Le calvaire oublié des Tutsis du Congo

13.09.17

Emmanuel Sehene Ruvugiro, à Kigali
Au camp de réfugiés de Gatumba (Burundi) le 14 août 2004, des femmes Banyamulenge pleurent les leurs tués la veille sur les lieux Au camp de réfugiés de Gatumba (Burundi) le 14 août 2004, des femmes Banyamulenge pleurent les leurs tués la veille sur les lieux Photo AFP

Souvent considérés comme des envahisseurs par d’autres groupes ethniques de l’est de la République démocratique du Congo (RDC), les Tutsis du Nord-Kivu et les Banyamulenge du Sud-Kivu qui leur sont assimilés ont vu leur calvaire se poursuivre, ces dernières années, au Rwanda et au Burundi, où certains d’entre eux avaient cherché refuge. Le 13 août 2004, près de 200 Banyamulenge étaient ainsi sauvagement tués, lors de l’attaque de leur camp de réfugiés de Gatumba, au Burundi, près de la frontière avec la RDC.Certains des survivants se réfugièrent au Rwanda. Le lendemain, le carnage fut revendiqué dans la presse par le Front national de libération (FNL) d’Agathon Rwasa, aujourd’hui vice-président de l’Assemblée nationale du Burundi. Mais certaines organisations mettent aussi en cause des Maï-Maï congolais et des rebelles rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Dans un entretien avec JusticeInfo.Net, le Professeur Déo Mbonyinkebe, un socio-anthropologue rwandais, qui a longtemps vécu au milieu de ces communautés, et enseigné en RDC et au Rwanda, analyse la question.

Professeur Déo Mbonyinkebe

JusticeInfo.Net : Le massacre de Gatumba en 2004 est-il une continuation du génocide des Tutsis de 1994 au Rwanda ?

Professeur Déo Mbonyinkebe : A propos des massacres de Gatumba, la cible était des sujets congolais à majorité tutsie ou, plus exactement, des Tutsis Banyamulenge. Quant aux auteurs présumés, au- delà de la revendication officielle et politique du crime par la rébellion hutue burundaise (des FNL), il y aurait eu la participation des Interahamwe rwandais, autrement impliqués dans le génocide perpétré contre les Tutsis en 1994. Si cette participation était avérée, il s’agirait alors de séquelles ou du prolongement du génocide commis au Rwanda.

Mais ce prolongement du génocide des Tutsis du Rwanda aurait-il un sens dans un contexte purement congolais?

Absolument ! N’ont-ils pas, après tout, été visés en tant Banyamulenge qu’une certaine idéologie régionale, raciste et globalisante assimilait aux Tutsis rwandais ? Tout compte fait, lors de ces massacres de Gatumba, les intentions auraient été de supprimer les membres de l’ethnie tutsie ou considérée comme telle et/ou de perturber les accords de Sun City, entre parties congolaises. L’intention génocidaire serait donc manifeste dans les massacres de Gatumba, surtout si les Interahamwe y ont participé. Et, un fait qui semble corroborer ces intentions génocidaires, c’est que l’auteur semble avoir préalablement déterminé son groupe-cible sur base de son identité, étant donné que des Congolais d’expression burundaise présents dans le camp, au moment du crime, n’avaient pas été inquiétés.

Sept ans plus tôt, en 1997, un autre massacre avait visé des Tutsis congolais réfugiés au camp de Mudende, dans le nord-ouest du Rwanda. Y a-t-il un lien logique ?

Rappelons que le massacre de Mudende a eu lieu après le début des incursions de fugitifs rwandais en provenance du Zaïre, l’actuelle RD Congo. En plus des centaines de personnes blessées, presqu’autant ont été tuées, dont la plupart à l’arme blanche et une centaine ont été brûlés vives. Les victimes étaient des sujets congolais tutsis, tandis que les auteurs présumés étaient les miliciens Interahamwe et les militaires ex-FAR (Forces armées rwandaises) infiltrés à partir de l’ex-Zaïre, appuyés par des complicités populaires locales et déterminés à en finir avec les Tutsis. Il y a là comme une allure génocidaire, mais il ne s’agit certes pas d’un autre génocide mais de la continuation des pulsions génocidaires de 1994.

Un lien logique entre tous ces massacres ? Bien sûr que oui ! Le fait de passer les frontières et/ou revenir pour  exporter la mort, cela correspond à mon avis à leur volonté de radicaliser de la haine par delà les frontières, dans la région…Il s’agit notablement de vouloir en finir avec l’ « ennemi » identifié au Tutsi aussi bien en ce qui concerne les massacres de Gatumba au Burundi que ceux de Mudende au Rwanda.

A l’orée de chaque massacre,  il y avait toujours un conflit armé, en RDC ou au Rwanda, qui servait de prétexte…

En principe, oui, mais bien des fois les faits sont tout autres. Par exemple, quand des Tutsis du Nord-Kivu sont massacrés en 1993, il n’y a certainement pas de guerre au Zaïre. On a plutôt  affaire à un contexte marqué par la présence d’un Etat en faillite, fragilisé et tenté d’instrumentaliser les ethnicités (identités ethniques) ou plus exactement de donner libre cours aux  conflits identitaires  récurrents et liés aux enjeux du pouvoir et de l’avoir.

Par contre, lorsqu’il y a la guerre plus tard en 1996, celle-ci est considérée par certains nationalistes congolais comme une agression menée de l’extérieur par des régimes accusés de vouloir constituer un empire tutsi. Les Tutsis congolais vont alors en payer les frais. Il est difficile de qualifier ces agressions anti-tutsies de génocide ; mais il faudrait plutôt parler d’épuration ethnique tel qu’on l’a vu presqu’à la même époque des années 1990 au Katanga avec la chasse aux Baluba. Ajouter à cela l’arrivée massive des réfugiés rwandais à majorité hutue à la suite du génocide de 1994 et dont bon nombre vont disséminer à travers la région l’idéologie génocidaire et la réactivation des mythes hamites-bantous, en prônant la solidarité de tous les Bantous.

Lors des commémorations en août dernier du massacre de Gatumba, les Tutsis congolais réfugiés se sont vu interdire par les autorités l’usage du mot génocide pour qualifier ce carnage. Pourquoi une telle interdiction et en l’occurrence par le Rwanda ?

Ils ont le droit de commémorer certes sans toutefois altérer la vérité des événements et des faits…Cela ne nous empêche pas notre devoir de compassion et de leur assurer notre soutien. Et pour les Etats de la région des Grands Lacs de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que de tels événements ne reproduisent plus et leur garantir leurs droits de protection et au retour. Il ne faudrait pas surtout pas qu’ils confondent en tout cas les tueries dont ils ont fait l’objet avec le génocide. Tous les événements qui dégénèrent en massacres ne sont pas nécessairement un génocide, et si chaque massacre était appelé génocide, à tort, cela aboutirait à la longue à la banalisation du génocide. Et cela, après le génocide perpétré contre les Tutsis en 1994, le Rwanda le sait mieux que quiconque, confronté qu’il est aux phases ultimes de négation et de révision du génocide. 

Et sur qui ces victimes congolaises peuvent-elles compter pour faire entendre leur voix à la communauté internationale ?

Au niveau local et régional, de fait et de droit, la République démocratique du Congo, le Burundi et le Rwanda sont des alliés potentiels sur cette question. La plupart pour se rattraper sur des responsabilités manquées ou mal assumées ! D’abord, la République démocratique du Congo (RDC), en tant que leur mère - patrie,  pour ne pas avoir pu assurer la sécurité de ses citoyens et prévenir leurs massacres.  Ensuite, le Burundi et le Rwanda, des pays d’accueil qui n’ont pu les protéger dans les camps, pays sur le territoire desquels ces massacre ont eu lieu.

Alliée et juge, l’Organisation des Nations unies, par son commissariat aux refugies, devrait, en plus de ces pays, se sentir coupable d’avoir failli aux normes internationales et exposé ces réfugiés aux frontières d’un pays qu’ils avaient fui.  Il n’y aurait donc pas honte pour cette organisation de s’autosaisir, enquêter et statuer sur différentes facettes de la question.

 

 

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