CPS : le procès Guen reprend, avec les plaidoiries finales

Le quatrième procès de la Cour pénale spéciale entame les plaidoiries finales, ce lundi 31 août. Avant la clôture des débats, le 11 juin, Edmond Beina et Dieudonné Gomitoua se sont renvoyé la balle concernant le massacre d’une quarantaine de musulmans.

4 accusés sont jugés pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité en République Centrafricaine. Ils comparaissent devant la Cour pénale spéciale (CPS) de Centrafrique.
De gauche à droite : Dieudonné Gomitoua (qui comparaît libre), François Boybanda, Edmond Beina, et Philémon Kahena. Un cinquième accusé, Jean Bahara, est jugé par contumace. Présumés avoir été membres ou soutiens des milices anti-balakas, ils sont jugés pour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés entre février et mars 2014 dans les villes de Gadzi, Guen et Djomo, à l’ouest de la République centrafricaine (RCA). Photo : © Cour pénale spéciale
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« Après la démission du président Djotodja en 2014, les Anti-Balaka [groupe de milices à prédominance chrétienne] se sont jetés sur la population musulmane, dans les rues de Guen, et ont commis des massacres sur des personnes civiles, sur des femmes, sur des enfants », confiait le procureur Alain Ouaby-Békaï à Justice Info avant l’ouverture du quatrième procès de la Cour pénale spéciale (CPS), à la fin de l’année 2025.

Dans ce procès dit de Guen, pour des crimes de guerre et crimes contre l’humanité ayant eu lieu entre février et mars 2014 dans les villes de Gadzi, Guen et Djomo, à l’ouest de la République centrafricaine (RCA), les débats se sont clos le 11 juin dernier avec une série de confrontations des accusés par les juges, aux faits présentés durant les 7 semaines d’audience.

Initialement ils devaient être six accusés. L’un étant en fuite et l’autre décédé, ils sont quatre. Trois en tenues orange de prisonniers – Edmond Beina, Philémon Kahena alias CB, François Boybanda alias Balère – tandis que Dieudonné Gomitoua comparaît libre, en tenue de ville. Tour à tour, les juges de la CPS les ont interrogés pendant plusieurs jours sur les crimes de pillage, de meurtre, de déplacement forcé, de viol, d’esclavage sexuel, d’extermination, de persécutions, et de traitements inhumains et dégradants, qui leur sont reprochés. Tous les accusés présents ont plaidé non coupable. Pour établir leur culpabilité, le parquet a convoqué à Bangui une vingtaine de témoins, qui, au fil du procès, ont été portés à une quarantaine.

Boybanda : « Moi j’étais dans mon champ, je ne sais rien »

Boybanda, chef de groupement au village Gbaïna dans les environs de Guen, explique le 11 juin dernier devant la cour qu’il a été « chassé » de Guen jusque dans son champ par les rebelles la Séléka [une coalition à dominante religieuse musulmane], qui l’ont dit-il frappé jusqu’à ce qu’il ait une cote brisée en 2013.

– Est-ce pour vous venger que vous avez constitué un groupe d’Anti-Balaka ? l’interroge le juge Aimé Pascal Délimo, président de la cour.  

Non, monsieur le juge, il n’y a jamais eu un groupe Anti-Balaka dans la région.

Mais pourquoi les déclarations de vos coaccusés vous taxent d’Anti-Balaka ?

A cette question, l’accusé reste muet. Le juge lui demande alors s’il connaît ses co-accusés.

Oui, Philémon Kahena est le président de la jeunesse de Guen ; Edmond Beina est connu comme un chef Anti-Balaka venu de la région de Tédoua dans l’Ombella Mpoko pour combattre les éléments de la Séléka qui commettaient des exactions dans la région.

– Que faisaient Beina et ses éléments dans la ville ?

– Moi j’étais dans mon champ, je ne sais rien.

3 juges de la Cour pénale spéciale (CPS) en Centrafrique
De gauche à droite : les juges Herizo Rado Andriamanantena, Aimé Pascal Delimo (président) et Emile Ndjapou forment l’unique section d’assises de la Cour pénale spéciale (CPS) en République centrafricaine. Photo : © Cour pénale spéciale

Kahena : « Je travaillais avec les Anti-Balaka pour faire la paix »

Kahena, lui aussi est accusé d’avoir dirigé un groupe Anti-Balaka. Interrogé par la cour, il indique qu’il travaillait pour le compte de l’ONG Finn Church Protection avec qui il recensait des cas de violation de droits humains tout en « conseillant » dit-il des groupes d’autodéfense.

Où étiez-vous au moment des faits ?, l’interroge le président.  

J’étais dans mon champ à quatre kilomètres de Guen où j’ai demeuré plusieurs mois aux côtés de feue ma belle-mère qui était malade.

Pourquoi êtes-vous sorti [pour retourner à Guen] ?

J’avais appris la nouvelle du décès de mon petit frère, j’étais sorti pour les funérailles. 

Qui l’avait tué ?

Ce sont les éléments de la Séléka. C’est ce qu’on m’a rapporté.

Vous avez constitué votre groupe pour vous venger ?

Non, monsieur le juge. Ce sont des accusations injustement portées contre moi. Je travaillais avec les éléments Anti-Balaka pour faire la paix.

Pourquoi on vous appelle CB ?

C’est le sobriquet que ma tante paternelle m’avait donné, vu ma ressemblance avec un chef de brigade [CB] affecté à Guen à l’époque où j’étais petit. A Guen, il y a plus de trois CB…

Gomitoua : « Beina, je l’ai vu tuer froidement des gens »

Gomitoua, qui comparait libre, est accusé d’avoir pris part à une tuerie de plus d’une quarantaine de personnes au domicile d’un chef local, AliGarba, qui hébergeait des musulmans. Durant les audiences, cet épisode de violences commises dans sa concession, présentée par plusieurs témoins comme un lieu de refuge devenu scène de mise à mort, est devenu un pivot du procès. Autour de ce noyau se sont greffés d’autres événements : des attaques contre des lieux de culte, assassinats et violences à Djomo et à Gadzi.

Gomitoua, ancien député de Guen, est présenté par sa défense comme une autorité prise en otage, impuissante face aux Anti-Balaka et notamment face à Beina. 

– Selon un témoin, vous avez dit à Beina ‘sara koua ti mon’ (en français, fais ton travail). Que vouliez-vous dire ?

– Monsieur le président, je l’avais supplié pour qu’il ne commette pas ce massacre, il ne m’a pas compris. Etant lassé, je lui ai donc dit de faire ce qu’il voulait, tout en sachant qu’un jour, la justice sera faite. Tel est le sens de mes mots.

– Aviez-vous une arme en main ?

– Non, monsieur le juge. On m’a transporté en moto alors que j’étais malade, c’est le maire Trixi qui a envoyé me chercher pour intervenir en tant que notable.

– Qui a tué toutes ces personnes ? C’est Beina et ses éléments. Il est bel et bien un chef Anti-Balaka. Je l’ai vu plusieurs fois armé. Je l’ai aussi vu tuer froidement des gens.

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Beina : « La communauté musulmane préparait une attaque »

Plusieurs témoins ont affirmé au cours du procès avoir vu Beina donner des ordres, regrouper des hommes et ordonner leur exécution. A la question de savoir s’il existait une hiérarchie au sein des Anti-Balaka, un commerçant musulman a notamment répondu par l’affirmative, citant Beina, Jean Bahara [jugé par contumace] et Mathurin Kombo [accusé décédé] comme influents, affirmant qu’ils se déplaçaient ensemble et que Beina se faisait appeler « Delta Force ».

Présenté par l’accusation comme le chef de file des Anti-Balaka à Guen, Beina n’a pas nié les faits allégués par les témoins, le 11 juin lors de sa confrontation. Mais il a aussi tenu à charger son co-accusé et à déclarer que, contrairement à ses déclarations, « Gomitoua qui a l’âge de mon père était venu avec une arme à feu pour éliminer Ali Garba, que je me suis chargé de protéger. »

– Pourquoi selon vous Gomitoua se serait impliqué dans ce massacre ?, le questionne le président.

– Une affaire politique, certainement. Aussi, la communauté musulmane de la région préparait une attaque : une bassine de munitions avait été retrouvée au domicile de Ali Garba. Ayant pris connaissance de cette préparation, on a décidé de réagir.

– Qui est derrière ce « on » ?

– Nous et certains notables qui disaient que cette région est leur patrimoine, qu’ils ne pourront rester regarder des étrangers martyriser les habitants.

Les audiences dans le procès Guen doivent reprendre lundi 24 août, avec les plaidoiries finales des parties civiles, de l’accusation et de la défense, prévues pour se conclure le 31 août.

« PIÈCES A CONVICTION »

Le 2 mars 2026, le parquet a présenté aux juges de la Cour pénale spéciale (CPS) des « pièces à conviction » dans le procès Guen. Ces pièces comprennent des téléphones portables de différentes marques appartenant aux accusés. Pour l’accusé Edmond Beina, la cour a présenté un mini-radio transistor et un couteau de jet. Un cahier de 50 pages versé au dossier a aussi été apporté devant la cour, par un témoin à charge, leader de la communauté musulmane, contient 89 noms de musulmans qui auraient perdu la vie au cours des événements.

La cour a par ailleurs projeté trois vidéos. La première montre des tombes ou fosses communes de personnes qui ont perdu la vie lors des évènements à Guen.  La seconde montre un entretien téléphonique dans lequel une voix d’homme – qui serait celle de Beina – qui confirme le massacre de plus de 40 musulmans à Guen. La troisième vidéo présente le témoignage d’une jeune fille musulmane âgée de 12 ans au moment des faits. Cette dernière affirme que son père et son frère ont été tués devant elle à Guen.

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