Soudan du Sud : Meurtres, viols et pillages à Juba

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(Nairobi) – Des soldats ont tué et violé des civils, et se sont livrés à de très nombreux pillages de biens civils, notamment des produits humanitaires, pendant et après des affrontements entre forces gouvernementales et de l’opposition dans la capitale du Soudan du Sud, Juba, en juillet 2016, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Dans de nombreux cas, les forces gouvernementales semblent avoir visé les civils n’appartenant pas à l’ethnie dinka.

À la suite d’attaques aveugles, notamment des tirs par balle et des bombardements, des obus ont atterri dans des camps pour personnes déplacées à l’intérieur des bases des Nations Unies ainsi que dans d’autres zones densément peuplées de la ville, tuant et blessant des civils. Les chercheurs de Human Rights Watch présents à Juba en juillet après les affrontements ont documenté plusieurs crimes, la plupart commis par des soldats du gouvernement de l’Armée de libération du peuple soudanais (Sudan People’s Liberation Army, SPLA).

Une pièce pillée dans une maison attaquée par des forces gouvernementales à Juba, le 10 juillet 2016

« Un an après que les dirigeants du Soudan du Sud aient signé un accord de paix, des civils meurent, des femmes sont violées et des millions de gens ont peur de rentrer chez eux », a déclaréDaniel Bekele, directeur de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le 12 août, l’ONU a décidé d’envoyer plus de soldats de la paix à Juba, mais a repoussé un embargo sur les armes attendu depuis longtemps. La fourniture continue d’armes ne fait que contribuer à alimenter les abus sur une plus grande échelle. »

L’ONU et ses pays membres devraient également imposer des sanctions ciblées, notamment le gel des avoirs et des interdictions de voyager, pour les personnes responsables de graves violations des droits humains, a déclaré Human Rights Watch. La Commission de l’Union africaine et les bailleurs de fonds devraient entreprendre sans tarder les préparatifs d’un tribunal hybride afin d’enquêter et de statuer sur les crimes les plus graves commis depuis le début de la nouvelle guerre au Soudan du Sud, en décembre 2013 – et notamment au cours des récents affrontements.

En vertu d’un accord de paix signé il y a un an, le 15 août 2015, les deux parties ont convenu de former un gouvernement d’unité nationale, d’intégrer leurs forces et d’établir le tribunal hybride, entre autres étapes. Selon l’accord, la Commission de l’Union africaine est en charge de mettre en place le tribunal, avec des juges et du personnel originaires du Soudan du Sud et d’autres pays d’Afrique. Les étapes clés pour créer le tribunal doivent être terminées avant octobre 2016, mais des progrès concrets se font toujours attendre.

Le 8 juillet 2016, des affrontements ont commencé entre les forces fidèles au président Salva Kiir, un Dinka, et celles de son premier vice-président, Riek Machar, un Nuer, au cours d’une réunion du cabinet au complexe présidentiel. La violente fusillade a été précédée par des semaines de tensions accrues entre les deux forces présentes dans la capitale au sujet de retards persistants dans la mise en œuvre de l’accord de paix.

Sur une période de quatre jours, les deux parties se sont affrontées à plusieurs endroits au sein de Juba. Les chercheurs de Human Rights Watch à Juba ont recueilli des récits de soldats tirant sans discernement, frappant des zones densément peuplées ou des camps de personnes déplacées à l’intérieur des bases de l’ONU. Au moins une douzaine de civils qui avaient cherché refuge dans les camps de l’ONU ont été tués et des dizaines ont été blessés.

Les chercheurs ont également documenté des assassinats ciblés, des viols et des viols collectifs, des passages à tabac, des pillages et du harcèlement, souvent selon des critères ethniques, dans plusieurs secteurs de Juba. Les quartiers de Thongpiny, Munuki, Mangaten, Gudele et Jebel ont été particulièrement touchés. En raison des restrictions de sécurité dans certaines zones touchées, les chercheurs n’ont pas pu établir l’ampleur exacte de la violence. Les militaires, opérant sous le commandement officiel du général Paul Malong et du président Kiir, ont commis la plupart des crimes.

Human Rights Watch 2016

Human Rights Watch a également reçu des rapports d’exactions commises par la SPLA en opposition (IO), les forces de Machar, mais n’a pas pu les vérifier de manière indépendante.

Au moins 73 civils ont été tués au cours des affrontements selon l’ONU, et 36 000 personnes ont cherché refuge dans les installations de l’ONU et des organisations humanitaires pendant ou directement après les combats. Un cessez-le-feu du 11 juillet a mis fin aux affrontements à Juba, mais l’armée du gouvernement, la SPLA, et l’opposition armée, IO, ont continué à se battre au sein de Juba et ailleurs au Soudan du Sud.

Dans certains cas, les forces gouvernementales visaient directement des civils sur la base de leur appartenance ethnique. Un homme de 35 ans a déclaré que deux pickups de la SPLA pleins de militaires ont encerclé l’hôtel Bedale dans le quartier Atlabara où il se cachait avec 27 autres hommes nuer peu avant le cessez-le-feu du 11 juillet :

Les soldats ont frappé à la porte et ont demandé si des Nuer étaient hébergés à l’hôtel. «Nous avons prié le garde de ne pas ouvrir. Ils ont demandé : ‘Pourquoi cachez-vous les Nuer !?’ Puis ils ont commencé à tirer avec leurs mitrailleuses lourdes à travers les portes et les murs. Voilà comment mon ami Mading Chan a été tué. »

Le même jour, un grand nombre de soldats appartenant aux contingents des forces gouvernementales ont envahi une enceinte qui abritait un certain nombre de membres d’organisations internationales. Durant leur déchaînement, les soldats ont exécuté un journaliste nuer, ont violé et violé collectivement plusieurs femmes, ont battu et agressé des dizaines de membres du personnel, et ont saccagé et pillé l’entièreté de l’enceinte.

Les soldats ont continué à attaquer les civils et à commettre d’autres crimes après le cessez-le-feu du 11 juillet. Human Rights Watch a documenté de nombreux incidents lors desquels les forces du gouvernement ont arrêté des femmes s’étant aventurées hors des camps de protection des civils (POC) se trouvant au sein des bases de l’ONU pour chercher de la nourriture, confisquant leurs biens et les violant. Dans plusieurs cas, les chercheurs ont appris que les soldats ont fait des déclarations au sujet de l’appartenance ethnique des victimes ou de leur allégeance supposée à l’IO. L’ONU a rapporté plus de 200 cas de violence sexuelle perpétrés par des forces de l’opposition et du gouvernement pendant et après les récents combats à Juba.

Une femme de 27 ans retournant depuis la ville avec de la nourriture vers son site de POC le 18 juillet a déclaré que cinq soldats l’avaient interceptée : « Ils ont dit : ‘Tu portes des balles à Riek Machar’, puis ils m’ont amenée jusqu’à un bâtiment mais j’ai résisté. Ils m’ont frappée à la tête et à la poitrine. Pendant que je souffrais, ils m’ont violée. J’étais enceinte de deux mois, mais j’ai perdu ce bébé après ce qui est arrivé. »

Les forces de maintien de la paix gardant la base de l’ONU n’ont pas fait assez pour protéger les femmes contre le viol dans les zones environnantes. Dans un exemple rapporté par les médias le 17 juillet, des soldats ont entraîné une femme à l’écart au vu et au su de soldats du maintien de la paix qui n’ont rien fait pour les en empêcher. Des patrouilles plus fréquentes ou des patrouilles fixes dans des endroits clés auraient pu empêcher certains viols. Le 18 juillet, une travailleuse humanitaire a réussi à secourir une femme qui venait juste d’être violée.

La SPLA a restreint le mouvement de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS), conduisant les forces de maintien de la paix à rester dans leurs bases pendant les combats. Le 12 juillet, la mission a exhorté les forces de sécurité du gouvernement à lever les restrictions, mais il a fallu plusieurs jours avant que les forces de maintien de la paix puissent commencer à se déplacer ou patrouiller. La MINUSS a promis d’enquêter sur sa réponse à la violence sexuelle. Elle devrait également enquêter sur les raisons pour laquelle elle était si mal préparée et inefficace à protéger les civils lorsque les combats ont éclaté, régler les problèmes identifiés, et rendre publics les résultats de cette enquête, a déclaré Human Rights Watch.

Pendant et après les combats, tandis que les personnes tentaient de fuir, les forces gouvernementales ont limité la libre circulation des civils par la route et par voie aérienne, aggravant les tensions et la peur. Les forces de sécurité ont également battu un ministre issu de l’opposition (IO) à Juba le 12 juillet, et le 16 juillet des agents de la sécurité nationaleont arrêté le rédacteur en chef du Juba Monitor, Alfred Taban, après qu’il ait publié des éditoriaux critiquant les deux parties, et appelant Kiir et Machar à se retirer. Il a été libéré pour raisons de santé le 29 juillet et il est en attente de son procès.

Le 12 août, le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé une nouvelle Force de protection régionale placée sous le commandement de la MINUSS. Ces 4 000 nouveaux soldats de la paix sont chargés de protéger l’aéroport et d’autres installations clés, et de « combattre rapidement et efficacement tout acteur qui, selon des informations crédibles, prépare ou mène des attaques contre des agents des Nations Unies qui assurent la protection des sites civils, d’autres locaux des Nations Unies, du personnel des Nations Unies, des intervenants humanitaires internationaux et nationaux, ou des civils. » Une meilleure protection des civils devrait demeurer la principale tâche de la mission de maintien de la paix dans son ensemble, selon Human Rights Watch.

« Les dirigeants sud-soudanais ont maintes et maintes fois échoué à mettre fin aux abus contre les civils, et ils se sont montrés peu désireux de maîtriser les forces responsables de ces abus ou de garantir la justice pour les crimes commis par des individus se trouvant sous leur commandement », a conclu Daniel Bekele. « Il n’y a plus d’excuse pour d’autres délais : les hauts responsables doivent être sanctionnés et un embargo sur les armes doit être imposé. L’ONU doit être plus efficace dans la protection des civils et l’UA devrait progresser dans l’établissement de la cour hybride. »