Lors d'un assaut contre des positions ukrainiennes, un soldat russe a exécuté un militaire ukrainien. Dans le feu de l'action et le chaos de la bataille et en l’absence d’enregistrement vidéo, cet incident aurait pu facilement passer inaperçu. Cependant, quelques heures plus tard, les Ukrainiens ont repris le contrôle de la position. Et les soldats venus en renfort ont remarqué que le corps de leur camarade gisait face contre terre près de la tranchée, sans arme. Les enquêteurs ukrainiens ont alors pris en charge le dossier afin d'établir la vérité.
Notre histoire se déroule dans la région de Zaporijia, dans le sud de l'Ukraine, où les combats entre les armées ukrainienne et russe se poursuivent depuis février 2022. La position de Vovk, près du village de Novodarivka, a changé plusieurs fois de mains. Le 6 janvier 2024, elle était tenue par des soldats ukrainiens du 226e bataillon de la 127e brigade indépendante des forces armées ukrainiennes. La matinée était brumeuse et sombre, des conditions parfaites pour un assaut. Un groupe de Russes de l'unité Storm-V, du 218e régiment de chars de la 127e division motorisée de la 5e armée, a lancé un assaut vers 5 heures du matin. Le groupe d'assaut comptait 18 soldats, accompagnés d'un char. Les Russes se sont divisés en trois groupes de six soldats chacun. Cinq soldats ukrainiens tenaient la position de Vovk. En raison des conditions météorologiques, ils ne bénéficiaient d'aucun soutien aérien. Aucun des défenseurs n'a survécu. Mais lorsque le brouillard s'est levé, le 226e bataillon a envoyé des renforts et a repris la position. Les Russes survivants se sont rendus.
Découverte du corps de Hodniuk
Le soldat ukrainien exécuté s'appelait Vitaliy Hodniuk. Son nom de code dans l'armée était « Penguin ». Vitaliy venait d'avoir 41 ans. Il était originaire de la région de Tchernivtsi. Il a été militaire de 2015 à 2020 et a rejoint l'armée après l'invasion à grande échelle de la Russie, en février 2022. Il était doué pour l’artisanat et la réparation, des compétences précieuses en temps de guerre. Ses camarades soldats savaient que Hodniuk n'abandonnerait pas sa position. Il a finalement été enterré dans son village natal d'Ataky, près de Khotyn, le 1er mai 2024.
Oleksandr Deynezhenko, nom de code « Baha », était sergent dans le même bataillon que Hodniuk. Il faisait partie du groupe d'assaut envoyé pour reprendre la position de Vovk, et il a filmé ce qu'il a vu sur place. Baha a raconté avoir découvert le corps de Hodniuk. Il l'a trouvé gisant près de la tranchée, sans son arme. Son corps n'était pas dans une position de combat typique. On aurait plutôt dit que Hodniuk avait quitté la tranchée, s'était rendu et s'était agenouillé. Baha a déclaré avoir remarqué une blessure à l'arrière de la tête et un visage couvert de sang. Il y avait également des blessures par balle sur la poitrine, au-dessus du gilet pare-balles.
Coupable et innocent à la fois
L'accusé est un Russe de 27 ans nommé Dmitriy Kurashov, nom de code « Stalker ». Un stalker est le nom donné aux personnes qui s'aventurent dans des lieux abandonnés ou dangereux, les explorent et servent de guides à d'autres voulant traverser ces zones interdites.
Kurashov se décrit comme « un enfant de l'institution » [« enfant de la DDASS », disait-on autrefois en France]. Il a grandi sans parents, dans un orphelinat de la ville de Gremyachinsk, dans la région de Perm, en Russie. Google Maps ne montre pas beaucoup de photos de Gremyachinsk. Des paysages sombres, des maisons délabrées et de beaux arbres recouverts de neige. La réalité des institutions pour enfants en Russie semble tout aussi sombre. A l'adolescence, Kurashov a fini par purger une peine de prison après s'être battu avec un agent des forces de l'ordre. A sa libération, il s'est retrouvé à la rue. A la suite d’un vol, il est retourné en prison. Il déclare être parti se battre en Ukraine pour « tourner la page ».
Kurashov a perdu son œil gauche lors de l'explosion d'une grenade pendant les combats. Dans une vidéo du 226e bataillon avec des prisonniers russes prise après cette bataille, il porte déjà un bandage sur la tête. Il dit qu'il « se fera remplacer l'œil après son retour en Russie ». Il n'a pas le moindre doute qu'il sera échangé après le verdict. C'est pour cette raison qu'il a plaidé coupable, tout en continuant à se considérer comme « innocent ».

Des prisonniers russes devenus témoins
Le premier interrogatoire de Kurashov en captivité, filmé en vidéo, a été mené par Roman Shyshko. Shyshko est le commandant en second du 226e bataillon. Les Ukrainiens savaient que les Russes avaient lancé un assaut, a-t-il témoigné, mais personne ne comprenait combien de soldats étaient impliqués ni ce qui se passait. Lorsque le brouillard s'est levé et qu'un drone a pu décoller, le poste de commandement a constaté que la position avait été prise. Le 226e bataillon a envoyé des renforts, a repris la position et a fait des prisonniers. Sur les 18 Russes qui avaient pris la position de Vovk, huit ont été capturés par l'armée ukrainienne et dix ont été tués au combat.
Ce sont les soldats russes capturés avec Kurashov, ses « frères d'armes », qui ont témoigné contre lui. Il y a trois témoins russes, tous âgés de plus de 40 ans : Dmitriy Zuev, Oleg Zamyatin et Konstantin Zelenin. Ce dernier était le commandant du groupe d'assaut de Kurashov, qui a mené la mission ce jour-là. Lorsque ces témoins ont raconté leur version des événements survenus à la position de Vovk, un sifflement caractéristique a pu être entendu. C'est le son produit par ceux qui ont perdu certaines de leurs dents. Les enquêteurs qui travaillent sur les cas de crimes de guerre russes affirment qu'un pourcentage important de prisonniers sont d'anciens détenus qui avaient été libérés après avoir signé un contrat avec l'armée russe. Il s'agit souvent d'hommes sans diplôme de l'enseignement supérieur, voire du secondaire, et beaucoup sont des récidivistes dans le système pénitentiaire russe. Des dents qui manquent sont peut-être le moindre des problèmes de ces recrues.
Storm-V, dont Kurashov et d'autres Russes faisaient partie, est une unité composée presque exclusivement d'anciens prisonniers. Alors que les soldats contractuels de l'armée russe se voient promettre des primes substantielles, les prisonniers sont recrutés dans l'armée avec la promesse de la liberté. Après avoir signé le contrat, ils sont rapidement envoyés dans des camps d'entraînement et, après une courte formation, immédiatement jetés dans la bataille.
Ce fut le cas de Kurashov et de ses camarades soldats. Ils ont suivi trois semaines d'entraînement dans le territoire ukrainien occupé, près de Berdiansk, puis sont partis au combat. « On nous a dit de les fumer », déclare l'un des témoins dans un entretien accordé aux médias ukrainiens. Dans l'argot de l'armée russe, « fumer » signifie lancer une grenade dans une tranchée où se cache l'infanterie ennemie. De telles tactiques peuvent faire partie du combat. Mais le même témoin indique que les Russes avaient également reçu l'ordre de ne pas faire de prisonniers.
Les preuves d'une exécution
Les enquêteurs des services de sécurité ukrainiens ont rassemblé plus de 2.000 pages de preuves. Le corps de la victime n'a pas été immédiatement retiré du site. Il n'a donc pas été possible de procéder à un examen médico-légal approfondi. Mais il a été déterminé que le corps présentait des blessures par balle.
Les enquêteurs ont appris des témoins que l'accusé, Kurashov, avait utilisé un AK-47 ce jour-là, mais que ce n'était pas son arme. Kurashov et quatre autres soldats russes ont été soumis à un test polygraphique. Au cours de l'interrogatoire, Kurashov a contesté les accusations et a donné sa version des faits. Cependant, l'interprétation des données par l'expert indique que les réactions physiologiques de Kurashov montrent qu'il dissimule des informations sur le meurtre dont il est accusé.
Les témoignages des témoins sont les seules preuves fortes dans cette affaire. Trois Russes de l'unité de Kurashov disent tous la même chose : « Stalker » a crié à l'Ukrainien qui se trouvait dans la tranchée de se rendre. Ce dernier est sorti les mains en l'air, a jeté son arme par terre, s'est agenouillé, et Kurashov a tiré une rafale de fusil automatique sur lui. L'enquête estime que Hodniuk a reçu au moins trois blessures par balle.
La version de Kurashov
Kurashov n'a pas reconnu sa culpabilité lors de l'enquête préliminaire. Sa stratégie a changé pendant le procès : il a plaidé coupable afin d'être condamné rapidement et d'être échangé, mais il a continué à insister sur sa version des faits. Il a affirmé que les deux soldats ukrainiens qui se trouvaient dans la tranchée, Hodniuk et un autre combattant, auraient été exécutés par un autre soldat russe, mort plus tard au combat.
L'enquête a vérifié cette version et a constaté que le soldat, un médecin de l'unité russe, avait effectivement participé au combat, mais qu'il avait attaqué la position depuis l'autre flanc. Les témoins ne l'ont pas vu près de la tranchée où le meurtre présumé a eu lieu. Kurashov a insisté sur le fait que, dans le feu de l’action, les autres soldats n'avaient pas remarqué le médecin et avaient décidé de l'accuser, dans le cadre présumé d’une conspiration motivée par une aversion personnelle.
Les témoignages fournis par les soldats ennemis capturés doivent en effet être considérés avec prudence, car il n'est pas toujours possible de vérifier les motivations des personnes qui témoignent. Chacun des Russes a été interrogé jusqu'à dix fois. Au fil du temps, leurs récits ont été corrigés et modifiés, mais ils ont néanmoins permis de dresser un tableau cohérent des événements.
Kurashov est jugé depuis l'automne dernier par le tribunal du district de Zavodskyi, à Zaporizhzhia. Il s'est plaint de la lenteur du procès et est largement resté silencieux pendant les audiences. De temps en temps, il lançait des commentaires irrités depuis le box vitré. Il y a quelques mois, il a été transféré dans un centre de détention provisoire à Dnipro, après une frappe aérienne russe sur le centre pénitentiaire de Bilenka. Il a alors dû être transporté depuis un lieu éloigné pour assister aux audiences. Lors des plaidoiries finales, il a refusé de faire une déclaration finale. Finalement, le tribunal a déclaré le Russe coupable. La peine maximale possible, à savoir la réclusion à perpétuité, a été prononcée à son encontre, le 6 novembre 2025. Le soldat russe espère toujours être échangé.
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse de la Fondation Hirondelle/Justice Info. La version complète de cet article a été publiée le 8 novembre 2025 dans « Hromadske Radio ».






