Srebrenica commémore les vingt ans du génocide

Srebrenica commémore les vingt ans du génocide©Mikel Oibar/Flickr
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Les dépouilles de 136 personnes tuées à Srebrenica, en Bosnie, en 1995 vont être enterrées aujourd’hui lors d’une cérémonie commémorative qui marque le 20ème anniversaire du massacre. Pourtant, la qualification de génocide divise toujours, tant les gens de la région que la communauté internationale. Selon l’institut bosnien pour les personnes disparues, cela amène à présent à 6’241 le nombre de victimes de Srebrenica découvertes et identifiées.

Vingt ans après les exécutions de masse perpétrées par les Serbes à l’encontre des musulmans de Bosnie, les habitants de la région et la communauté internationale se débattent encore avec ce qui s’est passé. Pendant que les communautés en Bosnie sont divisés sur la question de savoir si les meurtres doivent être classés en tant que génocide, les membres de la communauté internationale se demandent toujours s’ils auraient pu faire les choses différemment afin d’empêcher ces milliers de morts.

Durant la guerre en Bosnie-Herzégovine, Srebrenica, déclarée « zone de sécurité » en 1993, était gardée par les forces de maintien de la paix des Nations Unies. Cependant, le 11 juillet 1995, l’armée serbe de Bosnie prenait le contrôle de la ville. Plusieurs milliers d’hommes musulmans étaient faits prisonniers, pendant que les femmes et les enfants étaient transportés vers un territoire placé sous le contrôle de l’armée de la Bosnie. D’après les jugements rendus par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), quelques jours après la chute de Srebrenica, les exécutions de masse des musulmans capturés ont eu lieu dans différentes localités disséminées dans un rayon de 50 km de Srebrenica. Aux yeux du TPIY, ces meurtres de masse – plus de 7’000 victimes – constituaient un génocide. Quatorze officiers serbes de Bosnie de l’armée et de la police ont été condamnés pour ce crime, tandis que les procès de l’ancien commandant militaire Ratko Mladic et du président de l’époque, Radovan Karadzic, sont toujours en cours.

 

Déni serbe

Alors que le jour de la commémoration approchait, des membres de la communauté serbe de Bosnie contestent plus vivement la qualification des crimes de Srebrenica comme génocide, mais également le nombre de morts. Certes, parmi les Serbes, un consensus existe pour dire que des crimes terribles se sont déroulés à Srebrenica. Mais ils contestent l’intention génocidaire de ces meurtres. Au procès de Mladic devant le TPIY, la défense essaie de prouver que le commandement militaire et politique n’a pas planifié les exécutions de Srebrenica. Ses avocats affirment que ces meurtres ont été déclenchés par la revenche incontrôlée de la population serbe locale qui a souffert des années d’attaques de guérilla menées par l’armée musulmane bosniaque.

La semaine dernière, l’actuel président de la République de Srpska (entité serbe de Bosnie-Herzégovine), Milorad Dodik, a prétendu que le TPIY s’est fondé, dans ses jugements de génocide, sur la fausse preuve du nombre de personnes tuées. « On nous dit que nous ne devrions pas nier le génocide », a déclaré Dodik dans un discours diffusé à la télévision de la République de Srpska. « Comment ne pouvons-nous pas nier un mensonge ? »

Eric Gordy, directeur d’études sur l’Europe de l’Est à l’University College de Londres et auteur du livre Guilt, Responsability and Denial, pense que le débat sur la qualification du crime comme génocide apporte « plus de mal que de bien », bien qu’il soit « inéluctable ».

« Si cette question était mise de côté, les communautés pourraient se concentrer sur l’établissement des faits, sur la reconnaissance des victimes, sur la compensation des personnes ayant souffert de ces crimes et sur l’encouragement de la compréhension mutuelle », livrait Gordy à JusticeInfo.net.

Pour Hasan Hasanovic, un survivant de Srebrenica, entendre les politiciens nier le génocide revient à « jeter de l’huile sur le feu ». Cela l’ennuie que de telles déclarations soient répétées si souvent dans les médias qu’elles deviennent acceptées comme vérité par des personnes ordinaires. « Cela fait extrêmement mal de réaliser que vous vivez dans un pays qui est très loin de la guérison », confiait Hasanovic à JusticeInfo.net

 

Division internationale

Le débat à propos de Srebrenica dépasse le niveau local. En cause, la résolution britannique proposée au Conseil de sécurité de l’ONU au sujet du génocide de Srebrenica. Le camp serbe a mené une bataille politique et la Russie a opposé son veto à la résolution, trois jours avant la commémoration des 20 ans de Srebrenica.

Pendant que Serbes et Bosniaques luttent au sujet de la reconnaissance du génocide, les membres de la communauté internationale sont confrontés à leur propre rôle : auraient-ils pu agir d’une autre manière pour éviter des milliers de morts ?

L’actuel Secrétaire général des Nations Unies, Ban Ki Moon, et son prédécesseur, Kofi Annan, ont tous deux affirmé que l’ONU avait échoué à Srebrenica. C’est également ce sentiment qui prévalait lors de la conférence de juillet organisée par l’Institut de Justice internationale de La Haye et rassemblant d’anciens chefs politiques et militaires de haut rang dans le but de discuter de la prise de décision internationale et du génocide de Srebrenica.

Carl Bildt, envoyé spécial de l’Union européenne pour l’ex-Yougoslavie à l’époque des événements, affirme que l’« erreur cardinale » de la communauté internationale a été de créer des zones de sécurité qui n’étaient pas sûres.

« Le secrétaire général de l’ONU a répété à maintes reprises au Conseil de sécurité : « Je n’ai pas assez de forces sur place, cela ne va pas marcher » », a assuré Bildt à la conférence. « Et les membres du Conseil de sécurité ont dit au Secrétaire général de l’ONU : « Nous ne nous intéressons pas à cela. Nous devons faire quelque chose » ».

La création de zones de sécurité « bancales » combinée à un effondrement du processus politique constituait « la recette du désastre à venir », estime Bildt, « et ce désastre s’est produit à Srebrenica en juillet 1995 ».

 

A la recherche de la vérité

Les dernières forces de maintien des Nations Unies présentes dans l’enclave de Srebrenica provenaient d’un bataillon néerlandais. Plus de vingt ans après, on a entendu de nouvelles informations au à propos du rôle des Hollandais et de la communauté internationale. La semaine dernière, les néerlandais ont eu la chance de visionner le film documentaire « Why Srebrenica had to fall », qui analyse une série de documents des services secrets américains nouvellement déclassifiés. D’après ces documents, les Etats-Unis ont réuni, plusieurs semaines avant la chute de Srebrenica, des informations, selon lesquelles les Serbes étaient sur le point d’attaquer. Pourtant, décision a été prise de ne pas accorder de soutien aérien rapproché et de maintenir un profil bas, bien que le bataillon néerlandais comptait sur la promesse dudit soutien aérien.

Au cours du film, d’anciens membres de ce bataillon ont témoigné de leur incompréhension, demandant la vérité sur ces événements et que lumière soit faite autour de Srebrenica. « Nous voulons continuer à vivre sans être confrontés à de nouvelles informations année après année », confessent-ils.

« Ce que nous appelons la vérité n’est qu’un assemblage d’interprétations et de circonstances », avance Gordy. « Plutôt que la vérité, un ensemble de faits connus, bien établis et acceptés de tous semble plus important ».

Ancien résident de Srebrenica, Muhamed Durakovic paraît partager ce point de vue. S’exprimant lors d’une rencontre à l’Institut de Justice internationale de La Haye, il assure que, en Bosnie, chaque ethnie possède sa propre version de la vérité, et que, actuellement, la Bosnie n’est « pas prête à parler de la vérité ».

« Peut-être la prochaine génération aura-t-elle la volonté d’accepter cette vérité que chacun devrait reconnaître », conclut-il. « Mais, avant cela, nous devons parler des faits ».