en février 2026, est lui-même un haut responsable du BNP. Il a remplacé Tajul Islam, qui était considéré comme proche du Jamaat-e-Islami et avait été nommé sous le gouvernement intérimaire de 2024.
Un appel au procès équitable
Bien que des mobilisations de masse bloquant une capitale se situent dans une zone juridique contestée dans de nombreuses démocraties – où le fait de perturber indéfiniment le fonctionnement essentiel d’une ville est considéré comme incompatible avec l’État de droit, et non simplement comme un droit à manifester –, le grief de Hefazat est réel, et les vies perdues cette nuit-là méritent un bilan crédible et impartial, tant pour les pertes subies par Hefazat que pour les agents de sécurité qui ont trouvé la mort lors de la répression.
L'acte d'accusation officiel compte plus de 200 pages. Plutôt que de se concentrer strictement sur la chaîne de commandement et les règles d'engagement spécifiques appliquées les 5 et 6 mai 2013, une grande partie du document retrace cinq décennies d'histoire politique de la Ligue Awami – depuis les organisations paramilitaires des années 1970 jusqu'à la famine de 1974, en passant par des élections contestées et des disparitions forcées sous le régime ultérieur de Hasina – en affirmant que son gouvernement était globalement « fasciste ». Regrouper des officiers de l’armée, des ministres, des journalistes et des militants civiques dans un seul et même acte d’accusation général, articulé autour de cinq décennies d’histoire partisane, risque de transformer une procédure judiciaire en un procès historique biaisé.
Depuis son entrée en fonction en février 2026, le Premier ministre Tarique Rahman a déclaré à plusieurs reprises que « la démocratie ne peut survivre sans l'État de droit » et que « la justice doit être impartiale et appliquée de manière égale, quels que soient la position ou l'appartenance politique d'une personne ». Le procureur de son gouvernement met aujourd'hui cet engagement à l'épreuve.
Une poursuite fondée sur une théorie juridique tirée par la manche risque de fournir aux futurs gouvernements un précédent leur permettant d’annuler des verdicts pour des motifs de procédure, tout en donnant à la communauté internationale des raisons de considérer ces procédures moins comme une justice impartiale que comme des représailles politiques. De plus, elle manipule – une fois de plus – l’histoire en ne s’attachant pas à établir les faits, mais en vendant un récit déjà écrit.

Julia Wesemann est une spécialiste du développement international et directrice d’une ONG basée à Dhaka, où elle œuvre en faveur du développement du secteur privé, de la participation citoyenne, de la justice climatique et du développement communautaire. Son travail vise à renforcer les droits et l’autonomie des communautés touchées par les inégalités sociales et environnementales, notamment par le biais d’actions de plaidoyer à la croisée de la technologie, du développement et des droits de l’homme.

Shahnewaj Patwari est un avocat bangladais spécialisé dans les droits de l’homme et un chercheur en politiques technologiques, fort de plus de 14 ans d’expérience dans les domaines du droit, de la gouvernance, des réformes politiques et du plaidoyer. Avocat à la Cour suprême, il travaille à la croisée des droits de l’homme, des droits numériques, de la gouvernance de l’IA, de la liberté d’expression et de l’espace civique, et possède une expertise complémentaire en droit de la santé publique. Son action s’étend au Bangladesh et à l’ensemble de la région sud-asiatique, où il se concentre sur les réformes juridiques et politiques visant à protéger les libertés fondamentales dans une sphère publique de plus en plus numérique.






