La semaine de la justice transitionnelle : questions sur les génocides

La semaine de la justice transitionnelle : questions sur les génocides©Auteur inconnu/Ullstein Bilderdienst, BerlinHereros enchainés pendant les massacres en 1904
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 En cette première semaine de l’année, la justice transitionnelle s’est rappelée un « génocide » oublié même si les historiens le considèrent comme le premier de cette catégorie juridique au 20ème siècle : le génocide entre 1904 et 1908 des communautés Hereros et Namas en Namibie alors une colonie allemande par les soldats du 2e Reich.

D’un côté, l’Allemagne a confirmé vouloir reconnaître sa responsabilité dans ce génocide tandis que les descendants des populations namibiennes décimées ont porté plainte devant un tribunal à New-York pour obtenir réparations.

Le terme même de génocide officiellement reconnu en 1948 n’existait pas à l’aube du XX° siècle mais les troupes allemandes commandées par le général Lotha von Trotha ont bien massacré hommes, femmes et enfants Hereros et Namas jusqu’à l’extermination de plus de 80% de leurs populations poursuivant leurs conquêtes territoriales au nom de l’espace vital, le lebensraum, à la sinistre filiation. Longtemps éludé, ce premier génocide de l’histoire a été progressivement reconnu comme la prémisse des crimes de masse et des camps de concentration. Pierre Hazan, conseiller éditorial de JusticeInfo.net écrit : « Certains historiens ont tracé une filiation entre « l’Holocauste du Kaiser » et celui commis par l’Allemagne de Hitler, tous deux reposant sur une idéologie eugéniste, la pureté raciale et une vision scalaire de l’humanité. L’impunité absolue dont bénéficia le général Lotha von Trotha après avoir commis ce crime de masse conforta sans doute les nazis qu’ils ne risquaient rien à exterminer d’autres populations. ».

Recours collectif

Le recours collectif, déposé jeudi à New-York par des associations de populations Herero et Namas, demande que leurs représentants participent aux négociations entre l'Allemagne et la Namibie. Berlin et Windhoek négocient actuellement une déclaration commune dans laquelle l'Allemagne entend s'excuser des massacres dans son ancienne colonie africaine. Mais Berlin considère ne pas avoir à verser des réparations, puisque juridiquement, le crime de génocide n’existait pas au début du 20ème siècle. Le gouvernement allemand pourrait en revanche contribuer à l'aide au développement de la Namibie. Une manière diplomatique qui vise à satisfaire les revendications des Hereros et des Namas sans pour autant créer un précédent pour les crimes de masse commis il y a plus d’un siècle.

Ce concept de génocide est aussi le thème d’un livre de Philippe Sands récemment paru, retraçant la généalogie de ce terme, « East-West Street » avec pour sous-titre, « On the Origins of Genocide and Crimes Against Humanity ». L’ouvrage qui « mêle la micro histoire individuelle et la grande histoire, celle qui broie les peuples dans ces sombres années 1939-1945 », explique Pierre Hazan, raconte l’opposition et la tension entre deux juristes éminents qui mettent toute leur énergie pour qualifier juridiquement les crimes nazis et sanctionner leurs auteurs : Rafael Lemkin qui inventa le terme de génocide et Hersch Lauterpacht, qui fit du crime contre l’humanité, un nouveau chef d’inculpation aux procès de Nuremberg. Pour Lemkin, le génocide est un chef d’inculpation clef car il prend en compte la motivation raciale ou religieuse des nazis de détruire un groupe tandis que Lauterpacht le juge « impraticable » et même « dangereux », puisqu’ il intègre de jure l’idéologie des coupables, ce qu’il appelle « la pensée biologique ».

Droit et dénonciation

Aujourd’hui, conclut Pierre Hazan, « la différence de positionnement paraît, en apparence, datée, tant le crime contre l’humanité et le génocide font partie de l’univers de la justice internationale. Mais formulée différemment, la problématique subsiste : jusqu’où le droit peut-il brider les passions meurtrières ? Doit-il être une arme de dénonciation au risque d’être seulement rhétorique ? A l’heure où la Syrie est à feu et à sang et la justice internationale impuissante, la problématique reste ouverte ».

Cette semaine a aussi montré un autre visage de la justice transitionnelle avec la traque des biens mal acquis. La France a ouvert le premier procès avec ce chef d’accusation contre Teodorin Obiang, fils du Président de Guinée Equatoriale et vice-président de ce pays. Obiang est accusé par les magistrats français de détenir une immense fortune en France volée à son petit pays, l’un des plus pauvres du monde mais riche en pétrole.

L'enquête, ouverte après des plaintes des associations Sherpa et Transparency International, a mis au jour le patrimoine considérable de Teodorin Obiang: immeuble avenue Foch, dans l'un des quartiers les plus huppés de Paris, estimé à 107 millions d'euros, voitures de luxe (Porsche, Ferrari, Bentley, Bugatti).

Ce procès qui a été ajourné au 19 juin créée un précédent en France où la justice enquête également sur les patrimoines bâtis en par les familles de plusieurs autres dirigeants africains, celle de Denis Sassou Nguesso (Congo), du défunt Omar Bongo (Gabon) ou encore du président centrafricain déchu François Bozizé mais aussi dans le reste du monde notamment en Suisse.