Mali : coup dur pour un processus de paix déjà fragile

Mali : coup dur pour un processus de paix déjà fragile©Photo Stringer/AFPFunérailles le 20 janvier d'ex-membres de groupes armés maliens tués deux jours plus tôt dans un attentat - suicide à Gao
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C'est une cible hautement symbolique qui a été visée le 18 janvier à Gao, dans le nord du Mali, par un attentat terroriste : un camp abritant des éléments des Forces armées maliennes et de divers groupes armés qui, naguère, s'entre-tuaient. L'attaque a fait des dizaines de morts   dans ce centre pilote où des frères ennemis d'hier apprenaient à vivre et à travailler ensemble pour la mise en application de l'accord d'Alger. Un coup très dur pour un  processus de paix déjà bien compromis. La mise en ouvre de l'accord inter-malien signé il y a 18 mois se heurte, selon l'ONU,  à la méfiance qui persiste entre les parties.

Une soixantaine de morts, selon Bamako, 77 morts, selon l'armée française. Un bilan très lourd. Mais ce n'est pas tout. Le groupe islamiste Al Mourabitoune, qui a revendiqué cet attentat-suicide perpétré le 18 janvier, peu avant 9 heures, a frappé un dispositif laborieusement mis en en place pour tenter de mettre en application l'accord de paix signé en mai - juin 2015 par le gouvernement malien et plusieurs groupes armés. Le véhicule utilisé pour l'attentat  s'est explosé au camp du Mécanisme opérationnel de coordination (MOC), regroupant des membres des forces de défense et de sécurité maliennes ainsi que des groupes armés de la « Plateforme » et de la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA), désignés pour participer à des patrouilles de sécurité conjointes dans le cadre de l'Accord sur la paix et la réconciliation au Mali. Le message des djihadistes est clair : s'ils ne contrôlent plus aucune partie du septentrion du Mali, dont ils ont été chassés par l'armée française, ils gardent encore leur capacité de nuisance et peuvent hypothéquer la mise en place de l'accord d'Alger signé il y a 18 mois.

Du côté des groupes armés de la « Plateforme », proches du gouvernement, l'on accuse sans les citer nommément, certaines des parties signataires de l'accord de mauvaise foi et de manque d'engagement réel pour la mise en œuvre de l'accord. Il reste cependant, selon cette Plateforme, que c'est à l'Etat malien qu'incombe, en premier, l'obligation de protéger les citoyens. « Je pense qu'il faut que la communauté internationale accompagne le Mali (…) Mais, il est de la responsabilité de l'État malien de sécuriser les populations et leurs biens. C'est à l'État malien de créer les conditions nécessaires pour sécuriser les populations et leurs biens »,  a déclaré Firhoun Maiga, l'un des responsables de la Plateforme, lors d'une émission animée par Studio Tamani.

« Pourquoi se presser ? »

La CMA, pour sa part, estime que cet attentat  est une preuve que les conditions ne sont pas encore réunies pour le lancement du Mouvement opérationnel de coordination.  «On ne doit pas réunir des centaines d'hommes dans un camp sans des dispositions sérieuses. Pourquoi se presser de mettre les gens dans une caserne avec tous les problèmes que cela suscite ?», a déclaré lors de la même émission, Ilad Ag Mohamed, de la CMA. « Si on n'a pas les moyens de sécuriser des hommes, autant les laisser dans un environnement où chaque équipe va se sécuriser en attendant que les conditions véritables soient réunies pour rendre le MOC opérationnel », a ajouté l'ancien rebelle.

Prévu par l'accord de paix, le MOC est chargé de la planification et de la conduite des patrouilles mixtes, associant les Forces armées maliennes (FAMA), la CMA et la Plateforme, avec l'appui des forces internationales, afin d'assurer la sécurité dans le nord du Mali.

L'attentat du 18 janvier a été condamné non seulement à Bamako, mais aussi à Paris, Washington et New York. Tout en réaffirmant le soutien de son pays au processus de paix inter-malien, François Hollande, le président français, à peine rentré d'un sommet au Mali, s'est révolté contre une attaque qui a frappé « les forces regroupées pour participer au processus de patrouilles mixtes dans le nord du pays ». Dans la même veine, les Etats-Unis ont dénoncé une opération visant à « faire dérailler l'application de l'accord de paix ».

« Très peu d'avancées significatives »

A New York, le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres,  a déclaré que « cet acte odieux renforce la détermination des Nations unies à appuyer le peuple du Mali, le gouvernement et les mouvements signataires dans leur quête pour la paix, la lutte contre le terrorisme et leurs efforts pour faire respecter l'accord de paix ». Le nouveau patron de l'ONU a « exhorté les parties à continuer à œuvrer à la pleine mise en œuvre des dispositions de l'accord et à faire tout leur possible pour prévenir de telles attaques ». Son adjoint aux opérations de maintien de la paix, Hervé Ladsous, a aussi accusé les responsables de l'attentat de chercher à saper « la confiance entre les parties signataires et des populations ». Selon Hervé Ladsous, plus de 18 mois après la signature de l'accord de paix, « très peu d'avancées significatives ont été enregistrées, la mise en œuvre des arrangements institutionnels et sécuritaires intérimaires a stagné et demeure hypothéquée par des désaccords persistants et le manque de confiance entre les parties signataires ». Au nombre des entraves, le responsable onusien a également mentionné « la fragmentation des groupes armés, en particulier au sein de la Coordination des mouvements de l'Azawad, et les tentatives répétées des groupes dissidents d'ébranler le processus de paix ». Hervé Ladsous n'a d'ailleurs pas cherché à dissimuler ses doutes « sur la volonté réelle et l'engagement des signataires du processus de paix ».

Dans un entretien accordé à ONU Info, le représentant spécial du secrétaire général pour le Mali, Mahamat Saleh Annadif, a également déploré une certaine méfiance entre les signataires.

Que reste-t-il, après l'attentat, de cette confiance qui était déjà fragile?

Malgré les vœux d'unité formés à la suite de cet attentat, des responsables  de la Plateforme ont  annoncé le week-end avoir perdu 14 combattants dans une attaque imputée à l'ex-rébellion de la CMA. Selon le Groupe d'autodéfense touareg Imghad et alliés (Gatia), qui fait partie de la Plateforme, un de ses postes, près de Tin-Assako, dans la région de Kidal, a été attaqué  samedi 21 janvier.  La CMA a rejeté l'accusation.