Plaidoyer pour la parité hommes-femmes dans les processus de paix

Plaidoyer pour la parité hommes-femmes dans les processus de paix©Albert Gonzalez Farran/UNAMIDDiscussion sur la Résolution 1325, Darfur, 2011
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En 2000, les Nations unies adoptaient la résolution 1325 appelant à une plus grande implication des femmes à tous les niveaux des processus de paix dans les pays s’efforçant de sortir de conflits. Quinze ans après, qu’en est-il de la parité Hommes-Femmes dans ces processus ? A l’occasion de la Journée Internationale de la Femme célébrée chaque année le 08 mars, JusticeInfo.Net a interrogé sur le sujet Jocelyn Kelly, chef du Programme Femmes en Guerre à Harvard Humanitarian Initiative. 

Jocelyn Kelly: Je pense que la résolution 1325 a créé une belle feuille de route pour l’implication des femmes dans les processus de paix et de résolution des conflits, mais aujourd’hui nous ne sommes encore qu’au début du voyage et nous luttons pour faire progresser les nobles objectifs fixés dans la résolution. A titre d’exemple, selon les tout derniers chiffres en ma possession, les femmes sont impliquées dans seulement 14 % des processus de paix à travers le monde, ce qui est loin de la vision gravée dans le libellé de la résolution 1325.

Mais en dépit de la très faible implication des femmes dans les processus de paix, nous avons constaté que lorsque les femmes sont substantiellement impliquées dans les négociations de paix et la résolution des conflits, ces processus ont plus de chance d’aboutir. Je pense donc qu’il est crucial que les femmes soient impliquées au plus haut niveau dans la construction de la paix et que la résolution 1325 constitue un bon début pour ce processus. Aujourd’hui, nous devons en premier lieu élargir la mission, en reconnaissant ainsi que les problèmes des femmes dans leur ensemble sont des questions de sécurité et que les questions de sécurité sont des problèmes de femmes. Je pense que nous devons faire plus pour la mise en application de la résolution 1325. 

JusticeInfo: Qu’est-ce qui empêche, selon vous, que les objectifs de la résolution 1325 soient atteints ? 

JK: Il y a un certain manque de volonté politique. Je pense nous travaillons des fois sur la base de notions dépassées de ce que les processus de paix et de résolution des conflits devraient être et que nous continuons à récompenser les groupes armés les plus violents pour les violations des droits de l’homme qu’ils commettent, sans élargir notre compréhension de ce que sont réellement les acteurs aux conflits. Et lorsque vous regardez qui est partie à un conflit, ou acteur dans le conflit, vous constatez que les femmes sont la moitié de la population et qu’elles payent le plus lourd tribut à la violence et aux conséquences des conflits sur la santé.

Ainsi donc, si nous redéfinissons qui est engagé dans le conflit et qui est touché par le conflit, je pense que nous ferons un meilleur travail en impliquant les femmes dans les processus de paix.

Je pense par ailleurs que nous sommes parfois franchement paresseux dans l’identification des  groupes de femmes remarquablement actifs, puissants et engagés dans les pays touchés par des conflits. Souvent, ces groupes ne répondent pas à ce que nous attendons d’eux, manquent de structures formelles, ne disposent pas de site internet… Mais dans chaque pays où j’ai eu l’occasion de travailler, y compris dans les plus instables en Afrique centrale, il y a des réseaux de femmes remarquables et renforcés qui s’emploient à changer la vie de leurs communautés. 

JusticeInfo: Harvard Humanitarian Initiative a travaillé en particulier dans les pays affectés par les activités de la LRA (Lord’s Resistance Army) comme en République Centrafricaine ou au Soudan du Sud. Pouvez-vous nous parler de l’implication des femmes dans les processus de paix dans ces zones ?

JK: Je suis contente que vous abordiez le Soudan du Sud, parce que c’est évidemment un cas tragique et d’actualité. Ce que j’ai vu lorsque je me suis rendue dans l’Etat du Western Equatoria, c’est qu’il y avait un réseau très vibrant d’organisations féminines de base qui se sont constituées en l’absence de toute autre intervention internationale ou d’implication d’ONG. Les femmes qui ont été enlevées par l’Armée de résistance du Seigneur ont formé de petites associations. Sans aucun budget, sans dons, et presque sans aucune implication de ce que nous pensons être la communauté internationale, elles se sont organisées pour s’entraider dans leur propre guérison et jeter des ponts en vue de la résolution du conflit. Et ce que je trouve particulièrement remarquable est que les organisations de femmes qui se sont formées pour faire face aux menaces de la LRA se rassemblent aujourd’hui pour faire face à une instabilité politique plus large au Soudan du Sud.

Je me souviens en particulier de l’histoire de cette remarquable religieuse qui a reconnu la profondeur du trauma dont souffraient les enfants dans les zones touchées par la LRA et a toute seule organisé des programmes de connexion de ces enfants entre eux et avec des plus âgés pour qu’ils se sentent encore aimés, non stigmatisés et membres à part entière du réseau social. Elle a aussi organisé une délégation de femmes pour aller aux processus de paix gouvernementaux, même si elles ont été exclues par les leaders politiques locaux masculins alors que leur droit de participation est gravé dans le droit international. On voit ainsi comment l’exclusion des femmes se joue parfois sur le terrain et nous, en tant que communauté internationale, nous avons le devoir d’être là, en garde-fous, et d’être conscients que cette forme d’exclusion peut arriver. Mais c’était vraiment inspirant parce que ce groupe de femmes, même s’il a été mis à la porte et interdit de présence physique, s’est rendu à une imprimerie de fortune locale, a fait imprimer des douzaines de pages de son manifeste et de son engagement en faveur de la paix et a posté des tracts autour de l’endroit où se déroulait la réunion dans le but de continuer à faire entendre sa voix. 

JusticeInfo: Concernant la République démocratique du Congo, l’activiste Julienne Lusenge s’était insurgée, dans une interview avec JusticeInfo, en octobre dernier, que les femmes aient été exclues des négociations de paix concernant l’est du pays. Et elle avait souhaité que les Nations unies puissent imposer la participation des femmes aux processus de paix. Votre point de vue ? 

JK: Je pense que l’échec se trouve au niveau de la mise en application. Ils  ont formulé de nobles idéaux et après il n’y a pas eu d’engagement pour faire le suivi. Nous avons de beaux idéaux et je pense que ce que nous devons faire maintenant c’est de veiller à ce qu’ils soient traduits dans les faits. Par ailleurs, les processus de paix sont souvent très hétérogènes, pilotés par différents acteurs. Ce ne sont pas toujours les Nations unies qui y jouent le principal rôle. Ainsi, je souhaiterais voir d’autres acteurs comme l’Union européenne, l’Union africaine et les Etats-Unis continuer à renouveler leur engagement en faveur d’une pleine implication des femmes dans les processus de paix. L’Onu est certes une organisation extraordinairement importante mais elle ne reste qu’une pièce du puzzle.