Tunisie : un avocat s’engage pour la dépénalisation du cannabis

Tunisie : un avocat s’engage pour la dépénalisation du cannabis©DRMaitre Ghazi Mrabet "Ceux qui ont fauté, emportés par un désir de jeunesse, ne méritent pas la prison."
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Si les deux têtes de l’exécutif tunisien semblent convaincues aujourd’hui de la nécessité de réviser la loi 52, qui pénalise sévèrement les jeunes consommateurs de cannabis, c’est quelque part à cause des plaidoyers d’un avocat très populaire dans les médias et auprès des jeunes. Maitre Ghazi Mrabet ne doute pas une seconde que la bataille contre la loi 52 sera gagnée un jour. Très bientôt.

 

« La loi 52 a démoli la vie de milliers de jeunes tunisiens et de leurs familles. Ceux qui ont fauté, emportés par un désir de jeunesse, ne méritent pas la prison. Et ceux qui souffrent d’addiction sont appelés à être soignés et non pas jetés sous les verrous », ainsi s’exprimait le Chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed dans une interview télévisée diffusée dimanche 26 février sur la chaine privée Al Hiwar Ettounsi.

Une semaine auparavant, dans une interview sur Nessma TV, le président de la République, Béji Caied Essebsi, qui avait, en 2014, selon une de ses promesses électorales, proposé au parlement en décembre 2015, un projet d’abrogation de la loi 52 vers un assouplissement des peines, a reconnu l’échec d’une législation répressive envers la jeunesse notamment. Le chef de l’Etat a déclaré dans son interview qu’il comptait proposer au Conseil de sécurité national, qui définit entre autres la politique pénale de l’Etat, de « ne plus arrêter les consommateurs de cannabis, ni de les poursuivre en justice jusqu'à la réforme de la loi ». Mais la réforme tarde à voir le jour depuis qu’elle a atterri devant l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), une instance législative dominée par le conservatisme, y compris du côté des partis progressistes et des mouvances de gauche et d’extrême gauche.

 

Il change l’image des consommateurs

 

Certes si les deux têtes de l’exécutif tunisien semblent aujourd’hui plus que convaincues de la nécessité de réviser un texte répressif datant de 1992, publié sous le régime de Ben Ali, c’est tout d’abord parce qu’un fait divers a défrayé dernièrement la chronique et ému l’opinion publique : l’arrestation de deux jeunes lycéens de dix huit ans pour consommation de cannabis, trois mois avant leur examen du baccalauréat. Ensuite, à cause de l’engagement en 2013 d’un jeune avocat tunisien pour l’abrogation de la loi 52 dont le rôle a été primordial pour sortir le cannabis de l’univers du non dit et du tabou afin de le transformer en un enjeu de société. Et pousser les politiques à prendre position vis à vis de ce problème. Avec un groupe de militants des droits de l’homme, de journalistes, de blogueurs et d’avocats, il forme à la fin de l’année 2013 le collectif AlSajin 52 (prisonnier 52), qu’il représente dans les médias. Ses plaidoyers enflammés pour la dépénalisation de la consommation des stupéfiants ont propulsé Maitre Ghazi Mrabet, 39 ans, aux devants des plateaux télévisés. Sa bonhomie, son look BCBG et ses manières de gendre idéal rassurent les mères et séduisent les jeunes, parmi les quels il est très populaire. Les faits et les chiffres, doublés d’histoires de vies gâchées par la consommation d’un seul joint, que Ghazi Mrabet traite au quotidien et ne cesse de rappeler au public, ont fini par changer l’image des consommateurs de cannabis de « petits délinquants » en victimes d’un système pénal inique et qui favorise la récidive.

 

Un taux de récidive de 54 %

Prévoyant des peines allant d’une année à cinq années d’emprisonnement et une amende évaluée à 1 000 Dinars (450 euros), la loi 52 ne permet pas au juge de réduire la sanction à la lumière de circonstances atténuantes, ni d’ordonner l’application de peines alternatives. Depuis l’année 1992, 120 000 Tunisiens, dont 60 % âgés entre 18 et 29 ans, ont été incarcérés pour usage de cannabis, la drogue douce et bon marché la plus fréquente dans les milieux des jeunes et des artistes en herbe.

« Le taux de récidive s’élève à 54%. Un taux alarmant qui prouve encore une fois que la sanction privative de liberté n’a pas abouti. D’où notre demande de traiter ceux qui fument le cannabis ainsi que les personnes dépendantes des drogues dures, psychologiquement, médicalement et socialement. Tous les signes démontrent qu’ils vivent un mal être et ne doivent surtout pas être jetés en prison », soutient Ghazi Mrabet.

La prison s’est en plus avérée une école du crime, selon l’avocat. Des chiffres du ministère de la Justice présentés à la fin de l’année 2015 l’attestent : « A la prison de Mornaguia, la plus grande du pays, 12% de ceux qui sont poursuivis aujourd’hui pour terrorisme ont été déjà incarcérés pour consommation de cannabis », cite Maitre Mrabet.

L’amnistie générale pour les condamnés de la loi 52

Ghazi Mrabet, qui soutient le projet présidentiel d’abrogation de la loi 52 et reprend chaque jour son bâton de pèlerin pour essayer de convertir les partis politiques et les députés de l’Assemblée des représentants du peuple à sa cause, est convaincu qu’il ne reste que quelques pas à faire pour que la victoire soit atteinte. Sur les réseaux sociaux, où il s’exprime régulièrement, son optimisme et sa détermination semblent sans limite.

Aujourd’hui, l’avocat et militant des droits de l’homme revendique la grâce présidentielle pour toutes les personnes emprisonnées au titre de la loi 52 et l’amnistie générale pour tous ceux qui ont été condamnés depuis 1992 afin d’abolir la stigmatisation sociale qui les frappe à vie: « Parce que si l’Etat tunisien reconnait que cette loi a entrainé injustice, humiliations et répression, et que tous les arguments de notre collectif sont repris par le pouvoir exécutif, cela signifie l’échec de la politique pénale en matière de lutte contre les stupéfiants. L’amnistie permettra d’assainir le casier judiciaire des anciens condamnés ». 

Ghazi Mrabet se voit déjà engagé pour servir une autre cause, qui lui tient autant à cœur depuis bien longtemps : l’abolition de la peine de mort en Tunisie.