Dadis Camara devant la justice guinéenne : « Quel pardon vais-je demander ? »

C’est la comparution que tous les Guinéens attendaient. Moussa Dadis Camara, chef de la junte à l’époque du massacre au stade de Conakry, en 2009, allait-il reconnaître sa responsabilité après avoir été mis en cause par certains de ses coaccusés ? L’ancien dirigeant nie tous les faits qui lui sont reprochés.

Moussa Dadis Camara expose sa version des faits (pour le massacre au stade de Conkary en 2009) lors du procès du 28 septembre en Guinée.La déposition de Moussa Dadis Camara, ancien chef de la junte, est le moment le plus attendu du procès qui se tient en Guinée sur le massacre, en 2009, dans le stade de Conakry. © Matthias Raynal
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« Monsieur Moussa Dadis Camara, venez à la barre ! »

La formule prononcée par le président Ibrahima Sory 2 Tounkara au sein du tribunal pénal de Dixinn, un quartier de la capitale guinéenne, claque. Ce lundi 12 décembre, c’est pourtant déjà la deuxième fois qu’elle résonne entre ces murs. La semaine précédente, la comparution de l’ancien chef de la junte militaire en 2009-2010, avait fait l’effet d’un pétard mouillé. Resté sept minutes à la barre, Dadis Camara avait juste eu le temps de dire qu'il n'était pas en mesure de parler pour des raisons de santé. Le président du tribunal lui avait alors donné une semaine pour se rétablir. Cette fois-ci donc, les Guinéens allaient pouvoir entendre la version des faits de celui qui était « chef D’État, président de la transition, commandant en chef des forces armées » lors du massacre dans un stade de Conakry, en septembre 2009.

Dadis Camara se déplace lentement à travers la salle d’audience dans un boubou ample, aux rayures noires, jaunes et blanches. L’instant paraît exagérément long. Arrivé à la barre, il affirme d’emblée qu’il est là pour « donner [sa] part de vérité ». Il est le principal accusé dans la répression meurtrière d’un meeting de l’opposition écrasé par des soldats et des gendarmes et qui avait tourné au bain de sang. Les violences ont, au minimum, fait plus de 156 morts et plus d’une centaine de femmes violées, selon le rapport final d’une commission d’enquête internationale.

Les rescapés et familles des victimes ont attendu pendant 13 ans l’ouverture de ce procès qui n’aurait pas la même portée sans la présence de Moussa Dadis Camara, rentré d’exil trois jours avant la première audience. « Si je suis devant vous, monsieur le président, sachez que c’est mon patriotisme qui me fait venir ici. Autrement, je n’allais pas accepter d’être là », déclare ce dernier. Il est venu laver son « honneur », dit-il. « Je suis face à vous, monsieur le président, face au peuple pour vous dire que cet homme qui est devant vous est un homme sincère, honnête, patriote ! » s’exclame-t-il, l’index levé.

La question ethnique

Derrière le micro, Moussa Dadis Camara a du mal à tenir en place. « Avant de parler des événements du 28 septembre 2009 », il faut faire une « petite parenthèse », prévient-il. La digression va durer plusieurs heures. L’ancien chef de la junte veut tout d’abord rappeler son ascendance. Son père était « un homme qui ne connaissait pas l’ethnie », assure-t-il. « Dadis Camara n’est pas faux, Dadis Camara est généreux parce qu’il reconnait ses ancêtres », clame-t-il en parlant de lui à la troisième personne, comme pour devenir son propre avocat. « Je voudrais vous dire que pendant tout le temps que j’ai passé dans le box des accusés, j’étais perturbé. Il y a eu des déclarations de nature à me faire passer pour autre chose. » Il vise notamment son ex-aide de camp, Aboubacar Diakité dit « Toumba », qui a dénoncé son pouvoir à la barre, le décrivant comme enfermé dans des considérations communautaristes et l’accusant directement pour le massacre. « Vous verrez, monsieur le président, quand je vais rentrer dans les détails, que toutes les allégations que Monsieur Toumba Diakité a eu à dire, vous verrez que ces allégations ne sont pas fondées sur une structure solide comme la pyramide du premier pharaon Khéops et du deuxième pharaon Khéphren et du troisième Mykérinos dont les structures tiennent jusqu’à nos jours. »

Moussa Dadis Camara est souvent difficile à suivre, passe d’une idée à une autre sans lien logique, livre un discours parfois obscur. Il raconte que, quelques jours avant le 28 septembre 2009, « des vieux sages du Fouta théocratique » sont venus le voir pour lui demander de se rendre dans cette région du centre de la Guinée, habitée majoritairement par les Peuls, l’un des groupes ethniques les plus importants du pays. « Je ne voulais pas aller au Fouta parce que, lorsqu’un homme prend le pouvoir, il faut d’abord aller au village pour voir les parents et chercher leur bénédiction, souligne l’accusé. Mais je me suis dit que ce serait bien de le faire pour éviter de tomber dans l’ethnocentrisme. »

Toumba versus Dadis

L’ancien chef de l’État lève progressivement le voile sur ses faits et gestes le jour du massacre. Jusqu’ici, ce sont ses co-accusés qui les avaient racontés par bribe. Claude Pivi, ministre chargé de la sécurité présidentielle à l’époque, avait ainsi précisé, lors de sa comparution, avoir eu une entrevue avec lui au milieu de la journée pour le prévenir des violences dont le stade de Conakry était le théâtre. Toumba avait, lui, assuré l’avoir aperçu le matin plongé dans une colère noire. Alors que l’opposition avait décidé d’organiser son meeting coûte que coûte pour dénoncer la possible candidature de Dadis Camara à la présidentielle, ce dernier aurait fulminé : « Ils vont le regretter, le pouvoir est dans la rue, il faut les mater ! » Selon Toumba, cela avait donné le signal du déclenchement des tueries.  

L’histoire retracée par Dadis Camara est bien différente. Il affirme être rentré « très tard » du Fouta, dans la nuit du 27 au 28 septembre. Le lendemain matin, il dit avoir été réveillé, vers « 10-11 heures », par Joseph Makambo, son officier d’opération, venu le prévenir qu’une « grande manifestation » était en cours. « Je sors de mon bureau, je dis que je vais aller calmer la population. Je pensais que cette population avait de la sympathie pour moi. Toumba m’oblige à venir dans mon bureau. Entre-temps, on vient me dire qu’il y a un groupe qui est parti au stade. Ce groupe était conduit par Toumba et il y a eu des morts. J’étais furieux ! Sous l’effet de la colère, je me suis tout de suite dit qu’il fallait que je l’arrête. » Mais il ne passe pas à l’acte et explique pourquoi : « En toute sincérité, j’allais l’arrêter mais quand il est revenu il dissimulait des grenades sous sa parka. Je ne pouvais pas l’arrêter, il avait un arsenal avec lui. »

Dadis estime que le massacre du stade a été savamment « orchestré » par son aide de camp, pour le rendre « non-fréquentable », le « salir devant la communauté internationale, devant les Guinéens afin que Sékouba Konaté [alors ministre de la Défense] puisse organiser les élections et donner le pouvoir à qui il veut ». « C’est ce qu’il a fait d’ailleurs. Il a organisé des élections de façade », ajoute-t-il en référence à la présidentielle de 2010 qui a vu la victoire d’Alpha Condé. « C’est Cellou Dalein Diallo [arrivé second au scrutin] qui a remporté ces élections, un coup KO », affirme-t-il. Il dénonce un complot auquel Alpha Condé aurait lui-même participé.  

Extinction de voix

Très sûr de lui, l’ancien président est venu à la barre avec un dossier qu’il manipule et place en face de lui machinalement avant de reprendre la parole : « Qui a dit une seule fois que Monsieur Moussa Dadis a donné des ordres pour aller au stade ? A ma connaissance, jusqu’à preuve du contraire, personne. Parmi tous ceux qui sont passés devant votre auguste tribunal, personne. »    

Pas question pour lui de se sentir coupable. « Lorsque je vois Monsieur Toumba venir à cette barre, monsieur le président, pour dire que moi je dois demander pardon… Quel pardon vais-je demander ? » Il clame son innocence et est persuadé que le tribunal prononcera son acquittement. « Je sais que vous allez me libérer, monsieur le président ! » s’écrie-t-il, provoquant des rires dans le public. 

Le président du tribunal est obligé d’intervenir plusieurs fois pour ramener le calme à l’audience : « Si vous continuez comme ça on sera obligé de vider la salle. Ce n’est pas un théâtre, donc si vous ne pouvez pas vous ressaisir, sortez s’il vous plaît. »

Mais Dadis Camara multiplie les frasques, face à un tribunal impassible. « Personne ne va blaguer avec l’ordonnance de renvoi qui m’amène ici devant vous, monsieur le président », dit-il tout en saisissant certaines des feuilles posées devant lui. « Je resterai catégorique ! Tous ceux qui vont me poser des questions ici, qu’ils me posent des questions sur la complicité. »

Le lendemain, au commencement de son interrogatoire, le procureur recadre Dadis Camara. « Nous vous poserons toute question susceptible d’éclairer la lanterne du tribunal. Vous n’avez pas de statut spécial, vous êtes accusé au même titre que ceux qui vous ont précédé. »

Le 13 décembre, à la mi-journée, le président du tribunal interrompt le procureur et demande à l’accusé s’il est toujours en mesure de comparaître. « On a du mal à vous entendre », signale-t-il. La voix de Dadis Camara n’est à présent plus qu’un souffle rauque. L’audience est finalement suspendue, l’affaire renvoyée au 19 décembre. Ce jour-là, le procureur et ses substituts continueront leur interrogatoire. Ce sera ensuite au tour des avocats de poser des questions. Les parties civiles puis la défense. L’opposition la plus forte pourrait bien venir des conseils des co-accusés, alors que le pacte de non-agression conclu au sein de la défense, avant le procès, a volé en éclat il y a déjà plusieurs semaines.